CHAPITRE V
pants et les plus remarquables de sa vie, et qui explique seul tout ce qu'il lui a été permis de dire et de faire au milieu des circonstances difficiles où il était placé.
La nouvelle pièce, dont un canevas italien fournit la trame assez grossière, était toute pénétrée du vieil esprit de Rabelais et des conteurs: elle formait la protestation la plus directe contre la fadeur et la pruderie de l'école romanesque: elle ramenait la raillerie française à ses sources primitives: il semble, lorsqu'on écoute Sganarelle, entendre l'auteur des Quinze joyes de mariage revenu au jour et parlant, non plus ce langage hésitant, et fléchissant du xve siècle, mais la langue la plus nette, la plus ferme et la plus souple, à laquelle la rime même n'apporte aucune gêne ni aucune entrave.
Il faut remarquer dans cette pièce le personnage de Sganarelle, qui succède désormais dans la faveur de Molière à celui de Mascarille. « Mascarille avait fait son temps, dit M. Bazin : valet de l'Étourdi et mystificateur hardi des Précieuses, Mascarille nous représente la jeunesse de Molière, qui s'en allait tantôt passée. A l'âge de trente-huit ans et plus, il lui fallait un caractère plus mûr, moins pétulant, moins moqueur. Sganarelle est dans ces conditions, et quoique Molière doive bientôt prendre son essor fort au delà de ces rôles à physionomies connues, revenant toujours les mêmes dans des actions différentes, il est certain que sa pensée était alors de s'approprier celui-ci et de le faire reparaître souvent: nous ne tarderons pas à le revoir. » Sainte-Beuve ajoute : « Né probablement du théâtre italien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du Médecin volant, introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille : il se perfectionne vite et grandit sous la prédilection du maître. Le Sganarelle de Molière, dans toute ses variétés de valet, de mari, de père Lucinde, de frère d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de médecin, est un personnage qui appartient en propre au poète, comme Panurge à Rabelais, Falstaff à Shakespeare, Sancho à Cervantes; c'est le côté du laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, bas. peureux, tour à tour piètre ou
charlatan, bourru et saugrenu, le vilain côté et qui fait rire. »
Le Cocu imaginaire ne fut pas accueilli avec moins de faveur que les Précieuses ridicules. Malgré l'éloignement de la cour, et quoique l'été achevât de dépeupler Paris, « il se trouva assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre (1) ».
L'acteur eut une grande part dans ce brillant succès. Un des spectateurs les plus assidus et les plus fanatiques de la nouvelle pièce, nommé Neufvillenaine, a parlé avec admiration du jeu de Molière dans ce rôle de Sganarelle : • Molière changeoit vingt fois son visage dans le courant de la pièce ; il étoit admirable à chaque fois qu'il croyait apercevoir quelque preuve de son malheur; sa pantomine excitoit des éclats de rire interminables. » Ainsi s'exprime l'enthousiasme de Xeufvillenaine, qui va jusqu'à regretter de n'avoir, pour reproduire ces postures, le pinceau d'un Poussin, d'un Lebrun ou d'un Mignard. On aurait pu lui indiquer au commencement des Balïceroerneries d'Eutrapel. par Noël Du Fail, une assez jolie description de ces postures d'un client, pour employer le terme adouci dont Eutrapel fait usage et qui paraît aujourd'hui plus honnête que le mot propre dont Molière s'est servi.
Neufvillenaine, ce bourgeois inconnu qui s'était pris de passion pour Sganarelle, était doué d'une mémoire excellente; après avoir assisté plusieurs fois à la pièce, il s'aperçut, en voulant la réciter à des amis, qu'il la savait à peu près par cœur. Il y retourna encore une fois pour achever de la savoir, l'écrivit et s'entendit avec le libraire Ribou pour la faire imprimer. Il y mit, en guise de préface, une Lettre à un ami, et à chaque scène des arguments destinés à célébrer le talent du poète et celui du comédien. La pièce fut ainsi publiée au mois d'août 1660. Le nom de l'auteur n'y était pas même mentionné; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce bénévole éditeur
il; Doneau, préface de la Cvcui imaginaire.