‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 139 sur 221 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

pante analogie avec la scène vi du deuxième acte du Pédant joué. Le mot de Géronte, devenu proverbial : a Qu'allaitil faire dans cette galère? » est répété dans la scène du Pédant comme il l'est dans celle de Molière. L'autre scène qu'on trouve des deux parts est celle où Zerbinette dans Molière, Genevote dans Cyrano, racontent en riant au vieillard la fourberie dont il a été victime. La comédie de Cyrano a été composée très probablement vers 1645. Une allusion qu'elle contient en donne la date. Les Fourberies de Scapin ont été représentées en 1671. Le Pédant joue a donc sur elles une avance d'environ vingt-six ans. Il ne semble pas qu'il puisse y avoir de doute sur celui des deux auteurs qui a le mérite de la priorité, et la tradition rapporte que Molière, lorsqu'on lui reprochait de s'être approprié les deux scènes de Cyrano, se contentait de répondre : « On reprend son bien où on le trouve. »

On a épilogue sur le sens de ce mot attribué à Molière. On a rappelé que le jeune J.-B. Poquelin et Cyrano s'étaient rencontrés aux leçons du philosophe Gassendi. Des érudits ont conjecturé qu'il put y avoir entre Molière et Cyrano un échange d'idées et même d'essais comiques. Molière aurait esquissé alors les deux scènes en question, dont Cyrano aurait le premier fait usage. L'auteur des Fourberies, utilisant plus tard ces idées à son tour, aurait ete en droit de dire littéralement qu'il reprenait son bien où il le trouvait.

Cette hypothèse est bien hasardée. En dépit même d tradition dont le P. Niceron -'est fait l'écho, les relations de jeunesse que Cyrano et Poquelin ont pu avoir ensemble demeurent très problématiques. Une explication plus simple et plus probable des ressemblances que ] .resentent les scènes du Pédant joué et des Fourberies de Scapin, c'est qu'il existait avant Cyrano et avant Molière des scènes qu'ils ont tous deux imitées, l'un maladroitement, burlesquement, l'autre avec la supériorité de son génie. La scène de la galère devait exister dans la comédie italienne. On ne l'a pas signalée jusqu'ici dans la comédie soutenue, c'est-à-dire dans une œuvre développée et écrite tout au long; mais la commedia delV arte nous la laisse entrevoir. On l'aperçoit dans les canevas de Flaminio Scala,

qui servaient à la troupe des Gelosi, imprimés en 1811. Dans ces canevas, les scènes sont indiquées seulement en quelques mots, le propre de la commedia dell' arte étant de laisser les acteurs broder à leur fantaisie un thème expose sommairement. Dans le onzième de ces canevas intitulé II capitano, au premier acte, une scène est résumée ainsi : « Pedrolino, afin d'arracher à Pantalon l'argent dont son fils Horace a besoin, vient lui dire que ce fils est tombé entre les mains des bandits et mis à rançon de cent écus. Pantalon, après bien des grimaces, lui donne l'argent. > Ou nous nous trompons fort, ou nous apercevons ici la scène qui a été le prototype des deux scènes françaises, avec une variante : les ravisseurs ne sont pas des corsaires, mais des bandits, et dès lors Pantalon ne pouvait plus s'écrier : « Qu'allait-il faire dans cette galère? » Mais on ne peut guère douter, quand on sait la transformation perpétuelle de ces canevas, que l'imagination du valet fripon ait eu recours aux corsaires aussi bien qu'aux bandits, selon le lieu de la scène et selon que le voisinage des bandits ou des corsaires était plus vraisemblable. On en peut d'autant moins douter que les corsaires barbaresques jouent un rôle plus considérable dans les pièces italiennes, où ils procurent toutes les péripéties dont on a besoin. L'intervention des Turcs a dû se produire sur le théâtre italien, et j'oserai presque dire sur le théâtre italien de Paris. Là, quelque Pantalon a dû trouver l'exclamation si naturelle : Che voleta ou Che andava far in quella galcrat Cyrano et Molière l'auront tous deux entendue et ne l'auront pas oubliée. Et, si Molière a dit, quand on lui parlait des ressemblances que sa pièce présentait avec celle de Cyrano : < On reprend son bien où on le trouve », c'est qu'il considérait comme son bien cette source abondante d'idées comiques où il a si largement puisé, et qu'il n'admettait pas qu'il fût obligé de renoncer à faire usage d'une de ces idées parce qu'un autre l'avait prise et gâtée avant lui. On peut en dire autant, presque avec certitude, de la scène où Zerbinette vient raconter à Géronte luimême le tour que son fils lui a joué par l'intermédiaire de son valet.

Les souvenirs de sa vie errante et de son odyssée pro-

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