CHAPITRE Y
s'était muni d'un privilège pour cinq ans, avec défense à tous autres, c'est-à-dire même à l'auteur, de l'imprimer.
Molière ne se résigna pas à une spoliation si complète. Il lit saisir les exemplaires de son ouvrage chez le libraire, et lui intenta un procès. Est-ce avant ou après cette saisie que Neufvillenaine, sans doute pour adoucir Fauteur, justement irrité, introduisit dans un nouveau tirage ou dans une réimpression une épitre dédicatoire « à Monsieur de Molier, chef de la troupe des comédiens de Monsieur, frère du roi. s dans laquelle il s'efforce d'expliquer sa conduite? Toujours est-il que cette épître se trouve dans quelques exemplaires de l'édition de J660 et dans la plupart des éditions suivantes. « Cela, dit-il, ne vous pouvoit apporter aucun dommage, non plus qu'à votre troupe, puisque votre pièce avoit été jouée près de cinquante fois ». Il avait craint, en outre, touchante sollicitude! qu'on n'en fit paraître des versions inexactes ou défigurées. Molière n'en continua pas moins sa poursuite et gagna son procès. Molière avait obtenu d'autant plus facilement gain de cause qu'il s'était prémuni, à la date du 31 mars 1660 (trois jours après la représentation du Cocu imaginaire) d'un privilège, non seulement pour cette pièce, mais encore pour l'Étourdi, pour le Dépit amoureux et pour Don Garde de Xavarre, non encore représenté, privilège dont il fit transport de sa main, deux ans plus tard, le 18 octobre 1662, à Claude Barbin et Gabriel Quinet.
Toutefois, il ne changea rien à la publication de Neufvillenaine, quoique celui-ci reconnût d'ailleurs qu'il pouvait s'être glissé quantité de mots les uns pour les autres; et. de son vivant, ce fut presque toujours cette copie faite de mémoire, et ornée de très médiocres arguments et sommaires, qui fut purement et simplement réimprimée. « O Racine ! ô Boileau ! qu'eussiez-vous dit, s'écrie Sainte- Beuve, si un tiers eût ainsi manié devant le public vos prudentes œuvres où chaque mot à son prix? On doit maintenant saisir toute la différence native qu'il y a de Molière à cette famille sobre, économe, méticuleuse, et avec raison, des Despréaux et des La Bruyère. >
Un curieux témoignage du bruit que fit l'apparition de
Sganarelle se trouve dans le Testament en vers burlesques de Scarron. qui mourut à quelques mois de là, au mois d'octobre de cette même année. Parmi les nombreux legs plus ou moins plaisants faits par l'auteur du Roman comique, qui donne, par exemple, à sa femme Françoise d'Aubigné. depuis Mme de Maintenon, le pouvoir de se remarier, dont elle fera bon usage; à tous les auteurs, ses confrères, les qualités ou les ridicules dont ils sont déjà riches; à Loret,
Ma pie qui des mieux caquette
Aussi pour joindre à sa gazette;
Item, par libéralité.
Cinq cents livres de gravité
A l'un et à l'autre Corneille, etc.
il n'oublie pas ce comédien qui fait les délices de tout Paris, ce nouvel auteur comique dont la gloire éclipsera la sienne, et il lègue
A Molière le cocuage.
Il ne fait allusion qu'à la railleuse comédie qui jouissait en ce moment même de la faveur publique ; il ne se doutait pas que le legs pourrait être interprété plus tard en un autre sens qui aurait fait passer le pauvre Scarron pour prophète.
Cependant les événements accomplis aux Pyrénées ramenaient la cour vers Paris. Louis XIV et sa jeune épouse, Marie-Thérèse, étaient arrivés à Vincennes. Le 26 août, ils firent leur entrée solennelle. On peut lire dans Les Mémoires et dans les gazettes du temps le détail des fêtes magnifiques auxquelles cette entrée donna lieu. Molière et sa troupe eurent à lutter d'abord contre la concurrence des réjouissances populaires, des carrousels et des feux d'artifice; mais de plus graves périls les menaçaient. Le roi avait grande hâte de voir élever la colonnade du Louvre, dont Claude Perrault avait donné le plan; la salle du Petit-Bourbon, qui se trouvait dans l'alignement, tomba tout à coup sous le marteau des architectes. Transcrivons ce que La Grange nous apprend