CHAPITRE XVIII
instruire les lettrés et les gens de cour, mais pour corriger la multitude entière. Où voit-il grimacer les figures du peintre? Est-ce lorsqu'il prononce avec énergie les traits et les gestes des manants grossiers qu'il copie si naïvement? Entre lui et son juge, ne me fierai-je pas sur cette matière à la justesse du comédien philosophe? L un vivait studieux et retiré dans un cercle d'amis littérateurs; l'autre multipliait par son état et pour son art les relations avec la grande, la moyenne et la petite société. Son coup d'œil saisissait une foule innombrable de bizarreries que Boileau n'avait pu même entrevoir ni soupçonner. Ce qui lui semble faux et outré dans les peintures de Molière n'y est qu'original et vigoureusement tracé. La force n'est pas l'exagération; et qui descendra des plus nobles maisons dans l'intérieur de la dernière bourgeoisie et au-dessous d'elle encore, verra des contrastes plus marquants et plus tranchés que ceux qu'il envisage à la scène comme de folles caricatures. Voilà ce que Molière savait mettre en relief; voilà d'où rejaillit en lui le bouffon, pour lequel on le blâme de quitter l'agréable et le fin, qu'il traitait en son lieu mieux que Térence même et mieux que personne. Le poète latin ne fut que naturel et d'une élégance exquise. L'auteur français lutta victorieusement avec ses grâces et sa finesse, et l'emporta de plus par le feu, la vigueur et le coloris. Lui seul nous donne l'idée de ce Ménandre tout entier, dont César ne retrouvait qu'une faible moitié dans Térence. Mais Boileau ajoute :
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope.
Eh! tant mieux s'il ne s'y fait plus reconnaître! Aurait- 1 usé de toutes les ressources de son art, s'il n'avait eu le secret de se varier ainsi? Devait-il produire une fable commune et basse sous les mêmes formes qu'un sujet rare et noble? devait-il confondre les tours patibulaires de deux vils fourbes et l'avarice imbécile de deux crédules barbons avec les mœurs d'Alceste, avec la fatuité de deux jeunes seigneurs et d'un courtisan bel esprit?
3 iO VIE DE MOLIÈRE
Ici, les ressorts de la haute comédie ont l'aisance, la simplicité, le lustre qui lui conviennent, là, les ressorts de la seconde ont toute la vivacité, le vernis brillant et l'impulsion excessive qui pousse au dernier terme l'extravagante gaieté du sujet. Molière a forcé le comique à la manière d'Aristophane. Nos auteurs froids et tempérés blâmeront plus facilement leur vigueur chaleureuse qu'ils ne parviendront à nous faire rire autant qu'eux en les imitant. »
« La critique de Boileau, ajoute If. Géruzez, aurait quelque fondement si Molière eût mêlé dans ses chefsd'œuvre le boufTon au comique noble; mais par quelle sorte de contagion les Fourberies de Scapin et la Comtesse d'Escarbagnas pourraient-elles aller corrompre la beauté dans les pièces où elle se trouve sans alliage, et enlever ainsi à Molière la palme qu'aucun poète comique n'osera lui disputer? ■
Boileau, en cet endroit de VArt poétique, parle en théoricien littéraire; il prétend soumettre la comédie aux règles sévères qu'il cherche à imposer au poème en général, et il ne se rend pas compte de la vie propre de cet art distinct et complexe. Molière était trop à même d'apprécier ce qu'il y avait d'inexpérience dans les conseils du critique pour en être ébranlé. En communication constante avec le public et avec des publics divers, il savait ce qu'il faut pour attacher les hommes et pour les rebuter. Il était directeur de théâtre et acteur en même temps que poète, et il ne pouvait faire abstraction du milieu où son œuvre allait se produire.
Directeur de théâtre, il avait une entente extraordinaire de la mise en scène. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler ces grands spectacles qu'il organisait si promptement. de songer à Psyché, par exemple; il suffit de voir encore avec quelle fécondité de ressources il adapte ses compositions aux exigences des fêtes royales. C'est là une aptitude que son œuvre révèle d'abord. Il était en même temps acteur de premier ordre; un grand nombre de témoignages le constatent. « Les anciens, disait un journal peu de temps après sa mort (1), n'ont
(1) Le Mercure galant. iro année, t. IV, p. 302.