CHAPITRE IX
En Languedoc, quand l'évêque d'Alet était entré en maître au château de la Grange-des-Prés. le comédien, jusque-là en faveur, avait été obligé d'en sortir. Depuis lors, il avait entendu plus d'une fois murmurer contre lui la dévotion intolérante. Le vers de Sganarelle,
Le Guide des Pécheurs est encore un bon livre,
passa pour une irrévérence, car ce traité ascétique, dont l'auteur est Louis de Grenade, dont Arnault d'Andilly et Le Maistre de Bacy furent les traducteurs, jouissait, surtout parmi les jansénistes, d'une grande autorité. L'Ecole des Femmes souleva des récriminations bien autrement violentes. Nous avons vu les comédiens de l'hôtel de Bourgogne eux-mêmes accuser d'impiété la pièce et son auteur; que disait-on dans les compagnies austères , lorsqu'on parlait ainsi sur le théâtre? Quelles influences considérables pouvaient être mises en jeu d'un moment à l'autre par ces scrupules ou par les haines jalouses qui sauraient prendre ce masque? Molière regarda ses ennemis en face, pénétra leurs desseins et aperçut aussi leurs forces croissantes. Il regarda autour de lui. et. sans s'arrêter à ces joies fastueuses que la jeunesse du roi faisait rayonner sur Versailles, il scruta la cour et la ville, il pressentit le péril, il devina les menaces de l'avenir. Il ne répondit qu'un mot rapide à ses accusateurs dans la Critique et rien dans l'Impromptu. Il comprit qu'il ne s'agissait point d'opposer à ceux-ci quelques railleries spirituelles , quelques plaisanteries piquantes, mais qu'il fallait frapper fort : et il prépara le Tartuffe, qui éclata à l'improviste au milieu des féeries de 1664.
Il ne paraît pas que la cour, dans l'éblouissement de ces fêtes, ait aperçu au premier moment la portée de cette œuvre. Les spectateurs s'en divertirent beaucoup et la trouvèrent fort à leur gré : ainsi s'exprime le gazetier Loret. Mais le blâme vint ensuite, et probablement du dehors, de Paris, suivant des conjectures plausibles : il grandit en peu de temps au point d'embarrasser le roi; et dans le récit des Plaisirs de Vile enchantée imprimé chez le libraire de la cour, on lit cette phrase rédigée avec tant
de mesure qu'elle semble bien avoir été concertée entre les intéressés : « Quoique la comédie que le sieur de Molière avoit faite contre les hypocrites, eût été trouvée fort divertissante, le roi connut tant de conformité entre ceux qu'une véritable dévotion met dans le chemin du ciel, et ceux qu'une vaine ostentation des bonnes œuvres n'empêche pas d'en commettre de mauvaises, que son extrême délicatesse ne put souffrir cette ressemblance du vice avec la vertu, qui pouvoient être pris l'une pour l'autre, et quoi qu'on ne doutât point des bonnes intentions de l'auteur, il la défendit pourtant en public, et se priva lui-même de ce plaisir, pour n'en pas laisser abuser à d'autres moins capables d'en faire le discernement. »
Repoussé de la position qu'il avait gagnée par surprise, Molière se mit à l'assiéger par tous les moyens de circonvallation ouverte ou souterraine qu'il sut inventer. Il ne perdit point une occasion de faire faire à sa pièce un pas vers la publicité : il déploya une opiniâtreté inouïe ; on assiste à une stratégie vraiment curieuse, qui dure pendant près de cinq années avec des succès passagers et des revers, mais sans que l'auteur faiblisse un instant, sans qu'il perde jamais de vue le but qu'il poursuit. La première démarche de Molière eut lieu dans les circonstances suivantes : à cette époque, le pape envoyait en France un légat chargé* de faire réparation complète pour l'insulte subie par notre ambassadeur à Rome en 1662. Ce légat, cardinal et neveu du saint-père, fut extrêmement fêté de la cour, et, parmi les divertissements qu'on lui offrit à Fontainebleau, la comédie ne fut pas oubliée. Le mercredi 30 juillet 1664, Molière et sa troupe jouèrent la Princesse d'Elide devant le nonce romain. 11 paraît même qu'on lui fit venir l'envie d'entendre une lecture de cette pièce du Tartuffe qui causait un si grand scandale. M. Michelet suppose que l'auteur présenta son ouvrage avec cette adroite explication : « Il avait observé que certaines gens laïques, sans caractère et sans autorité, sous ombre de piété, se mêlaient de direction, chose impie et contraire à tout droit ecclésiastique. Ces intrus, intriguants, hypocrites, usurpaient le spirituel pour s'emparer du temporel... Rien ne pouvait servir la religion