‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 99 sur 221 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

plus que de démasquer ces directeurs laïques. » Que Molière ait joué ou non, en effet, cette petite scène à la manière de Tartuffe, toujours est-il qu'il put se vanter d'avoir obtenu l'approbation du nonce.

Etaient-ce les jésuites, étaient-ce les jansénistes que le Tartuffe attaquait? Les deux partis paraissent l'avoir opposé à leurs adversaires : les premiers, jugeant que l'hypocrite de théâtre jouait la religion outrée, puritaine, chagrine et inhumaine de Port-Royal : les jansénistes, d'autre part, prétendant que l'objet de la satire comique, c'étaient les capitulations de conscience, les doctrines immorables et corruptrices des molinistes : et. en effet, dans la scène v du quatrième acte , Tartuffe parle comme un casuiste de la pire espèce. On lit dans la lettre de Racine aux apologistes de Nicole cette anecdote qui confirme tout ce que nous disons ici : « C'étoit chez une personne qui, en ce temps-là, étoit fort de vos amies (de Port-Royal); elle avoit eu beaucoup d'envie d'entendre lire le Tartuffe, et Ton ne s'opposa point à sa curiosité. On vous avoit dit que les jésuites étoient joués dans cette comédie; les jésuites, au contraire, se tlattoient qu'on en vouloit aux jansénistes; mais n'importe. La compagnie étoit assemblée : Molière alloit commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : « Quoi! madame, vous allez entendre une « comédie le jour que le mystère d'iniquité s'accomplit, « ce jour qu'on nous ôte nos mères ! »

Ce jour était, comme nous l'apprend l'histoire du jansénisme, le 26 août 1664.

Tout le monde voulait voir ou entendre cette pièce, dont on faisait des appréciations si diverses. Molière allait partout la représenter ou la lire.

Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle.

disait Boileau dans la satire III. et il ajoutait en not^ : « le Tartuffe en ce temps-là avoit été défendu, et tout le monde vouloit avoir Molière pour le lui entendre réciter ». C'était le plus vif plaisir qu'il fut possible de procurer à une réunion de personnes d'élite. L'œuvre n'était pas étouffée; grâce à l'énergie du poète, elle faisait son chemin.

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elle jouissait de l'attrait d'une publicité privilégiée avant d'obtenir la publicité libre et complète.

Les princes du sang, les membres de la famille royale ne crurent pas, bien entendu, que la défense fût faite pour eux. Trois mois après la suprise du 12 mai, la troupe de Molière est mandée à Villers-Cotterets, chez Monsieur, frère du roi; elle y reste du 20 au 27 septembre, et, entre autres pièces, elle y joue encore les trois premiers actes du Tartuffe, le 25 septembre. La reine mère, Anne d'Autriche, qui s'était rendue à Villers-Cotterets, n'assista pas cà la représentation: elle revint à Vincennes le 18, et il n'est pas certain non plus que Louis XIV, qui était chez suri frère, y ait assisté. D'après la Gazette il serait revenu de Villers-Cotterets le 24.

A la fin de novembre de cette même année 1664, Molière et ses compagnons furent appelés au château du Raincy, qui était alors la résidence de la princesse Palatine, Anne de Gonzague, veuve de son second mari Edouard, électeur Palatin, mort le 10 mars 1663. Le 11 décembre 1663. la fille de cette princesse avait épousé le duc d'Enghien, fils du grand Condé, celui qu'on appelle M. le Duc dans tous les Mémoires du temps. On n'a pas oublié ce que dit Saint-Simon du fils du grand Condé : « C'étoit un petit homme très mince, très maigre, dont le visage, d'assez petite mine, ne laissoit pas que d'imposer par le feu et l'audace de ses yeux. Personne n'a eu plus d'esprit, et de toutes sortes d'esprit, ni rarement tant de savoir, en presque tous les genres. Jamais encore une valeur plus franche et plus naturelle , ni une plus grande envie de bien faire ; et quand il vouloit plaire, jamais tant de discernement, de grâce, de gentillesse, de politesse, de noblesse, tant d'art caché coulant comme de source... Jamais aussi tant de talents inutiles, tant de génie sans usage et une si continuelle et si vive imagination, uniquement propre à le rendre son bourreau et le bourreau des autres. > Ses bizarreries finirent par toucher à la folie pure. C'est ce prince qui se persuada qu'il était mort et conclut logiquement qu'il ne devait plus manger. Un médecin réussit toutefois à lui faire croire que les morts mangeaient quelquefois; il fit apparaître devant lui des gens couverts de

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