CHAPITRE VIII
Les appels réitérés à l'orgueil des courtisans ne devaient pas rester sans obtenir quelque effet. Le duc de La Feuillade crut se reconnaître dans le personnage du marquis de la Critique, qui, à tout ce qu'on lui oppose, ne sait que répondre : tarte à la crème, et il voulut prouver qu'il n'entendait pas la raillerie aussi complaisamment que les autres. C'est dans la Vie de Molière, attribuée a Bruzen de La Martinière (La Haye, 1725), que l'anecdote est racontée pour la première fois, c II s'avisa d'une vengeance aussi indigne d'un homme de sa qualité qu'elle étoit imprudente. Lu jour qu'il vit passer Molière par un appartement où il étoit. il l'aborda avec les démonstrations d'un homme qui vouloit lui faire caresse. Molière s'étant incliné, il lui prit la tète et. en lui disant Tarte à la erème, Molière, tarte à la crème, il lui frotta le visage contre ses boutons qui, étant fort durs et fort tranchants, lui mirent le visage en sang. Le roi, qui vit Molière le même jour, apprit la chose avec indignation et la marqua au duc, qui apprit à ses dépens combien Molière étoit dans les bonnes grâces de Sa Majesté. Je tiens ce fait d'une personne comtemporaine, qui m'a assuré ravoir vu de ses propres yeux. » Ici encore le témoignagne est tardif; il se produit soixante-deux ans après le fait; la critique rigoureuse serait tentée de le contester. Mais d'un passage de la Zélinde il ressort qu'il y a bien quelque chose de vrai dans l'anecdote. Voici ce qu'écrit de Vizé en 1663:
« Vous savez, dit un des interlocuteurs, l'aventure de tarte à la crâne arrivée depuis peu à Elomire; je crois qu'elle lui fera dorénavant bien mal au cœur, et qu'il n'en entendra jamais parler, ni ne mettra sa perruque, sans ressouvenir qu'il ne fait pas bon jouer les princes et qu'ils ne sont pas si insensibles que les marquis turlupins. — Vous avez raison, répond un autre, et cette aventure fait voir que ce prince, qui blâma d'abord l'École des Femme*. avoit plus de lumières que les autres. »
Le roi iit inscrire Molière pour mille livres sur la liste des pensions accordées aux littérateurs, à titre d'« excellent poète comique » ; il l'invita en outre à exercer de nouvelles représailles, et lui offrit pour cela le théâtre même de la cour. En huit jours, Molière composa et fit apprendre V Impromptu
de Versailles, qui fut représenté entre le 15 et le 19 octobre 1663 (14 octobre dans l'édition de 1682: mais le roi ne partit de Vincennes que le 15 pour rentrer à Versailles). Molière avait reproduit fidèlement dans la Critique l'aspect d'un salon mondain: cette fois il ouvrait les coulisses de son théâtre. Il se montrait, lui et toute sa troupe, dans le travail des répétitions, sans noms d'emprunt, chacun dans son costume de ville, chacun avec sa personnalité réelle et son propre caractère. C'est précisément une des entreprises les plus difficiles que de donner ainsi aux occupations de chaque jour assez de relief pour que le tableau en soit à jamais vivant. Molière nous a légué dans l'Impromptu le document biographique le plus curieux sur lui-même. Il s'y montre dans son rôle de directeur et d'auteur; il nous y révèle sa méthode de travail, sa pratique de la scène, sa théorie de l'art de comédien; il y est même avec son tempérament, à la fois vif et patient, passionné, volontaire et opiniâtre; il met sous nos vpux la plupart de ses compagnons, et en quelques traits nous les faits connaître aussi parfaitement que peuvent le faire des biographies complètes.
c Cette révélation de la comédie derrière le rideau, rpmarque M. Bazin, faite en un tel lieu et devant un pareil monde, peut sembler passablement hasardée. » Il ne borna pas là sa hardiesse: ses attaques sont directes cette fois. Il prend à partie d'abord les comédiens de l'hôtel de Bourgogne : il les parodie et les persifle l'un après l'autre. Il traite les courtisans avec une dureté acerbe et une audace surprenante : « Qui diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie; et, comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. » Et c'était en face de la cour, c'était à cette noblesse empanachée et enrubannée qui servait à décorer le Versailles de Louis XIV, c'était à ces grands seigneurs impertinents et vaniteux, que le comédien osait jeter ces âpres paroles!
Il fustige rudement et à plusieurs reprises le malen-