L'auteur du Joum il de Henri III et de Henri IJ
rien, ce que toutes fois il refusa. Or pource qu'alors l'Université de Bourges estoit aussi en réputation, à cause de cest excellent jurisconsulte André Alciat qui pour lors y enseignoit, il voulut bien aussi le voir et ouïr. Cependant il ne laissoit de vaquer aux sainctes lettres avec tel fruict et si heureusement, que tous ceux ausquels il plaisoit à Dieu de toucher le cœur pour entendre que c'estoit des difFerens esmeus pour le faict de la religion, non seulement luy portoyent affection singulière, mais Tavoyent desja en admiration, pour l'érudition et zèle qui estoit en luy. Quant à départir le temps de ses estudes, il y a encores gens dignes de foy qui l'ont cognu famiherement à Orléans, qui disent que deslors bien souvent il estudoit jusques à la minuict, et pour ce faire, mangeoit bien peu au souper. Puis le malin estant
resveillé , il se tenoit encore quelque temps au lict, en remémorant et ruminant tout ce qu'il avoit estudié le soir. Il n'y a point de doute que telles veilles ne lui ayent bien offensé sa santé. Mais il prenoit ces heures -là pour ses principales estudes, afin d'y pouvoir continuer plus librement et sans estre interpelé. Et je croy que ces estudes-là ont esté le fondement du grand savoir qu'il avoit des sainctes lettres, et une aide de la singulière mémoire qu'on a puis après veuë en lui.
Entre autres qu'il hantoit pour lors à Bourges, il y avoit un excellent personnage alleman, professeur des lettres grecques, aux gages de la feu roine de Navarre, lors duchesse de Berry ; c' estoit Melchior Volmar, duquel je me souvien d'autant plus volontiers , que c'est celuy mesme qui a esté mon fidèle précepteur et gouverneur de toute ma
jeunesse , dont je loueray Dieu toute ma vie. Ce bon personnage voyant que Calvin avoit faute de lettres grecques, fit tant qu'il s'appliqua à les apprendre; à quoy aussi il lui servit beaucoup, comme lui mesme en a rendu tesmoi- * gnage, en lui dédiant ses commentaires sur la seconde epistre de Sainct Paul aux Corinthiens, et lui faisant ceste recognoissance de l'appeler son maistre.
Du mesme temps il prescha quelquefois en une petite ville du pays de Berry, nommée Lignieres, et eut entrée en la maison du seigneur du lieu qui estoit pour lors. Lequel n'appréhendant pas autrement les choses, disoit seulement en gênerai , qu'il lui sembloit que M. Jean Calvin preschoit mieux que les moines , et qu'il alloit rondement en besongne; car ledit seigneur n'estant pas de son naturel des plus superstitieux, s'appercevoit bien que les moines
qui venoyent chacun an prescher là, contre faisoyent les marmiteux pour acquérir réputation et pour le gain.
Or cependant que Calvin demeuroit à Bourges, advint que son père va mourir* ; qui fut cause qu'abandonnant ses estudes de loix, il retourna à Noyon, et depuis vint de là à Paris.
Et lors estant à Paris, il composa un docte et singulièrement beau Commentaire sur le Iwre de Seneque touchant la vertu de clémence'^ . Il avoit alors vingt-quatre ans seulement; mais nonobstant sa jeunesse, il ne fut gueres
1. On ne sait pas exactement quelle année mourut G. Calvin. M. Miguet croit que ce fut en 1531.
2. L, Annsei Senecx lihri II de clementid ad Neronem Csesarem comment ar'ùs illustratl, 1532. Calvin cherche déjà dans ce livre à agir sur l'esprit de François I*^*" ; il le fît imprimer à ses frais.
sans estre cognu et honnoré de tous ceux qui avoyent quelque sentiment de vérité. Entre autres avec lesquels il avoit cognoissance à Paris, il lui souvenoit tousjours d'un marchant, homme riche et craignant Dieu, nommé Estien ne de la Forge, qui depuis aussi fut bruslé pour TEvangile; et duquel il fait mention au 4^ chapitre de son livre contre les Libertins*. Quant il parloit de ce personnage-là, c'estoit tousjours en lui rendant tesmoignage de grande pieté, de bonne simplicité, et sans feintise ; que c'estoit un marchant bien prudent et diligent, mais neantmoins de fort bonne conscience et vray chrestien.
