CHAPITRE VIII
pour rabaisser l'auteur comique : « Pour faire parler des héros, il faut avoir l'àme grande ou plutôt être héros soimême, puisque les grands sentiments que Ton met dans leur bouche et les belles actions que l'on leur fait faire sont plus souvent tirés de l'esprit de celui qui les fait parler que de leur histoire. Il n'en est pas de même des fous que l'on peint d'après nature: ces peintures ne sont pas dilficiles. L'on remarque aisément leurs postures, l'on entend leurs discours, l'on voit leurs habits, et l'on peut, sans beaucoup de peine, venir à bout de leur portrait. Si, pour représenter des héros et entrer dans leur caractère, il faut être capable d'avoir leurs pensées, je vous laisse à deviner les belles qualités que Ion doit avoir pour bien dépeindre des personnes ridicules. »
Cette opinion était alors fort communément admise. Le Dorante de la Critique prend le parti contraire : « Quand pour la diificulté, dit-il, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car, entin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnoitre les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il sullit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et ûien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. » On s est depuis lors aperçu, en eifet, combien 1 entreprise est difficile, et combien il est rare d'y réussir.
Molière attaquait sans ménagement et les courtisans qui ne pouvaient supporter les mots de potage, de tarte
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à la crème, etc., et les prudes, qui se récriaient contre ce le, cet impertinent le, de la scène vi du deuxième acte.
Il dénonçait en passant les cabales de ses rivaux, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, contre la pièce qui leur enlevait la plus grande partie de leur auditoire.
La vérité des caractères mis en scène, les traits de satire, les piquantes controverses, les anecdotes, les allusions, tout cela formait un spectacle fin, distingué, aimable, qui nous ravit encore aujourd'hui, et qui dut avoir un incroyable attrait pour les contemporains. On reconnaît là. mieux même que dans les chefs-d'œuvre, le génie spécial de la comédie et du théâtre.
Mais l'agression était vive: elle donna lieu immédiatement à un redoublement d'hostilités de la part des adversaires de Molière, qui se reconnaissaient tous dans les portraits de la nouvelle comédie. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne se firent naturellement les interprètes de ces ressentiments divers. C'était attaquer un rival et profiter de l'intérêt qui s'attachait à son œuvre. De Vizé, que nous avons plus d'une fois cité, se hâta d'achever Zèlinde, qu'il fit imprimer avec privilège du 15 juillet 1663. Cette pièce informe ne laissa pas que d'être curieuse à interroger, si l'on veut se rendre compte des éléments dont l'opposition était formée, et des moyens qu'elle mettait en usage ; on y voit, par exemple, que les courtisans, les marquis ne répondaient guère, pour la plupart, aux espérances qu'on fondait sur eux. De Vizé déplore qu'ils semblent prendre plaisir à faire rire à leurs dépens : « Ils aiment mieux se mirer dans les vivants miroirs d'Elomire que dans les leurs, et ils trouvent que l'amertume de la satire a quelque chose qui leur est utile. » Bien plus, ajoute-t-il. depuis que la Critique les a ainsi nommés, les marquis affectent de s'appeler turlupins entre eux à la cour.
Les précieuses laissaient paraître plus d'emportement et déployaient plus d'ardeur pour la vengeance. Zélinde, en qui elles sont personnifiées, s'écrie :
Ah! que je ne suis pas si patiente! il m'a voulu jouer par ce vers :
Et femme qui compose en sçait plus qu'il ne faut.