CHAPITRE VII lfii
et II étoit, ajoute Grimarest. l'homme da monde qui s^ faisoit le plus servir. » Quoique ce biographe cite à ce propos une anecdote qui a bien l'air d'une scène de théâtre, d'une pantalonnade italienne, et qui mérite fort peu de crédit, on s'explique bien que Molière, préoccupé comme il l'était, l'esprit tendu par ses créations incessantes, embarrassé de mille soucis, obligé de ménager soigneusement son temps, ayant d'ailleurs un caractère naturellement irritable, fût en effet un maître exigeant. Il ne parait pas toutefois qu'il eût rien d'acerbe ni d'atrabilaire; la tradition relative à cette bonne Laforest. à qui il aurait lu parfois quelques passages de ses pièces. « sûr. disait-il, que ce qui produisoit sur elle l'impression qu'il attendoit ne manqueroit pas non plus son effet sur le public » , témoigne assez du contraire, et indique des habitudes de familiarité d'une part et de bonhomie de l'autre. Après cela, croyons « qu'il falloit l'habiller comme un grand seigneur et qu'il n'auroit pas arrangé les plis de sa cravate. »
Vigilant, à ce qu'il me semble, sur ses intérêts pécuniaires, il était généreux, libéral, dépensait grandement, recevait beaucoup de monde, prêtait à ses amis, et répandait de nombreux bienfaits. On rapporte de lui des traits d'une magnificence presque royale. Le plus connu est relatif à ce pauvre comédien nommé Mondorge, à qui il lit donner par Baron vingt-quatre pistoles et un habit de théâtre qui avait coûté deux mille cinq cents livres. « On a toujours remarqué, dit Grimarest. qu'il donnoit aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur faisoit jamais des aumônes ordinaires. »
S'il se trouvait dans les conditions de fortune les plus favorables, il avait un entourage beaucoup moins rassurant pour la tranquilité et le bonheur de sa vie : il cheminait au milieu d'un groupe de femmes qui devait ajouter bien des tourments aux soucis dont il était chargé. C'était d'abord Madeleine Béjart. âgée alors de près de quarantequatre ans. à qui il avait laissé la conduite de sa maison: puis Mlle Debrie, envers qui. dit-on. il avait contracté quelques obligations dès avant le Dépit amoureux, puis Mlle Duparc, enorgueillie par les applaudissements du
public, difficile à maîtriser et sujette à s'échapper. Et ce n'était pas tout; mais restons-en là pour un instant.
Une lettre de Chapelle à Molière, dont la date est malheureusement incertaine, mais qu'on pourrait attribuer aux années qui précèdent, a précisément trait aux embarras causés par cette trinité féminine; elle est curieuse et peint bien la situation (11. Parlant des vers qu'il a composés et qu'il recommande à son ami de ne pas laisser voir à ses femmes : « Je les ai faits, dit-il, pour répondre à cet endroit de votre lettre où vous particularisez le déplaisir que vous donnent les partialités de vos trois grandes actrices pour la distribution de vos rôles. Il faut être à Paris pour en résoudre ensemble (Chapelle écrit de la campagne), et tâchant de faire réussir l'application de vos rôles à leur caractère, remédier à ce démêlé qui vous donne tant de peine. En vérité, grand homme, vous avez besoin de toute votre tète en conduisant les leurs, et je vous compare à Jupiter pendant la guerre de Troie. La comparaison n'est pas odieuse, et la fantaisie me prit de la suivre, quand elle me vint. Qu'il vous souvienne donc de l'embarras où ce maître des dieux se trouva pendant cette guerre, sur les différents intérêts de la troupe céleste, pour réduire les trois déesses à ses volontés.
Si nous en voulons croire Homère, Ce fut la plus terrible affaire Qu'eut jamais le grand Jupiter.
Pour mettre fin à cette guerre, Il fut obligé de quitter Le soin du reste de la terre.
Et après avoir décrit plaisamment les brigues de Pallas, de Junon et de Cypris, Chapelle conclut par ces mots :
Voilà l'histoire; que t'en semble?
Crois-tu pas qu'un homme avisé Voit par là qu'il n'est pas aisé D'accorder trois femmes ensemble?
Fais-en donc ton profit; surtout
1 Voyez Œuvres de Chapelle, édition Saint-Marc, p. ISi.
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