Calvin donc de sa part, prenant dés
I . « Sa mémoire, dit-il, doit être bénite entre les iideles comme d'un saint martyr de Christ. » De la Forge fut brûlé vif à Paris en janvier 1533.
lors resolution de se dédier du tout à Dieu, travailloit avec grand fruict. Tellement qu'estant advenue esmeute à Paris du temps d'un recteur nommé M. Nicolas Cop, il fut envoyé en cour pourchasser quelque provision; là où il fut recognu et tresbien recueilli de ceux qui avoyent quelque droite affection et jugement en ces affaires. L'occasion de l'esmeute fut que ledit Cop, recteur, en l'oraison qu'il avoit faite (comme la coustume estoit) environ la feste de Toussaincts qu'on appelé, avoit parlé des affaires de la religion plus avant et purement que la Sorbonne et le Parlement ne trouvoyent bon*. Tellement que la cour de Parlement Ten-
1 . On croit que ce discours avait été écrit par Calvin ; son but était de repousser les attaques que ia Sorbonne dirigeait contre Marguerite de Navarre, déjà protectrice des idées nouvelles.
voya quérir, et lui se mit en chemin pour y aller avec ses bedeaux. Mais estant adverti que c'estoit pour l'emprisonner n'alla jusques au palais, et s'en retourna; et depuis s'absenta du royaume, se retirant à Basic dont estoit natif son père M. Guillaume Gop, médecin du roy, et homme fort renommé. Calvin aussi, pour la familiarité qu'il avoit eu avec ledit Cop , fut contraint de sortir de Paris; estant recherché jusques là que le bailly Morin alla en sa chambre au collège de Fortet, où il se lenoit, pensant le constituer prisonnier. Mais ne le trouvant pas, saisit tout ce que il peut de ses livres et papiers : entre lesquels estans plusieurs lettres de ses amis tant d'Orléans que d'ailleurs, on tascha de leur en faire fascherie, Toutesfois Dieu voulut que cela ne vint à efïect.
De Paris Calvin s'en vint alors de-
VIE DE CALVIN. 2i
meurcr en Saiiitonge. Et estant avec un jeune homme de riche maison qui avoit là un bénéfice*, advint qu'iceluv jeune homme le pria de coucher par escrit quelques formulaires de sermons et remonstrances chrestiennes : lesquelles il faisoit reciter au prosne paicertains curez en ces quartiers-là, afin de donner au peuple quelque goust de la vraye et pure cognoissance de son salut par Jésus Christ. Cependant qu'il estoit en Saintonge, il fit un voyage à Nerac, pour voir le bon homme Jaques Faber d'Estaples, qui estoit fort aagé, et avoit esté précepteur des enfin s du roy François : mais estant persécuté par la Sorbonne, s'estoit retiré en ce pays-là. Le bon vieillard fut fort aise de voir Calvin, et conférer avec lui.
1. Ce jeune homme s'appelait Louis du Tillet, il était chanoine d'Angouléme et curé de Claix,
Quelque temps après, de Saintonge Calvin s'en vint encore à Paris, ne se monstrant pas toutesfois trop communément, pource qu'il n'y faisoit seur pour lui. Tant y a que Michel Servet dés lors commençant à semer de ses erreurs * , Calvin ne refusa point de conférer avec lui pour essayer de le réduire, ou bien pour le convaincre et redarguer par la parole de Dieu. Pour ce faict, fut accordé qu'ils se trouveroyent tous deux à heure nommée en une certaine maison en la rue S. Antoine, ce que Calvin fit, combien qu'il y eust du danger pour sa personne : mais ledit Servet ne comparut, quoy qu'on l'attendist long temps*.