‹ Vie de J. CalvinChapitre 73 sur 95 · Plaisants · texte numérisé non relu

Plaisants

parler que nous avons touchée ci dessus, disoyent alors : « Il s'en faudra un pied du trépied. » La mesme année il dédia aux seigneurs syndiques et conseil de Genève, son Commentaire sur V évangile selon Sainct Jean * . Lors aussi on commença à exposer en la congrégation les vendredis, les trois evangelistes conjoints ensemble par manière de concordance.

En ce temps-la Michel Servet (dont il a desja esté parlé ci dessus) espagnol de maudite mémoire survint, non pas homme, mais plustost un monstre horrible composé de toutes les hérésies anciennes et nouvelles, condamnant le baptesme des petis enfans ; et sur tout exécrable blasphémateur contre la Trinité, et nommément contre l'éternité du fils de Dieu. Cestuy-ci estant arrivé

\. Commentarïus ïn evan^eliitm Joiiannis.

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en ceste ville, et recognu par aucuns qui l'avoyent veu ailleurs, fut saisi par le magistrat le 13* jour d'aoust, à cause de ses blasphèmes. Et là dessus, fut tellement et vivement combatu par Calvin en la vertu de Dieu et de sa parole, que pour toute défense il ne lui demeura qu'une opiniastreté indomtable. A raison de laquelle, par juste jugement de Dieu et des hommes, le 27*^ jour d'octobre il fut condamné au supplice du feu. Et ainsi finit sa malheureuse vie et ses blasphèmes qu'il avoit desgorgez de bouche et parescrit, l'espace de trente ans et plus. Or il n'est besoin d'en parler davantage, \eu qu'il y a un fort beau livre, que Calvin en composa expressément un peu après, assavoir l'an 1554, où il monstre que la vraye et droite foy, porte de croire trois personnes en une seule essence divine, réfute les erreurs détestables

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de ce mal-heureux Servet, et prouve que l'office du magistrat s'estend jusques à reprimer les hérétiques, et que pourtant à bon droict, ce meschant-la a esté puni de mort à Genève ; brief, qu'il portoit des marques bien certaines de réprobation *.

Audit an 1554, il print pour les sermons ordinaires de sa sepmaine le livre de Job, qu'il commença le 26^ jour de février. Et quant aux sermons des dimanches, tant du matin que du soir ,

i . Defensio orthodojcœ fidei de sacra Trinitate contra prodigiosos errores Mich. Servetiy ubi ostend'ttur haereticosjiire gladii coërcendos esse ^ et nomïnatim de homme hoc tam impio Juste et mer'itb sumtum Genevœ fuisse supplicium. Bèze a publié aussi : De hsereticis a cîvili magistrat u punîendisj 15bi, in-8o, petit livre aujourd'hui fort rare, où il cherche a justifier les juges de Servet. Servet, d'ailleurs, n'était point un homme ordinaire; plusieurs des opinions qu'il professait ont été acceptées depuis.

ayant lors achevé les Actes des apostres, il commença les epistres aux Thessaloniciens le 2b^ jom' de mars.

Apres lesquelles il print la première epistre à Timothée , le 16^ jour de septembre. En la mesme année aussi, il mit en lumière au mois de janvier son Commentaire sur la deuxième partie des Actes des apostres * , depuis le \A^ chapitre jusques à la fin; et au mois d'aoust son Commentaire sur le livre de Genèse"^. Davantage, pour ce qu'un certain brouillon avoit calomnié par escrit l'accord de TEglise de Zurich avec celle de Genève, touchant les sacremens, qui avoit esté imprimé Tan 1549, comme il a esté dit : pour respondreà cestescervellé, il composa tant

i. Comment ariorum in acta apostolorum liber II.

2, In primitm Mosis librum^ qui Gcnesïs vocatur, commenlarius.

en latin qu'en François une déclaration des articles contenus audit accord ; laquelle il dédia le 28 de novembre aux pasteurs des Eglises de la ville et territoire de Zurich, Berne , Basle , Schaffouse, Coire, et de tous les païs des Grisons, de Saint Gai, Bienne, Mulhouse et Neuf-chastel * .

Au mesme temps qu'il a voit à combatre contre les hérésies de Servet, se couva en la ville une menée bien dangereuse , et qui tendoit à faire dissipation de l'Eglise , en ostant d'icelle l'exercice de la discipline. Car aucuns des plus grands, et qui avoyent ou usurpoyent lors plus de puissance au gouvernement des affaires, n'aimoyent gueres que la parole de Dieu fust pres-

1 . BrevU responsio ad d'duendas nebidonis eujusdani calumnlas quibus doctrinam de xternà Dei praedest'inaùone fœdare conatus est.

cliée avec vertu et efTicace. A eux avoyent recours certains desbauchez et gens incorrigibles, ausquels à bon droit le consistoire avoit défendu la Gène, jusqu'à-ce qu'ils eussent protesté de leur repentance, et monstre amendement. Ils avoyent bien desja de long temps machiné de rompre le bon ordre (comme il a esté dit) , et Dieu avoit tousjours rabattu leurs coups. Mais lors la chose en vint là, que ne pouvans, et mesme n'osans du tout abolir le consistoire, c'est à dire l'exercice de la jurisdiction spirituelle que Jésus Christ a ordonnée en son Eglise, ils mirent en avant, que quand le consistoire auroit défendu la Cène à quelques uns, le conseil les pourroit absoudre, et leur donner permission de la recevoir. Et pour colorer un tel changement, ils disoyent qu'on pourroit faire venir en conseil l'un des mi-

nistres , en la présence duquel les magistrats absoudroyent celuy qui auroit esté excommunié par le consistoire.

