CHAPITRE XIII 25CJ
s'accommoder au goût du grand nombre ne prit pas Molière au dépourvu : il composa immédiatement, il tenait prêt peut-être le Médecin malgré lui, qui fut joué le 6 août, c'est-à-dire deux mois après le Misanthrope. On donnait l'un à la suite de l'autre; d'un côté, la vue la plus haute et la plus fine de la nature humaine, l'élévation de la pensée, l'élégance suprême du style et du langage; de l'autre, la verve entraînante, la franche gaieté, le rire à toutes dents! Molière, quittant l'habit de cour d'Alceste, endossait la robe doctorale de Sganarelle. Quelle prodigieuse souplesse d'esprit ! quelle variété d'invention ! quelle fécondité de ressources! Génie inépuisable, il fait la part de tout le monde et met d'accord les goûts les plus divers. Molière, que la ville avait possédé toute cette année, allait être ressaisi par Versailles. Lorsque le deuil de la reine mère fut terminé, les fêtes recommencèrent. Vers la fin de 1666, Louis XIV voulut donner à sa cour le grand divertissement du Ballet des Muses, arrangé par Benserade. Molière composa pour cette circonstance les deux premiers actes de Mélicerte.
C'est pour le jeune Baron que Molière composa l'idylle de Mélicerte. Michel Boyron, dit Baron, était fils d'André Boyron, comédien du roi, et de Jeanne Auzoult, actrice et beauté célèbre en son temps. Il était né le 8 octobre 1653. Demeuré orphelin à l'âge de neuf ans, on l'avait engagé dans une troupe de jeunes acteurs dirigée par un nommé Raisin, et qu'on appelait les comédiens de M. le Dauphin. Raisin étant mort, sa veuve avait dissipé à Rouen l'argent que son mari avait gagné à Paris. Elle était revenue sans ressources dans cette dernière ville en 1665 et avait demandé k Molière de lui prêter sa salle pour trois représentations. A la troisième de ces représentations, Molière assista et fut frappé des dispositions du petit acteur phénomène. Molière le recueillit, l'emmena chez lui et obtint du roi une lettre de cachet pour l'ôter de la troupe où il était. Il prit dès lors le plus grand soin de l'éducation de Baron et fonda sur lui de grandes espérances.
Baron avait treize ans quand' Molière lui donna le rôle de Myrtil dans Mélicerte. « Objet des innocentes caresses des jeunes femmes de la troupe, dit M. Philarète Chasles,
net enfant, d'une beauté rare et d'une grâce parfaite, placé • omme l'indien Crichna au milieu des bergères ou gopis, offrait un spectacle tout à fait digne de la pastorale. Molière mit en scène ce riant ensemble, s Mais une querelle qui s'éleva pendant les répétitions vint déconcerter ses projets. i Mademoiselle Molière, raconte Grimarest, s'emporta un jour jusqu'à donner à Baron un soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme crut son honneur intéressé d'avoir été battu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison. « Est-il possible, dit Molière à son épouse, que vous ayez l'imprudence de frapper un enfant aussi sensible que vous connaissez celui-là: et encore dans un temps où il est chargé d'un rôle de six cents vers dans la pièce que nous devons représenter incessamment devant le roi ! »
Molière tâcha vainement d'adoucir le jeune acteur irrité. Tout ce qu'il put obtenir, c'est que Baron jouerait son personnage de Myrtil. Après la représentation, celui-ci eut la hardiesse de demander au roi, à Saint-Germain, la permission de se retirer. Elle lui fut accordée, il partit et courut la province. Ce fut sans doute cette circonstance qui détourna Molière d'achever la pièce. Dans la suite des représentations du Ballet des Muses, il substitua à Mélicerte la Pastorale comique.
Ici le théâtre de Molière change encore de face : la fantaisie règne seule et mêle étrangement l'idylle sentimentale et la mascarade burlesque; la Pastorale était une véritable folie du carnaval royal (1). Molière y remplissait le rôle insensé et effréné de Lycas : a Six démons dansants habillent Lycas d'une manière ridicule et bizarre, pendant que des magiciens chantent autour de lui :
Ah: qu'il est beau, Le jouvenceau !
Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est beau! Qu'il va faire mourir de belles !
Qu'il est joli, Gentil, poli!
(1) Le texte n'en a pas été conservé. On n'en a que des fragments dans le livret du Ballet des Muses.