‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 53 sur 221 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

mais pouvait alors être dit sérieusement) : les autres, plus impertinents encore, assurèrent qu'il avait trouve la pièce dan. les papiers de Guillot-Gorju, qui lui auraient ete vendus par la veuve du fameux bouffon (1). Antoine Bandeau sieur de Somaize, se mit à composer coup sur coup l* Grand Dictionnaire des précieuses, les Véritables précieuses, le Procès des précieuses, la Pompe funèbre d'une précieuse, et cela tout en injuriant Molière qu il exploitait, copiait, travestissait, et bien plus qo ^^dmsait en vers pour le maltraiter plus sûrement. Ce Bandeau de Somaize était secrétaire de Marie Mancmi. qui devint princesse Golonna au mois d'avril 1661. Marie Maneini célèbre par son roman avec le jeune Louis \I\ , était une précieuse émérite; elle figure sous le nom de Maximiliane dans le Grand Dictionnaire des précieuses, et Loret lui avait décoché ce compliment à brûle-corsage :

Le roi. notre illustre monarque, Menoit L'infante Mancini Des plus sages et gracieuses Et la perle des précieuses.

Peut-être Somaize croyait-il venger sa maîtresse en attaquant Molière. Il n'y eut pas jusqu'à Chapuzeau qui s'avisât de versifier et d'arranger pour la scène son Cercle des Femmes, qui fut joué au Marais sous le titre de V Académie des Femmes (1661). Quant aux critiques, ils se contentaient de dire en soupirant, comme de Vue Je futur fondateur du Mercure galant : « La réussite quelles eurent (les Précieuses) fit connoitre à l'auteur qu on aimoit la satire et la bagatelle. Il connut par là les goûts du siècle il vit bien qu'il étoit malade et que les bonnes chose; ne lui plaisoient pas. Il apprit que les gens de qualité ne vouloient rire qu'a leurs dépens, qu ils voulaient que l'on fît voir leurs défauts en public, qu ils etoient les plus dociles du monde, et qu'ils auroient ete bons du temps où l'on faisoit pénitence à la porte des temple,

(1) « Mais qu'attendre d'un homme qui tire toute sa gloire des Mo milres de Guillot-Gorgeu qu'il a acheta, d3 a veuve. . .Preiace de, Véritables Prècieasjs, du sieur do Somaize; iboO.)

puisque, loin de se fâcher de ce que l'on publioit leurs sottises, ils s'en glorifioient. »

Ni les applaudissements ni les clameurs irritées ne firent dévier Molière de sa route. La victoire était décisive : non pas que le genre précieux fût anéanti, mais un accent ironique fut définitivement attaché à ce mot. Si de grands seigneurs et de grandes dames , le duc de La Rochefoucauld, la marquise de Sévigné. par certaine inclination particulière, continuèrent à lire les romans des La Calprenède et des Scudery, l'école littéraire qu'ils représentaient tomba en discrédit; les libraires furent les premiers à s'apercevoir du changement du goût; le pauvre Faramoûd, qui parut sur ces entrefaites, ne naquit pas viable. Le public était tout disposé à revenir au vrai, au simple et au naturel. Ce résultat pouvait suffire à Molière.

Il se maintint fermement et prudemment sur le terrain qu'il avait choisi ; il évita avec soin de provoquer une lutte par trop inégale et d'irriter des ennemis puissants qui auraient pris bientôt leur revanche. Il chercha au contraire à ôter tout prétexte aux ressentiments et aux représailles. Aussitôt qu'il en trouva l'occasion, il eut soin d'établir avec une nouvelle insistance la distinction qu'il avait indiquée dans sa pièce entre les véritables précieuses et les précieuses ridicules. Ni l'Étourdi, ni le Dépit amoureux n'avaient eu encore les honneurs de l'impression; mais il fut obligé, nous dit-il, de consentir à ce qu'on imprimât sa nouvelle pièce, parce qu'il était menacé d'une édition subreptice pour laquelle on avait même obtenu par surprise un privilège, Il fallut prendre les devants et devenir enfin un auteur. Dans la préface qu'il composa pour la circonstance , Molière s'exprime ainsi : « J'aurois voulu faire voir que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés : que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie, et que les véritables précieuses auroient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal (1). » Enfin, il fit jouer sur son théâtre, en 1660, une

(ij La pièce fut achevée d'imprimer le 20 juin 1660.

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