‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 179 sur 221 · MADEMOISELLE DE LA GRANGE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA GRANGE

Marie Ragueneau était née le 18 mai 1639 ; elle avait donc trente-trois ans (et non vingt-neuf, comme il est dit dans l'acte de mariage) quand elle épousa La Grange en 1672.

Marie Ragueneau était fille de Cyprien Ragueneau. mort à Lyon le 18 août 1654. Ce Ragueneau fut une figure

originale de ce temps: il était d'abord pàtisssier rue Saint-Honoré, et poète. Dassoucy a raconté sa plaisante histoire 11) : Ragueneau, à force de faire crédit à ses confrères du Parnasse, se ruina, et un beau matin, sans aucun respect pour les Muses, des huissiers le jetèrent dans une prison. Il en sortit après un an de captivité et voulut donner au monde les vers qu'il avait composés : mais « il ne trouva dans Paris aucun poète qui le voulût nourrir à son tour et aucun pâtissier qui, sur un de ses sonnets, lui voulût faire crédit seulement d*un pâté. Il sortit donc de Paris avec sa femme et ses enfants, lui cinquième, en comptant un petit àne tout chargé de ses œuvres, pour aller chercher fortune en Languedoc, où il fut reçu dans une troupe de comédiens qui avoit besoin d'un homme pour faire un personnage de suisse, où, quoique son rôle fût tout au plus de quatre vers, il s'en acquitta si bien qu'en moins d'un an, il acquit la réputation du plus méchant comédien du monde; de sorte que les comédiens, ne sachant à quoi l'employer, le voulurent faire moucheur de chandelles; mais il ne voulut point pter cette condition, comme répugnante à l'honneur et à la qualité de poète : depuis, ne pouvant résister à la force de ses destins, je l'ai vu avec une autre troupe mouchant les chandelles fort proprement. Voilà le destin des fous, quand ils se font poètes, et le destin des poètes, quand ils deviennent fous ».

Tout le monde n'a pas été aussi sévère que Dassoucy pour le bonhomme Ragueneau. Beys le loue comme poète et comme acteur (2); et les vers suivants que l'ex-p;ïtissier adressa au menuisier maître Adam, l'auteur des Chevilles, ne sont pas des plus méchants qu'il soit possible de faire :

Je croyois estre seul de tous les artisans Qui fust favorisé des don* de Caliope:

Mais, je me range, Adam, parmi tes partisan?. Et veux que mon rouleau le cède à ta varlope.

(1) Aventures d'Italie, ch. XII.

(2) Il est vrai que Dassoucy prétend que c'est Beys qui lui faisait ses vers.

Je commence à connestre. après plus de dix ans. Que dessous moy Pégase est un cheval qui chope. Je vay donc mettre en paste et perdrix et faisans. Et contre le fourgon me noircir en cyclope. Puisque c'est ton mestier de fréquenter la cour, Donne-moy tes outils pour eschaufer mon four, Car tes muses ont mis les miennes en déroute. Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu : Avecque plus de bruit tu travailles sans doute. Mais pour moy je travaille avecque plus de feu.

R.agueneau ou M. de Lestang (ce fut son nom de théâtre i était, lorsqu'il mourut, à un titre assez humble, probablement moucheur de chandelles, comme on vient de le voir, dans la troupe de Molière, alors à Lyon.

Sa veuve, Marie Brunet, fut buraliste, receveuse au bureau. Elle partageait ces fonctions avec Mme Gobert, laquelle déjà veuve, se remaria le 26 août 1659, avec Jean-Louis Citoys, sieur de la Richardière. Elles avaient ensemble trois livres chaque jour de représentation. Chose assez singulière, cette dame Gobert. proposée au contrôle et à la recette, déclare au contrat de mariage ne savoir signer. Elle ne laissait pas d'être fort estimée, puisque toute la troupe, Molière en tète, signa ce contrat de 1659.

La fille de Ragueneau, nommée aussi Marie ou Marotte, commença, dit-on, par être fille de chambre de Ml,e Debrie; elle jouait la comédie, quand il en était besoin, faisant de petits rôles effacés de servantes ou autres. C'est elle qui fut, sous son vrai nom, la servante Marotte des Précieuses ridicules en 1659. En ces occasions, elle avait une rémunération spéciale, comme on le voit sur les registres de la Thorillere. Elle fut admise à demi-part, et encore avec quelques chicanes, dans la troupe, à Pâques de 1672. en devenant Mademoiselle de La Grange.

Elle acquit sans doute une expérience de la scène qui fit d'elle un peu plus qu'une utilité. Molière ne craignit pas de lui confier le rôle de la comtesse d'Escarbagnas. Robinet, dans sa lettre du 1er août 1671, parlant de la manière dont elle avait rempli le personnage de l'une des sœurs de Psyché, lui fait ce compliment modeste :

. . . Mademoiselle Létang Qui rend tout le monde content

File avait fini par obtenir, en somme, une place assez in^taT dans la compagnie si Ton - !£££*£ dePses rôles, qui furent .distribues aux autres £»*»«

lorsqu'elle prit sa retraite en 1692 1 ). bile eu pension de mille livres, et mourut le 3 fevriei 1727, l'âge de quatre-vingt-huit ans.

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