CHAPITRE XVII
Quant à la jalousie des Trissotîns, elle eut son expression la plus basse dans une pièce de vers intitulée l'Enfer burlesque, d'un obscur écrivain du nom de Jaulnay. L'auteur, un des derniers disciples de Scarron , donnait place dans cet Enfer burlesque à Molière, dont il traçait une méchante caricature :
C'étoit un homme décharné
Comme un farceur enfariné...
11 semblent pourtant à le voir
Qu'il étoit homme de pouvoir.
Car. malgré sa mine bouffonne,
On voyoit près de sa personne
Un grand nombre de courtisans
Fort bien faits et très complaisant-.
Vêtus d'un beau drap d'Angleterre,
Qui plioient le genoul en terre
Devant ce marmouset hideux
Qui se moquoit encore d'eux
Avec leurs sottes complaisances
Et leurs profondes révérences...
Ceux que l'on voit autour de lui
Sont les Tnrlupins d'aujourd'hui,
Que ce comédien folâtre
A joués dessus son théâtre.
Et quoique ce fou, leur ami.
Les faquine en diable et demi.
Ces marquis de haut apanage
Lui viennent encor rendre hommage...
.T'aurois pu jouir davantage
D'un si facétieux langage;
Mais un tintamarre soudain
Vint interrompre ce lutin.
Lorsque, par une ample satire.
Il me figurait Élomire
Qui ne trouva dedans sa fin
Ni Dieu, ni loi. ni médecin:
Car son Malade imaginaire.
Lui faisant fermer la paupière.
L'envoya prendre possession
De cette place de renom,
Qui est tombée en son partage
Comme par droit d'héréditaire,
Une épitaphe qui paraît être du même auteur, et que M. P. Lacroix a citée dans le Bulletin du Bibliophile (novembre -décembre 1860), va plus loin encore dans l'insulte; nous ne voyons aucun intérêt à la reproduire
L'impression qui ressort des nombreuses pages que lf Mercure galant consacra à Yoraison funèbre de Molière n'est pas très nette. Les éloges n'y sont pas ménagés; mais un ton de raillerie intempestif et malsonnant inspire des doutes sur les véritables sentiments de l'auteur. Contentons-nous d'en extraire quelques lignes :
Il étoit illustre de plusieurs manières, et sa réputation peut égaler celle du fameux Roscius, ce grand comédien si renommé dans l'antiquité et qui mérita du prince des orateurs cette belle harangue qu'il récita dans le sénat pour ses intérêts. Le regret que le plus grand des rois a fait paraître do sa mort est une marque incontestable de son mérite (1). Il avoit trouvé l'art de faire voir les défauts de tout le monde sans qu'on pût s'en offenser, et les peignoit au naturel dan- les comédies qu'il composoit encore avec plus de succès qu'il ne les récitoit. quoiqu'il excellât dans l'un et dans l'autre. C'est lui qui a remis le comique dans son premier éclat; et depuis Téroneo. personne n'a pu légitimement prétendre à cet avantage. Il a le premier inventé la manière de mêler des -cènes do musique et des ballets dans les comédies, et il avoit trouvé par là un nouveau secret de plaire, qui avoit été jusqu'alors inconnu, et qui a donné lieu en France à ces fameux opéra qui font aujourd'hui tant de bruit et dont la magnificence des spectacles n'empêche pas qu'on le regrette tous les jours...
Samuel Chapuzeau qui publia en 1674 un précieux petit volume sur le Théâtre français, s'exprime ainsi :
Molière sut si bien prendre le goût du siècle et s'accommoder de sorte à la cour et à la ville, qu'il eut l'approbation universelle de côté el d'autre; et les merveilleux ouvrages qu'il a faits en prose et en vers ont porté sa gloire au plus haut degré et l'ont fait regretter généralement de tout le monde. La postérité lui sera redevable avec nous du secret qu'il a trouvé
(i) Grimarest dit pareillement : « Aussitôt que Molière fut mort, Baron l'ut à Saint-Germain en informer le roi ; Sa Majesté en fut touchée et daigna le témoigner. »