‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 140 sur 221 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

vinciale fournirent ensuite au grand peintre les portraits de la comtesse d'Escarbagnas et des personnages ridicules et impertinents dont elle forme sa cour. Il avait appris à dépens à connaître ces importants de petite ville, ces hobereaux hargneux, ces arrogants fonctionnaires. Unit ce monde si dur au talent qui n*a pas fait ses preuves; aussi, lorsque le moment fut venu de les passer par les verges de la satire, il n'y manqua pas. La comtesse d'Escarbagnas fut représentée à Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1671 pendant les fêtes qui célébrèrent le mariage de Monsieur, devenu veuf de Madame Henriette, avec la princesse Palatine.

Après les Fourberies de Scapin et la Comtesse d'Escarbagnas, Molière revint à la haute comédie. Il avait attaqué au commencement de sa carrière la pédanterie chez les femmes; il l'avait attaquée sous sa forme passagère et accidentelle dans les Précieuses ridicules. Il voulut généraliser sa pensée et peindre le même travers dans ce qu'il a de durable et d'éternel. Il voulut montrer le foyer domestique envahi par les cuistres; autre espèce digne d'aller de compagnie avec les tartuffes et les empiriques. Il écrivit, dans la plus belle langue qui ait jamais été entendue au théâtre, les Femmes savantes.

Les deux pédants qui apportent le trouble dans la maison du bonhomme Chrysale, Yadius et Trissotin, n'étaienl autres, suivant une opinion communément admise, que deux beaux esprits du temps, fort en réputation : Ménage et l'abbé Cotin. Pour ce dernier du moins, l'allusion n'est pas douteuse. Molière avait même donné d'abord à son personnage le nom de Tricotin. Le « sonnet à la princesse Uranie » et le « madrigal sur un carrosse » sont tirés textuellement des œuvres galantes de l'abbé académicien. L'abbé Cotin avait eu le malheur de répliquer par des satires injurieuses aux satires de Boileau et de mêler Molière dans sa querelle. Le pauvre abbé eut lieu de se repentir de s'être attaqué à plus forte partie que lui : son nom fut, pour le demeurant de sa vie et pour l'éternité, voué, au ridicule.

Molière ne put désabuser personne, s'il prit la peine, comme on le raconte, de prononcer une harangue pour

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détourner les spectateurs de chercher des personnalités dans son œuvre. Ce qui était parfaitement vrai, c'est qu'il n'y avait pas identification complète entre Trissotin et son modèle. Lorsque celui-là cherche à obtenir par tous les moyens la main d'une jeune fille qu'il croit bien dotée, lorsqu'il renonce à ce mariage parce qu'il croit que la dot a disparu, Trissotin n'est plus l'abbé Cotin, qui était un vieillard engagé dans les ordres : ces traits ne l'atteignent pas. Trissotin n'est l'abbé Cotin que pendant quelques instants, mais la ressemblance en ce moment-là est irrécusable. Ménage, désigné moins clairement, refusa obstinément de se reconnaître dans le savant Vadius, et fit partout l'éloge de la comédie.

On trouve dans les Femmes savantes, à un plus haut degré que dans toutes les autres pièces du théâtre de Molière une intelligence saine et élevée de la famille. Philaminte, Henriette et Chrysale sont des types admirables : Philaminte est une maîtresse femme habituel- à gouverner, et qui croit avoir sur son mari les droits de l'esprit sur la matière. Son ascendant est assez justifié par la force de son caractère. Malgré ses travers, elle a une vraie dignité et elle fait preuve d'un stoïcisme qui est au-dessus des coups de la fortune. Henriette est la plus aimable des filles à marier : c'est non pas sans doute la fiancée idéale que l'on rêve de la seizième à la vingtième année, mais celle que l'on voudrait rencontrer lorsque le moment est venu de choisir sérieusement une compagne de sa vie. Chrysale est faible, et son bon sens est un peu prosaïque, mais il a un si excellent naturel! Que ne lui pardonnerait-on pu-. lorsqu'à la vue d'Henriette et de Clitandre se tenant par la main il s'écrie :

Ali! les douces caresses!

(A Ariste.) Tenez, mon cœur s'émeut a toutes ces tendresses; Cela regaillardit tout à fait mes vieux jours. Et je me ressouviens de mes jeunes amours!

Cet intérieur de bonne bourgeoisie est honnête et synipathique; rien ne lui manquerait pour être tranquille et heureux, si une déplorable manie n'y exerçait ses ravages.

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