Mais Calvin descouvrit si bien les choses en consistoire, qu'il fut ordonné qu'on les iroit remonstrer en plein conseil au nom de tout le consistoire.

Davantage un autre jour, Calvin et tous les autres ministres, tant de la ville que des villages, furent en personne aussi au conseil se plaindre à Messieurs de ceux d'entre eux qui machinoyent telles choses (sans toutesfois exprimer leurs noms), et protester chacun pour son regard qu'ils ne pourroyent dissimuler une telle corruption , et seroyent contraints de quitter leur ministère en ceste Eglise. Or, combien que tant le consistoire que les ministres s'opposassent au mal par bonnes remonstrances , toutesfois afin de commencer par la pratique, un certain

Amied Perrin, lors premier syndique, duquel il sera parle ci après , bailla lettres de recevoir la Cène à un certain garnement de ses favoris , auquel elle estoit interdite. Ils pensoyent, ou que Calvin et les autres ministres ne la luy oseroyent refuser quand il s'y presenteroit en pleine assemblée; ou qu'en cas qu'ils en fissent refus, ce seroit pour esmouvoir une sédition, dont lesdits ministres s'en trouveroyent mal les premiers. Mais Dieu monstra que la constance qu'il baille à ses serviteurs est bien mieux fondée que l'obstination des meschans. Car Calvin, combien qu'il ne fust adverti du complot que deux jours avant le premier dimanche de septembre, qui estoit le jour de la Cène prochaine, se résolut toutesfois de faire son devoir (à laquelle resolution tous ses compagnons se conformèrent). C'est assavoir, de ne per-

mettre que par sa couardise le sainct sacrement de la Gène fust profané, en le baillant à un scandaleux et qui vouloit rompre le sainct ordre receu de long temps en ceste Eglise. Le dimanche sur la fin de son sermon , en exhortant l'Eglise à recevoir la Cène en telle révérence qu'il appartient, il protesta que sa vie en respondroit présentement, plustost que de bailler la Gène à ceux à qui elle estoit défendue; et que pourtant si quelqu'un d'iceux s'y ingeroit, qu'il advisast bien ce qui en adviendroit. Ge qui estonna tellement ces meschans , qu'ils n'osèrent s'y présenter.

Et au sermon d'après disner, le mesme jour, suivant son texte des Actes des apostres, chap. xx, qui est le sermon de Sainct Paul aux anciens de l'Eglise d'Ephese, il fit une belle remonstrance à toute l'Eglise sur ces

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mots de Tapostre : Parquoy veillez^ ayans souvenance que^ par trois ans, nuict et jour ^ je nay cessé cVadmonnester auec /armes un chacun. Et mainte- Jiant^ frères^ je uous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce ^ etc. Car il remonstra qu'il estoit tousjours prest de servir à toute l'Eglise, et en public et en particulier. Mais que toutesfois il voyoit les choses tellement disposées, qu'il ne savoit si ce seroit point son dernier sermon à Genève; puis que ceux qui avoyent la puissance, le vouloyent contraindre de faire une chose qui ne luy estoit point licite selon Dieu. Aussi il exhorta le peuple de ne s'arrester point à sa personne, mais de bien retenir la parole de Dieu qui leur avoit esté preschée. Il faut donc (disoitil) que je parle à vous d'un mesme stile qu'a parlé Sainct Paul : Frères, je vous recommande à Dieu et à la parole de sa

grâce. La poursuite depuis fut longue au conseil, pour rompre le coup à telle entreprinse (car elle dura environ un an) , Mais Dieu bénit tellement la saincte fermeté de son serviteur Calvin, qu'il fut dit finalement, après avoir eu sur cest affaire Tadvis des Eglises de Suisse, assavoir Zurich, Basic, Berne etSchaffouze, que le consistoire demeureroit en son estât, sans rien déroger à la jurisdiction spirituelle qui y avoit esté auparavant deuëment exercée.

