CHAPITRE VIII
contreux Boursault: « Le beau sujet à divertir la cour, que M. Boursault! Je voudrais savoir de quelle façon on pourroit rajuster pour le rendre plaisant; et si. quand on le berneroit sur un théâtre, il seroit assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d"honneur que d'être joué devant une auguste assemblée; il ne demanderoit pas mieux; et il m'attaque de gaieté de cœur pour se faire connoître, de quelque façon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien à perdre, et les comédiens ne me l'ont déchaîné que pour m'engager à une sotte guerre. » On a souvent. blâmé Molière d'avoir nommé Boursault. Voltaire, qui a composé l'Écossaise, et qui a commis les innombrables et incroyables personnalités que l'on sait, Voltaire, sage pour les autres, déclare que Molière a dépassé les bornes permises, que cette satire est cruelle et outrée, et qu'il est honteux que les hommes de génie se laissent aller à de tels emportements. Il y a dans cette appréciation de Voltaire un excès de délicatesse et de scrupules. Boursault avait affecté de se mettre en cause et de crier son nom sur la scène; il ne pouvait s'étonner qu'on le prit au mot, et il eut tort de se plaindre de la correction sévère qu'il s'était imprudemment attirée. Molière se place sur le terrain où son adversaire le provoque, et il emploie les mêmes armes. « S'il blessa cruellement l'amour-propre de Boursault, dit Auger, il ne porta pas du moins la plus légère atteinte à son honneur, et. en cela, il fit preuve d'une modération dont son ennemi ne lui avait pas donné l'exemple. » Les suites de la lutte allaient encore mieux faire ressortir la différence qu'il y avait entre la satire de Molière et les attaques que se permettaient ses antagonistes.
Deux ouvrages avaient répondu ou essayé de répondre à la Critique de l'École des Femmes, deux pièces également s'efforcèrent de contre-balancer l'effet produit par l'Impromptu. L'une s'intitule la Vengeance des Marquis. La colère de l'auteur s'exhale dans les outrages les plus grossies. Il va jusqu'à dire que Molière est en réalité ce que le premier Sganarelle n'était qu'en imagination : « Il a esté jusques à trente et un cocus voir le Portrait du peintre; trente de ces cocus applaudirent, et le dernier fit tout ce qu'il put pour rire, mais il n'en avoit pas beau-
coup d'envie. » Il insulte aussi Madeleine Béjart, et, après avoir cité quelques vers de la chanson de la Coquille, faite contre elle à propos de son rôle de nymphe dans le prologue des Fâcheux, il ajoute : « On croyoit nous faire trouver beaucoup de jeunesse dans un vieux poisson. > Mais son idée iixe. c'est toujours d'éveiller les ressentiments des courtisans: il n'épargne rien pour atteindre ce but : il leur reproche de « se laisser traiter de valets sur le théâtre à la vue de tout le monde ». Il montre Philipin prenant les habits de son maître sous prétexte que, les marquis étant devenus les valets, les valets doivent être les marquis. Il essaye même de leur faire craindre pour leurs succès amoureux : « Il y avoit auprès de nous une jeune fille qui disoit qu'on vouloit lui faire épouser un marquis, mais que, depuis qu'elle les avait vu jouer, elle n'en vouloit point. > La Lettre sur les affaires du théâtre (1664), qui est probablement du même auteur, revient sur le même reproche et renouvelle la même dénonciation avec des arguments plus sérieux :
« Pour ce qui est des marquis, ils se vengent assez par leur prudent silence, et font voir qu'ils ont beaucoup d esprit, en ne l'estimant pas assez pour se soucier de ce qu'il dit contre eux. Ce n'est pas que la gloire de l'Estat ne les dust obliger à se plaindre, puisque c'est tourner le royaume en ridicule, railler toute la noblesse et rendre méprisables, non seulement à tous les François, mais encore à tous les estrangers, des noms éclatants, pour qui l'on devroit avoir du respect.
c Quoique cette faute ne soit pas pardonnable, elle en renferme une autre qui l'est bien moins, et sur laquelle je veux croire que la prudence d'Élomire n'a pas fait de réflexion. Lorsqu'il joue toute la cour, et qu'il n'épargne que lauguste personne du roy, que l'esclat de son mérite rend plus considérable que celui de son thrône, il ne s'aperçoit pas que cet incomparable monarque est toujours accompagné des gens qu'il veut rendre ridicules, que ce sont eux qui forment sa cour; que c'est avec eux qu'il se divertit: que c'est avec eux qu'il s'entretient, et que c'est avec eux qu'il donne de la terreur à ses ennemis : c'est pourquoy Elomire devroit plutôt travailler à nous