CHAPITRE PREMIER
Poquelin et le Périgourdin Cyrano de Bergerac, qui se fit une si grande réputation d'originalité. Gela se serait passé en 1640, pendant que Molière achevait sa rhétorique. C'est du moins une tradition qui n'a pas été contredite jusqu'ici.
Voilà certes une première éducation aussi complète qu'il fût possible de la recevoir alors. On a remarqué qu'elle dut avoir un caractère marqué de libre esprit. Le groupe dont nous venons de citer les noms se distingua en effet par une indépendance singulière de pensée et d'humeur : c'est une qualité qu'on ne contestera ni à Chapelle, l'épicurien, le gai vivant, le franc parleur: ni au poète Hesnaut, qui attaquait Colbert puissant et traduisait à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans le De Natura rerum et dans les chœurs des tragédies de Sénèque; ni à Bernier, qui lorsque Louis XIV l'interrogea sur le pays où la vie lui semblait meilleure, répondit que c'était la Suisse; ni à Cyrano, l'auteur fîAgrippine; et, moins qu'à tout autre, à Jean-Baptiste Poquelin Molière.
On dit que c'est pendant ces études de philosophie que Hesnaut et Jean-Baptiste Poquelin s'enthousiasmèrent du poète latin Lucrèce et le traduisirent. Il resterait de la traduction de Hesnaut l'invocation à Vénus, refaite sans doute plus tard. — On voit de même un souvenir de la traduction du jeune Poquelin dans le passage du quatrième livre sur l'aveuglement de l'amour, qu'on retrouve sur les lèvres de la douce Éliante, scène cinquième du deuxième acte du Misanthrope.
On a supposé aussi qu'à la même époque ces jeunes gens, ou du moins Poquelin et Cyrano, s'essayèrent entre eux à composer des comédies. De ces ébauches serait sorti le Pédant joué, qui fut composé à peu près vers ce temps. On expliquerait ainsi les emprunts d'une nature exceptionnelle que Molière lit plus tard à l'œuvre de son camarade: il n'aurait fait qu'user des droits d'une ancienne collaboration. Nous dirons ce que nous pensons de ces hypothèses, lorsque nous parlerons de la pièce des Fourberies de Scapin.
Après avoir étudié la philosophie, Jean-Baptiste Poquelin étudia le droit. Le Boulanger de Chalussay, dans sa
comédie intitulée Élomire hypocondre ou les Médecins vengés, fait parler ainsi Élomire ou Molière :
En quarante, ou quelque peu devant,
Je sorti? du collège et j'en sortis sçavant;
Puis venu d'Orléans où je pris mes licences,
Je me fis advocat au retour des vacances.
Je suivis le barreau pendant cinq ou six mois,
Où j'appris a plein fond l'ordonnance et les lois.
Mais quelque temps après, me voyant sans pratique,
Je quittai là Cujas et je luy fis la nique.
On peut douter, malgré ce témoignage, que le jeune Poquelin ait été reçu avocat. Bornons-nous à constater qu'il fit ses études de droit: c'est à ces études qu'on a attribué l'exactitude avec laquelle Molière emploie dans son théâtre les termes du langage juridique. Mais il est vrai de dire que Molière, quelque autre langage qu'il parle, défie également la critique des gens du métier.
Le jeune Poquelin fit-il, pendant le deuxième trimestre de 16*2. le voyage de Roussillon à la suite de Louis XIII, en qualité de tapissier valet de chambre? On sait que le père Jean Poquelin. qui était de quartier pendant ce trimestre, ne quitta point Paris. On a conclu de là que son fils aîné, survivancier de sa charge, dut le remplacer. D'autres remarques rendent ce voyage probable. C'est à ce moment qu'il aurait connu un riche bourgeois de Sigean, Martin Melchior Dufort, qui logea les gens de de service du roi. Pendant ce voyage, il aurait été témoin de l'arrestation de Cinq-Mars, qui eut lieu à Xarbonne le 13 juin 1642. On a ajouté, mais sans preuve, que Molière rejoignit de la sorte Madeleine Béjart, qui jouait la comédie dans le Midi. Ce qui a donné lieu à cette conjoncture, c'est la phrase partout citée de Tallement des Réaux : « Un garçon nommé Molière quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre iMadeleine Béjart); il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enlin s'en mit et l'épousa. » Cette phrase, pleine d'inexactitudes, pourrait s'appliquer aussi bien à ce qui se passa en 1643, comme on le verra tout à l'heure.
Cependant le premier voyage à Narbonne, du mois