‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 134 sur 221 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

descendre pour les arrêter. Voyant qu'ils n'étaient pas en état d'entendre les conseils de la raison, il leur dit qu'il avait à se plaindre de leur manque d'amitié : « Que leur avait-il donc fait pour qu'ils voulussent se noyer sans lui, si c'était là un aussi excellent parti à prendre qu'ils le prétendaient? »

Chapelle convint que l'injustice était criante :

« Viens-donc avec nous, lui dit-il.

— Oh! doucement, répliqua Molière; une si belle action ne doit pas s'ensevelir dans les ténèbres de la nuit. Demain, au grand jour, bien à jeun, parfaitement de sang-froid, nous irons, en présence de tout le monde, nous jeter dans l'eau, la tête la première. »

L'héroïsme de la nouvelle proposition enleva tous les suffrages, et Chapelle prononça gravement : « Oui. messieurs, ne nous noyons que demain matin, et, en attendant, allons boire le vin qui nous reste. » Il n'est pas besoin de dire que le lendemain matin ils ne songeaient plus à se débarrasser des misères de la vie.

Je crois bien, entre nous, que les buveurs arrivés au bord de la rivière auraient bien trouvé d'eux-mêmes quelque bonne raison de remettre la partie.

L'anecdote du frère quêteur se rattache aussi à la résidence d'Auteuil. Pour goûter le sel de l'anecdote, il faut savoir que les frères quêteurs des Bonshommes, Minimes et autres maisons religieuses de l'ordre de Saint-François étaient totalement illettrés.

Molière. Chapelle et Baron s'en revenaient donc d'Auteuil à Paris par eau, sur un bateau où se trouvait un religieux de l'ordre des Minimes. Chapelle était resté gassendiste par souvenir de jeunesse; Molière, au contraire, inclinait vers les principes de Descartes. Une vive discussion s'engagea entre eux, et comme ils n'avaient pour témoin que le religieux, ils parlaient pour lui et l'interpellaient tour à tour. Chaque fois que l'un ou l'autre avait développé ses arguments, le Minime faisait un signe approbatif d'un air entendu. On arriva devant les Bonshommes, où le religieux se fit mettre à terro.

Une besace dont il chargea son bras, en sortant du bateau, apprit aux deux philosophes que cet arbirtre qu'ils

s'étaient donné n'était qu'un frère quêteur, et qu'ils avaient pris un moine ignorant pour un personnage instruit et capable. Ils se regardèrent d'abord avec étonnement.

Bientôt le comique de Faventure dérida le front de Molière : c Vous voyez, dit-il à Baron, ce que fait le silence lorsqu'il est observé avec conduite. »

Autre anecdote sur Chapelle et son valel Godemer. Ce valet, qui servait Chapelle depuis trente ans, avait coutume de se placer sur le devant du carosse, quand il voyagait avec son maître. Un jour qu'ils étaient gris tous deux, comme il ne leur arrivait que trop souvent, il prit fantaisie au maître, en sortant de la maison d'Auteuil, d'abolir le privilège accordé au valet, et de faire monter Godemer derrière le carrosse. Godemer s'y refuse. Chapelle s'irrite. Maître et valet se gourment dans la voiture.

Le cocher descend pour mettre le holà. Godemer se jette hors de la portière et s'enfuit: Chapelle le poursuit et le saisit au collet. Le cocher s'efforce en vain de les séparer.

Molière et Baron, qui voyaient tout d'une fenêtre, accourent. Chapelle établit Molière juge de la querelle. Il se plaint qu'un coquin de valet ait en. sans sa permission, l'insolenee de se placer dans son carrosse. Godemer veut être maintenu dans un droit acquis par une longue possession. Chapelle trouve qu'il lui manque de respect et veut qu'il monte derrière le carrosse ou qu'il aille à pied. Godemer se récrie sur l'inhumanité de le raire, à son âge, aller à pied. D'ailleurs, après avoir été pendant un si grand nombre d'années dans le carrosse, que dirait-on de lui s'il montait derrière? Parties ouïes. Molière prononce que Godemer, pour réparation de son manque de respect, ira derrière le carrosse jusqu'au bout de la prairie (1), ••( qu'ensuite il suppliera très humblement son maître de lui permettre d'y reprendre sa place accoutumée, et que Chapelle le lui permettra : « Parbleu! Molière, s'écria celui-ci. tu n'as jamais eu tant d'esprit. Ce jugement-là te fera de l'honneur. Eh! bien, en faveur de son équité', je fais grâce entière à ce maraud. Ma foi, mon cher, ajouta-t-il. en remon-

(1) Il y avait une longue prairie le long de la Seine. La « rue des Pâtures ». qui subsiste, en conserve le souvenir.

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