‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 42 sur 221 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

d'apercevoir en faisant l'anatomie, pour ainsi dire, de ses premières pièces. Il ne négligea pas davantage la tradition française ; il lisait ses prédécesseurs et ses contemporains dans la comédie; il avait de notre littérature du xvie siècle, et même du xve siècle, une connaissance qu'on ne trouve plus dans les hommes de la génération qui suivit la sienne, et que La Fontaine partagea presque seul avec lui. Il s'était rendu familiers Montaigne, Noël du Fail, Brantôme, Rabelais, les vieux conteurs, en remontant jusqu'aux Quinze Joyes de mariage. Il avait donc une vaste lecture. Aucun bouquin ne se sauvait de ses mains, dit un auteur du temps. Aussi il a des réminiscences infinies; il puise aux sources les plus variées, et « le plus créateur et le plus inventif des génies, remarque Sainte-Beuve, est celui peut-être qui a le plus imité, et de partout. » Ses ennemis ne manquaient pas de le lui reprocher ou de l'en féliciter ironiquement, écoutons l'auteur de Zèlinde (1) : c II faut, si vous voulez réussir, que vous preniez la manière d'Élomire, et que vous tâchiez de le surpasser; c'est pourquoi vous devez, pour ajouter quelque chose de beau à ce que je viens de dire, lire comme luy tous les livres satiriques, prendre dans l'espagnol, prendre dans l'italien, et lire tous les vieux bouquains. Il faut avouer que c'est un galand homme, et qu'il est louable de sçavoir si bien se servir de tout ce qu'il lit de bon. »

On voit si, pendant ses pérégrinations provinciales, il emploie bien son temps, et s'il perd de vue le soin de sa future destinée.

Molière est lent à se produire; il marche sûrement, mais pas à pas. Il recule son point de départ bien au delà de l'époque présente, comme pour mieux s'assurer qu'il est dans la tradition nationale: il prend pied le plus loin qu'il peut; il s'essaye tout simplement, et comme s'il n'était que le plus ignorant des histrions populaires, dans la vieille farce telle que le xvie siècle l'avait transmise au xvne siècle, c'est-à-dire un peu transformée par l'influence italienne, qui lui avait donné plus de mouvement et de pétulance bouffonne. Avant d'entreprendre

i\) Zèlinde. comédie, ou la Véritable Critique de l'Escolle des Femmes el la Critique de la Critique, i.GG3.

d'écrire des pièces régulières, il acquiert quelque réputation par ces compositions qui avaient toujours la vogue en province. « Il fit des farces, dit de Vizé, qui réussirent un peu plus que des farces, et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouoient. » Il n'y renonça pas, lors même qu'il fut installé à Paris, et l'on retrouve dans le journal de la troupe les titres d'un certain nombre de ces facéties dont le public parisien, à ce qu'il semble, ne s'accommodait pas plus mal que le public provincial. C'est ainsi que sur le registre de La Grange sont indiqués, de 1659 à 1564 : les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'École, le Docteur amoureux (dont Boileau regrettait la perte), Gros-Eenè écolier, le Docteur pédant, Gorgibus dans le sac, le Fagotier, la Jalousie de Gros-René, la Casaque, le Médecin volant, la Jalousie du Barbouillé. Ces deux dernières sont les seules que nous possédions. C'étaient là des croquis comme ceux qu'un peintre en voyage jette sur son album et dont il fait ensuite des tableaux. Ainsi, Molière se servira plus tard de ces canevas comiques de sa jeunesse, et on les retrouvera presque tous dans ses grandes compositions : dans le Médecin volant, il y a comme un germe du Médecin malgré lui; dans la Jalousie du Barbouillé, on voit une première esquisse de George Dandin. On peut conjecturer de même que Gorgibus dans le sac, contenait l'idée d'une scène fameuse des Fourberies de Scapin. Les Trois Docteurs rivaux, le Docteur pédant, le Maître d'école, ont laissé certainement quelques traces dans le Mariage forcé, dans un épisode du Dépit amoureux, et peut-être dans le Bourgeois gentilhomme; Pancrace, Marphurius et Métaphraste viennent sans doute de là. Le Fagotier, enfin, devait, plus encore que le Médecin volant, se rapprocher du Médecin malgré lui. Fort peu de ces petites pièces, où Facteur a plus de part que l'auteur, ont donc été inutiles à celui-ci, et sont en réalité perdues pour nous.

Molière se forma, se perfectionna comme acteur avec non moins de zèle, d'étude et de volonté, qu'il n'en mit à préparer l'auteur comique; ces deux parties de son art paraissent avoir toujours été étroitement jointes à ses

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