CHAPITRE XVII
de la belle comédie. Il a su l'art de plaire, qui est le grand art: et il a châtié avec tant d'esprit et le vice et L'ignorance
qne bien des gens se sont corrigés à la représentation de a ouvrages pleins de gaieté, ce qu'ils n'auroieni pas fait ailleurs a une exhortation rude et sérieuse. Comme habile médecin. il déguisoit le remède et en ôtoit l'amertume, et. par une adresse particulière et inimitable, il a porté la comédie à un point de perfection qui l'a rendue à la fois divertissante et utile. Mais Molière ne composoit pas seulement de beaux ouvrages, il s'acquittoit aussi de son rôle admirablement, il faisoit un compliment de bonne grâce, et étoit à la fois bon poète, bon comédien et bon orateur, le vrai trismégiste du théâtre. Outre ces grandes qualités, il possédait celles qui font l'honnête homme: il étoit généreux et bon. civil et honorable en toutes ses action-, modeste à recevoir les éloges qu'on lui donnoit: savant sans le vouloir paroitre. et d'une conversation si douce et si aisée que les premiers de la cour et de la ville étoient ravis de l'entretenir. Enfin il avoit tant de zèle pour la satisfaction du public dont il se voyoit aime. et pour le bien de la troupe, qui n'étoit soutenue que par ses travaux, qu'il tâcha toute sa vie de leur an donner des marqueindubitables.
Brécourt s'honora en composant sa petite comédie apologétique l'Ombre de Molière, et les anciens rivaux du poète comique, les acteurs de l'hôtel de Bourgogne, se firent honneur en la jouant au moins une fois (1674).
En même temps, le père Rapin portait sur Molière un grave et droit jugement dans ses Réflexions sur I" poétique d'Aristote i 1674 1 :
Personne n'a porté le ridicule de la comédie plus loin parmi nous que Molière : car les anciens poètes comiques n'ont que
des valets pour les plaisants de leur théâtre; et les plaisants du théâtre de Molière sont les marquis et les gens de qualité. Les autres n'ont joué dans la comédie que la vie bourgeoise et commune, et Molière a joué tout Paris et la cour. Il est le seul parmi nous qui ait découvert ces traits de la nature qui la distinguent et qui la font connoître : les beautés des portraits qu'il fait sont si naturelles qu'elles se font sentir aux personnes les plus grossières : et le talent qu'il avoit a plaisanter s'étoit renforcé de la moitié par celui qu'il avoit de contrefaire. Son Misanthrope est. à mon sens, le caractère le plus achevé, et ensemble le plus singulier qui ait jamais paru sur le théâtre.
Il est donc exact de dire qu'il y eut. immédiatempnt après la mort d - Molière, une manifestation imposante de l'esprit français. La critique om prenant ce mot dans le sens le plus favorable), qui n'avait pas alors les oro-anos sans nombre qu'elle p ssè le aujourd'hui, n'en sut pas moins se faire entendre: et. à la distance où nous sommes, nous pouvons, maigre ljs protestations qui s'élevèrent de différents côtés, reconnaître la voix dominante de la vérité et de la justice.
Cette manifeslation se continua dans les années qui suivirent. Nous n'en recueillerons pas les témoignages. Un seul doit nécessairement figurer ici; Boileau, dont on aurait pu croire, aux restrictions pédantesque de l'Art poétique, que l'enthousiasme s'était attiédi, prit sa revanche dans l'épître à Racine (1677), à qui il rite, pour le consoler des injustices qui ne lui étaient pas non plus épargnées, le glorieux exemple de Molière :
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière. Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ces beaux traits aujourd'hui si vantes Furent des sots esprits a nos yeux rebutés, L'ignorance et Terreur, à ses naissantes pi En habits de marquis, en robes de comtesses. Venoient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau. Et secouoient la tête à l'endroit le plus beau. Le commandeur vouloit la scène plus exacte. Le vicomte indigné sortoit au second acte. L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu. Pour prix de ses bon- mot- le rondamnoit au feu. L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre. Vouloit venger la cour immolée au parterre. Mais sitôt que. d'un trait de ses fatales mains. La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclips L'aimable comédie, avec lui terrassée.
En vain d'un coup si rude espéra revenir. Et sur ses brodequin- ne put plu- se tenir.
Molière, des trois enfants qu'il avait eus. ne laissait qu'une fille. Esprit-Marie-Madeleine Poquelin Molière, âgée alors de sept ans et demi (1). L'inventaire fait pour
1 Bile était née le 4 août 1665.