CHAPITRE IV
veux, et peut-être même la première l'emporta-t-elle toujours sur la seconde et demeura-t-elle pour lui la principale. Et il semble que ce ne fut pas non plus celle qm lui donna le moins de peine, car la nature était d abord for récalcitrante, c La nature, dit M"- Poisson 1), lui avoit refusé les dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles tragiques : il avoit la voix sourde, des inflexions dures, une volubilité qui precipitoit trop sa déclamation. Il ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causèrent un hoquet qu'il a conserve jusqu a la mort et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ses inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusités qui le firent accuser d'un peu d affectation, mais auxquels on s'accoutuma. » Molière acteur accomplit par conséquent, pendant ces années d apprentissage, un violent travail sur lui-même; il avait vaincu les plus grands obstacles: il avait étudie les maîtres les plus renommés de son temps, et U s'était, a force de persévérance, approprié les qualités de leur débit et de Leui
Jen ne lui suffit pas de se former lui-même à l'art du comédien, il lui fallut créer une troupe qui devint entre ses mains un instrument intelligent et docile. « \ rai poète de drame, dit Sainte-Beuve, ses ouvrages sont en scène, en action; il ne les écrit pas. pour ainsi dire, il les joue. » Il ne sépare pas la composition de la représentation; ses acteurs et ses actrices sont pour lui ce que les couleurs sont pour le peintre, ce que le marbre est pour le sculpteur. Il travaille avec eux; il leur applique ses rôles c Molière a le secret, dit un contemporain (2) d'ajuster si bien ses pièces à la portée de ses acteurs qu'ils semblent être nés pour tous les personnages qu ils
fil Mercure de France, mai 1740. Le témoignage est fort tardif, mais ECT Angélique du Croiay) avait pu -£~£~£*
Molière : elle avait joué le rôle d'une des sœur, Je P^he en «m, e le avait suppléé Molière lui-même dans le rôle de Z6phy« *] par£
des derniers jours de janvier 1672. Et puis, sociétaire des 16/3, elle avait du entendre parler beaucoup de lui par ses anciens camarade,.
0B] Promenade de Saint-Cloud, parGuéret.
représentent. Sans doute qu'il les a tous dans l'esprit quand il compose. Ils n'ont pas même un défaut dont il ne profite quelquefois, et il rend originaux ceux-là même qui sembleroient devoir gâter son théâtre. De l'Espy, qui ne promettoit rien que de très médiocre, parut inimitable dans V École des maris, et Béjart le boiteux nous a donné Desfougerais au naturel dans les Médecins. » Il identifie ses personnages et ceux qui les jouent, sans toutefois sortir des caractères généraux qui ont seuls une vitalité durable. S'il fait allusion à la rotondité de Duparc Gros- René, à la claudication de Béjart jeune, ce n'est qu'en passant et parce qu'il voit son personnage avec les attributs physiques de l'acteur; mais il n'en fait pas un ressort de son invention comique. De même, il a soin, autant que possible, de placer chacun dans son naturel et dans sa situation morale; on lui voit donner les rôles débonnaires et conciliants à Mlle Debrie, les rôles de coquette a Armande Béjart. les ferrailleurs à Debrie, etc. Il cherche, pour les mettre en face l'un de l'autre dans des rôles hostiles, ceux qui précisément ne s'aiment point; et il tâche d'obtenir une semblable harmonie lorsqu'il s'agit d'exprimer des sentiments plus doux. Il utilise les qualités, les défauts, les passions même de chacun de ses compagnons, et il leur donne ainsi une valeur qu'ils n'auraient pas eue sans lui, et qu'ils perdent lorsqu'ils le quittent. « On a vu par son moyen, dit Segrais, ce qui ne s'étoit pas encore vu et ce qui ne se verra jamais : c'est une troupe accomplie de comédiens, formée de sa main, dont il étoit lame, et qui ne peut avoir de pareille. » Il entrait dans les plus petits détails, ainsi que nous le voyons dans un livre de la fin du siècle : L'art de prononcer parfaitement la langue françoise (1687). par J. H. iHindreti. L'auteur attribue à Molière la prononciation correcte des infinitifs en er suivis d'une voyelle, qu'on prononçait avant lui er, comme un è ouvert, et qu'il fit prononcer ér, comme un è fermé : acheter une maison, c Molière, dit-il. prit soin de faire valoir cette réforme, qui est devenue générale au théâtre, en la faisant observer à ses acteurs et en les désaccoutumant peu à peu de la mauvaise habitude qu'ils avoient contractée de jeunesse