CHAPITRE V
L'abbé de Pure avait composé un roman, la Précieuse ou le Mystère de la Ruelle. Une petite pièce ou canevas comique du même abbé sur le même sujet fut joué en italien, dès 1656, au Petit-Bourbon.
La royauté des précieuses était donc menacée; il y avait des ferments de révolte. Mais nul n'avait traduit avec énergie et bonheur ce mouvement d'opposition. En apparence du moins, la puissance de la coterie aristocratique n'était pas amoindrie : elle tenait encore toute la littérature. Le grand Corneille ne lui avait point échappé; le duc de La Rochefoucauld lui restait fidèle ; si Voiture et Balzac étaient morts, la plupart des auteurs qui avaient alors la vogue acceptaient ses lois : on remarquait parmi eux les Scudéry, Gomberville, La Calprenède, Boisrobert, Benserade, Segrais, Chapelain, Godeau, Ménage, etc. Le Grand Cyrus et Clèlie ne faisaient que de paraître. Faramond, du célèbre auteur de Cassandre et de Çléopàtre, allait seulement voir le jour. L'hôtel de Rambouillet restait le véritable distributeur de la renommée. A le juger à un point de vue élevé, sa suprématie se prolongeant devenait un danger : si une réaction vigoureuse n'avait pas lieu en ce moment, si son autorité s'était continuée sans interruption jusque dans la seconde partie du règne et avait profité des tendances à la dignité et à l'élégance pompeuse qui se développèrent alors, que serait-il arrivé ? Qui sait si la France n'eût pas manqué son siècle de Louis XIV?
Fausses s'entend, et de qui tout le bon Est seulement un langage ou jargon, Un parler gras, plusieurs sottes manières, Et qui ne sont enfin que façonnières, Et ne sont pas précieuses de prix, Gomme il en est deux ou trois dans Paris, Que l'on respecte autant que des princessas; Mais elles font quantité de singesses, Et l'on peut dire avecque vérité Que leur modèle en a beaucoup gâté.
(Scarron, A Monseigneur le maréchal d'Albret, épître chagrine ou satire IL)
Les voyageurs Chapelle et Bachaumont avaient fait la satire des précieuses de Montpellier. On peut lire cette jolie page de leur Voyaje, où Molière est devancé. (Édition Saint-Marc, p. 47.)
12i VIE DE MOLIÈRE
Molière conjura le péril. Esprit de la vieille souche gauloise, écrivain d'une veine libre et hardie, il venait dresser drapeau contre drapeau; il comprit qu'il avait là ses ennemis naturels, et il n'hésita pas à se faire l'agresseur. Le 18 novembre 1659, la troupe de Monsieur joua les Précieuses Ridicules. Il paraît que l'annonce de ce nouvel ouvrage avait produit quelque sensation, car la salle était pleine de spectateurs, et des plus intéressés dans la satire. Mlle de Rambouillet y était; Mme de Grignan i Angélique-Claire d'Angennes), M. Chapelain, l'arbitre du goût, le docte Ménage, tous les fidèles de l'hôtel de Rambouillet assistaient, peut-être sur l'invitation de Molière, à ce spectacle dont ils faisaient les frais. D'un autre côté, il y avait, pour faire contre-poids, un nombreux public bourgeois et populaire, car la nor~ Ue de la paix venait d'arriver à Paris et la ville étar s>e.
La noblesse se trouvait d'ailleurs, comme nous *.. >ns dit, en grande partie absente avec la cour. La pièce, lorsque le rideau fut levé, se présenta avec une extrême originalité, et l'on put se demander si l'on était dans la réalité ou dans la fiction théâtrale.
On vit d'abord les deux nouveaux acteurs, La Grange et Du Croisy, s'interpeller sous leurs propres noms et figurer en gentilhommes qu'ils étaient ou prétendaient être. Également sous leurs noms, Madeleine Béjart (Madeloni. Catherine Debrie (Cathos), et Marie Ragueneauda servante Marote), parurent ensuite, non pas, bien entendu, des précieuses de prix, comme disait Scarron, des précieuses respectables, comme il y en avait tant dans la salle, mais de ces petites bourgeoises de province, les filles du bonhomme Gorgibus, récemment débarquées à Paris, qui se permettaient de singer les Arthénice, les Artémise et les Rosalie (1). Elles parlaient un langage d'une vérité parfaite dans son exagération"' Mlle Madeleine de Scudéry n'aurait pu reprocher qu'un peu trop de zèle à ces écolières, qui semblaient avoir pris ses Conversations pour modelesA Venaient enfin les héros qui se chargent d'éblouir et d« mystifier nos héroïnes : le
(ij Noms romanesques de Mm«de Rambouillet, Arragonnais et Le Roi.