‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 127 sur 221 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Vingt ans d'assidu service

N'en obtiennent rien pour nous.

Le moindre petit caprice

Nous attire leur courroux.

Cependant notre âme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux. Et s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens, que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle. En vain notre dépit quelquefois y consent;

Leur vue a sur notre zèle

Un ascendant trop puissant.

Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant

Nous rengage de plus belle.

Et de fait Molière était rengagé. Peut-être avait-il obtenu quelque encouragement, quelque espoir, quelque promesse.

On a attribué à cette merveilleuse imitation de V Amphitryon de Plaute une signification singulière : on a voulu y découvrir une allusion aux amours encore secrètes de Louis XIV et de Mme de Montespan, une sorte de glorification de l'adultère royal. Cette étrange et immorale flatterie a-t-elle été réellement dans l'intention de Molière? A-t-il prétendu prouver à M. de Montespan et à la cour « qu'un partage avec un dieu n'a rien qui déshonore » ? Il semble que ce soit à la pièce elle-même qu'il faut demander la réponse à cette question. Or, l'impression qu'elle produit n'est nullement favorable au dieu qui fait un si révoltant abus de la souveraine puissance : le beau rôle n'appartient pas du tout à Jupiter. Alcmène aime son mari; elle a une sensibilité, une grâce, une sincérité de tendresse dont le dieu se joue impitoyablement. Amphitryon n'est jamais ridicule, et l'amour qu'il inspire à sa femme le relève et lui acquiert la sympathie. Il ne se résigne point: il dévore l'affront en silence et n'avale qu'à contre-cœur « la pilule que Jupiter prend soin de lui dorer ». La conclusion est celle de Sosie .

Coupons aux discours

Et que chacun chez soi doucement se retire:

Sur telles affaires toujours

Le meilleur est de ne rien dire.

Au fond, s'il fallait trouver à cette œuvre étrange un mystérieux à-propos, ne pourrait-on pas dire au contraire que sous cette verve folle et cette gaieté entraînante se cache une railleuse ironie, et que la satire qui, dans le Misanthrope, allait jusqu'au pied du trône, glisse ici jusqu'au monarque lui-même?

C'est au prince de Condé que Molière dédia Amphitryon, ce qui achève d'écarter tout s mpçon de basse flatterie. Pendant ce même hiver de 1668. Condé, ayant rassemblé une armée dans la Bourgogne, dont il avait le gouvernement, entra le 1er février dans la Franche-Comté, que des émissaires avaient travaillée à l'avance. Le roi partit le 2 février de Saint-Germain. Quatorze jours après, la Franche-Comté était conquise. Le 2 mai, Louis XIV signait le traité d'Aix-la-Chapelle, en vertu duquel il rendait la Franche-Comté dont les places avaient été démantelées, et gardait la Flandre française. Pour célébrer ces glorieux succès, une fête non moins brillante que celle de 166 * fut. le 18 juillet, donnée par le roi dans les nouveaux jardins dessinés par Le Nôtre. La comédie y eut sa part ordinaire, et c'est au milieu des splendeurs du nouveau Versailles que fut « jouée une petite pièce en prose, dit Félibien (1), qui montre la peine et les chagrins où se trouvent ceux qui s'allient au-dessus de leur condition. » Il s'agit de George Dandin, l'un des plus vigoureux épisodes delà guerre que poursuivait l'auteur comique contre les fléaux de la famille. Apres la comédie antique d'Amphitryon, Molière, revenant à la tradition française, avait demandé la nouvelle pièce à la veine un peu âpre des fabliaux.

A quelque temps de là, le 5 août, la reine mit au monde un second fils de France, qui fut nommé duc d'Anjou. Des réjouissances publiques eurent lieu à cette occasion. Les différentes troupes de Paris donnèrent la comédie gratis, et celle de Molière ne fut pas la moins empressée à faire preuve de zèle. Robinet, qui assista au spectacle offert au Palais-Royal, grâce, ajoute-t-il. à l'obligeance de Mlle Hubert, nous fournit d'assez curieux détails :

(1) Relation de la fête de Versailles de 1668.

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