‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 178 sur 221 · LA GRANGE · texte numérisé non relu

LA GRANGE

Charles Varlet, dit La Grange, passe pour être né à

Amiens. Son père, Hector Varlet, et sa mère Marie de

La Grange, semblent en tout cas avoir ete de Pans où ils

avaient été mariés le 5 mai 1634 à Saint-Germain Auxer-

rois. Le père de Charles Varlet est qualifie, dans 1 acte de

mariage de son fils, de capitaine du château de JNwtonL

En décembre 1636, il était avec sa femme a MontpeUier,

ou il faisait ondoyer un enfant nouveau-ne. Achille Varlet

plus tard comédien sous le nom de Verneoil il y t

encore en 1638, où il faisait ondoyer une fille née le 14 mai

On croit qu'il partit de cette ville pour aller a Amiens, et

que c'est là que Charles Varlet, le futur compagnon de

Molière, aurait vu le jour en 1639, puisqu'il se donne trente-trois ans dans son contrat de mariage, en 1672.

Devenu comédien, ainsi que son frère Achille, parce que leur tuteur les avait, dit-on, dépouillés de tout ce que leur avaient laissé leurs parents, Charles Varlet, qui portait le nom de sa mère, de La Grange, entra dans la troupe de Monsieur, c'est-à-dire dans la troupe de Molière, à Pâques de l'année 1659; il ne la quitta plus jusqu'à sa mort, au mois de mars 1692. Il remplit la plupart des premiers rôles dans les pièces de Molière; c'était un excellent acteur; la simple phrase de V Impromptu de Versailles : i Pour vous, je n'ai rien à vous dire », vaut les plus grands éloges.

Molière, six ans avant sa mort lui confia l'emploi d'orateur de la troupe. Cet emploi, dont on n'a plus d'idée aujourd'hui, était fort important à une époque où les comédiens parlaient tous les jours au public. Chapuzeau nous apprend en quoi il consistait, dans le passage suivant :

C'est, dit-il, à l'orateur de faire la harangue... Le discours qu'il vient faire à l'issue de la comédie a pour but de captiver la bienveillance de l'assemblée. Il lui rend grâce de son attention favorable, il lui annonce la pièce qui doit suivre celle qu'on vient de représenter, et l'invite à la venir voir par quelques éloges qu'il lui donne; et ce sont là les trois parties sur lesquelles roule son compliment. Le plus souvent il le fait court et ne le médite point; et quelquefois aussi il l'étudié, quand ou le roi, ou Monsieur, ou quelque prince du sang, se trouve présent... Il en use de même quand il faut annoncer une pièce nouvelle qu'il est besoin de vanter; dans l'adieu qu'il fait au nom de la troupe, le vendredi qui précède le premier dimanche de la Passion; et à l'ouverture du théâtre après les fêtes de Pâques, pour faire reprendre au peuple le goût de la comédie. Dans l'annonce ordinaire, l'orateur promet aussi, de loin, des pièces nouvelles de divers auteurs, pour tenir le monde en haleine et faire valoir le mérite de la troupe pour laquelle on s'empresse de travailler... Ci-devant, quand l'orateur venoit annoncer, toute l'assemblée prêtoit un très grand silence, et son compliment court et bien tourné étoit quelquefois écouté avec autant de plaisir

qu'en avoit donné la comédie. Il produisoit chaque jour quelque trait nouveau qui réveilloit l'auditeur et marquoit la fécondité de son esprit: et, soit dans l'annonce, soit dans l'affiche, il se montroit modeste dans les éloges que la coutume veut que l'on donne à l'auteur et à son ouvrage. et à la troupe qui le doit représenter iK >

A l'hôtel de Bourgogne, les fameux acteurs Bellerose et Floridor s'étaient distingués dans cet emploi. Molière s'y complaisait, y déployait beaucoup d'habileté et de bonne grâce, et ses fatigues extrêmes l'obligèrent seules d'y renoncer. La Grange, qui le remplaça, s'en tirait du reste à merveille. Voici comment Chapuzeau s'exprime sur son compte :

Quoique sa taille ne passe guère la médiocre, c'est une taille bien prise, un air libre et dégagé; et sans l'ouïr parler, sa personne plaît beaucoup. Il passe avec justice pour très bon acteur, soit pour le sérieux, soit pour le comique, et il n'y a point de rôle qu'il n'exécute très bien. Gomme il a beaucoup de feu, et de cette honnête hardiesse nécessaire à l'orateur, il y a du plaisir à l'écouter quand il vient faire le compliment: et celui dont il sut régaler l'assemblée, à l'ouverture du théâtre de la troupe du roi (le dimanche 9 juillet 1673k étoit dans la dernière justesse. Ce qu'il avait bien imaginé fut prononcé avec une merveilleuse grâce: et je ne puis entin dire de lui que ce que j'entends dire à tout le monde, qu'il est très poli et dans ses discours et dans toutes ses actions. Mais il n'a pas seulement succède à Molière dans la fonction d'orateur, il lui a succédé aussi dans le soin et le zèle qu'il avoit pour les intérêts communs et pour toutes les affaires de la troupe, ayant tout ensemble de l'intelligence et du crédit (2).

La Grange a laissé un registre ou journal où il a consigné, depuis le 28 avril 1659 jusqu'au 31 août 1685, les titres

(li Le Théâtre français, par Chapuzeau, pages 197 et 198. (2) Le Théâtre français, page 282,

des pièces représentées chaque jour, les recettes, les dépenses, les changements survenus dans la compagnie, les événements tant de sa vie théâtrale que de sa vie privée. Ce précieux registre a été imprime in-4°, aux frais de la Comédie française, par les soins de M. Jules Claye, imprimeur-éditeur, janvier 1876. Une notice sur La Grange, par M. Edouard Thierry, est en tête du volume. On y recourra pour avoir sur cet acteur de plus amples renseignements que nous n'en pouvons donner ici. On aura soin de ne pas négliger le Dossier de La Grange, formé par M. E. Thierry, et publié à la suite de la notice dans la brochure à part.

La Grange publia, avec un nommé Vinot qui avait été, disent les frères Parfait, un intime ami de l'auteur, la première édition complète des œuvres de Molière, en 1682. Les deux derniers volumes, tomes VII et VIII de cette édition, mirent au jour Don Garcie de Navarre, l'Impromptu de Versailles, le Festin de Pierre. Mêlicerte, les Amants magnifiques, la Comtesse d'Escarbagnas et le Malade imaginaire, que Molière n'avait pas édités de son vivant.

La Grange épousa Marie Ragueneau de l'Ltang. Il a inscrit sur son registre la date de son mariage : c Le dimanche de Quasimodo, 24e Avril 1672, je fus fiancé, et le lendemain lundi, 25e, je fus marié à Saint-Germain de l'Auxerrois, avec mademoiselle Marie Ragueneau, qui est entrée actrice dans la troupe >. Il n'eut qu'une fille unique qu'il aimait beaucoup; « l'ayant mariée, dit Granval père, à un homme qui la rendit malheureuse, il en mourut de chagrin ». Il mourut le 1er mars 1692, en son domicile, rue de Buci, et fut enterré à Saint-André des Arts. Il était, dit-on, très riche.

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