‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 52 sur 221 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

pour qu'une pareille mesure pût être maintenue. Molière, qui savait à quels adversaires il avait affaire, et pour qui il s'agissait de ne pas risquer tout son avenir, avait eu soin de frapper ce premier coup assez fort pour qu'il ne fût pas possible d'en étouffer immédiatement le bruit, et d'intéresser assez vivement l'opinion publique à son œuvre pour qu'il devînt malaisé de la supprimer sans façon. La défense fut levée, en effet. La seconde représentation eut lieu quatorze jours après la première, le 2 décembre.

Cette interdiction momentanée ne fit, comme d'ordinaire, que redoubler la curiosité de la foule et l'enthousiasme des spectateurs. Cette deuxième représentation eut lieu au double, c'est-à-dire que le prix de certaines places fut doublé; on paya trente sous au parterre au lieu de quinze. Le gazetier Loret, attiré comme tout le monde au Petit- Bourbon, rendit compte de ce qu'il avait vu, dans les termes suivants :

Cette troupe de comédiens Que Monsieur avoue être siens, Représentant sur leur théâtre Une action assez folâtre, Autrement un sujet plaisant A rire sans cesse induisant Par des choses facétieuses, Intitulé les Précieuses, Ont été si fort visités Par gens de toutes qualités, Qu'on n'en vit jamais tant ensemble Que ces jours passés, ce me semble, Dans l'hôtel du Petit-Bourbon Pour ce sujet mauvais ou bon.

Ce n'est qu'un sujet chimérique, Mais si bouffon et si comique, Que jamais les pièces du Ryer, Qui fut si digne du laurier, Jamais l'Œdipe de Corneille, Que l'on tient être une merveille.

La Cassandre -de Boisrobert, Le Néron de monsieur Gilbert, Alcibiade, Amalazonte (1),

(1) De Quinault.

Dont la cour a fait tant de compte, Ni le Fêdéric de Boyer,

Digne d'un immortel loyer.

N'eurent une vogue si grande Tant la pièce semble friande A plusieurs, tant sages que fous!

Pour moi. j'y portai trente sous :

Mais, oyant leurs fines paroles, J'en ris pour plus de dix pistoles (1).

c Tout est d'une rare valeur dans ce feuilleton, qui date de deux siècles, dit M. Bazin, et la confusion des auteurs, et le rassemblement des pièces alors en crédit, et l'absence encore cette fois du nom de l'auteur, qui, jouant le rôle de Mascarille, ne s'appelait pas autrement pour les spectateurs; et la joie candide de ce brave Loret, homme aussi spirituel qu'un autre, qui s'est amusé pour plus que son argent et qui le dit sans aucun souci d'appréciation littéraire ; et surtout la certitude que ces lignes rimées ont été lues dès le lendemain par Molière, dont elles auront réjoui le cœur. »

c Cet ouvrage, dit un autre témoin (2), a passé pour le plus charmant et le plus délicat qui ait jamais paru au théâtre : -on est venu à Paris de vingt lieues à la ronde, alin d'en avoir le divertissement, d

Enfin, pour comble d'honneur, la cour, qui était alors au pied des Pyrénées, voulut voir la pièce qui mettait Paris en émoi. Le roi et le ministre, qui n'aimaient pas L'hôtel de Rambouillet, firent jouer devant eux les Précieuses ridicules, et consacrèrent par leurs applaudissements les applaudissements de la ville. C'était un grand point pour Molière, qui se sentit des lors à l'abri d'un de ces coups d'autorité qui pouvaient lui fermer subitemeut la carrière,

Ses adversaires n'eurent plus d'autre ressource que le dénigrement pour diminuer la valeur de l'œuvre. On accusa l'auteur de plagiat; les uns prétendirent qu'il avait pillé l'abbé de Pure (cela nous semble étrange aujourd'hui,

(i Lettre du 6 décembre 1659. « Apostille. »

(2) F. Doneau, dans la préface d'une petite pièce intitulée: les Amours d'Alcippe et de Cèphise ou la Cocue imaginaire; 1660.

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