L'an 1555, les meschans, desquels le susdit Amied Perrin et autres ses complices s'estoyent constituez comme chefs, voyans qu'ils n'avoyent peu l'an passé abbattre l'authorité du consistoire, délibérèrent de procéder par violence et exécuter leur entreprinse. Ils prenoyent leur couleur sur ce que plusieurs françois estoyent venus habiter en la ville, et qu'il estoit à craindre

qu'ils ne la trahissent. Cependant leur intention estoit d'osier tous les bons, qui estans en quelque partie du gouvernement leur nuisoyent, ensemble plusieurs des françois, et de changer Testât de la ville et de l'Eglise à leur plaisir. Mais Dieu voulut qu'ils se mirent après, un soir, et commencèrent ceste esmolion ; dont lesdits chefs se trouvèrent bien mal, et n'eurent meilleur expédient, que bien tost après gagner au pied*, laissans leur honneur en gage, et se doutans bien que leur vie y pendoit. Dieu sait si Calvin pour un tel danger (car il estoit bien pour le moins des premiers à qui en vouloyent lesdits conjurateurs), ni devant qu'il fust descouvert ni après, fut en rien refroidi de faire courageusement et prudemment sa charge. Or la descou-

i. Fuir.

verte de ceste conspiration vint à un gi'and avancement de l'Eglise de Dieu.

Car le peuple en fut rendu plus obéissant à la parole de Dieu, la saincte reformation en fut mieux observée, et les scandales deuëment punis et reprimez.

Dont le bon homme s'esjouïssoit au Seigneur. Et de fait, on s'apperceut bien que Tallegresse qu'il concevoit de voir les choses mieux reiglées, faisoit qu'il se portoit mieux quant à sa santé, et luy augmentoit tousjours le courage de servir soigneusement l'Eglise. Vray est que ladite conspiration et conjuration attira avec soy une infinité de dangers et travaux ; mais à la fin le Seigneur par sa grande miséricorde et par la prudence de son serviteur, amena la chose à telle issue qu'on la voit, c'est à dire à la plus grande tranquilité et félicité qu'ait jamais sentie ceste cité.

En ceste année-la, le 20 de mars, il commença le livre du Deuteronome aux sermons ordinaires de sa sepmaine ; et pour les dimanches prinl la deuxième à Timothée le 21 d'avril; et puis suivit l'epistre à Tite; et après ceste-la, commença Tepistre première aux Corinthiens le 20 d'octobre. Il fit aussi imprimer son Commentaire sur les trois ei^a7ige listes conjoincts ensemble pour monstrer le bon accord qu'ils ont entre eux*. Au reste, pour les vendredis en la congrégation, on print le livre des pseaumes.

De ce temps-la fut descouvert un certain jurisconsulte de ces quartiers, nommé Mattlûeu Gribalde, seigneur de Farges, tenant des erreurs de Servet, et en semant cà et là couvertement.

\ . Commentarii in harmoniam ex tribus evangelistis MatthxOj Marco et Lucà compositam.

lOG VIE DE CALVIN.

Iceluy lors se trouvant en ceste ville fut appelé en la compagnie des ministres, où estoyent aussi aucuns des seigneurs du conseil, anciens du consistoire; et c'estoit afin qu'on conferast avec luy, et pour essayer de le destourner de ses erreurs. Là entra ledit jurisconsulte, accompagné d'aucuns italiens, pource (comme je croy) qu'il avoit autresfois demeuré en ce païs-là; et en entrant demanda en latin : « Où est Calvin? » tendant la main comme pour la lui présenter. Mais Calvin ayant respondu ; « Me voici, » ne lui voulut toucher en main, disant : «* Il n'est pas raisonnable que je vous baille la main jusqu'à-ce que nous soyons d'accord en la doctrine; il ne faut point commencer par cérémonies. » Sur quoy sans autre chose ledit jurisconsulte s'en alla, disant : « Adieu, messieurs. »

Apres il fut appelé en la maison de

ville devant Messieurs au conseil, pour respondre pourquoy il n'avoit voulu conférer de la doctrine en rassemblée des ministres. Là il fit de grandes plaintes, de ce qu'estant allé au logis de Calvin, il n'avoit voulu parler à lui, et adjoustoit avec bravade : « J'ay bien parlé à des princes, des rois et des empereurs. >» A quoy Calvin respondit :

« Monsieur de Farges se vante d'avoir parlé à des princes et des rois, et que toutesfois je n'ay voulu parler à luy.

Or quant à moy, je ne me vanteray point d'avoir parlé à de grans seigneurs; seulement je diray que je parle chaque jour à tous ceux qui ont affaire à moy, jusques aux plus petis et povres. Mais de monsieur de Farges , pource que j'avoye bon tesmoignage de sa main, que c'est un homme soustenant des erreurs contre des principaux poincts de nostre foy, je n'ai point

voulu entrer en propos avec luy sans tesmoins, car c'eust esté temps perdu, je say la coustume de telles gens ; mais quant à lui, il a refusé de conférer avec moy en bonne compagnie. » Neantmoins alors Calvin réfuta ses erreurs ; et quant à lui, il deslogea un peu après. Depuis, pourmesmecause, ledit de Farges fut chassé de l'université de Tubingue par le tresillustre duc de Wirtemberg ; et pour avoir continué en ses blasphèmes, chastié par prison et receu à se desdire par jugement des seigneurs de Berne, es terres desquels il a demeuré jusqu'au mois de septembre Tan 1564, qu'il est mort de peste, estant tousjours semblable àsoy-mesme*.

L'an 1556, au mois de may Calvin

1. Matthieu Gribaldi, sieur de Farges, avait été d'abord professeur de droit à Padoue. Il a laissé plusieurs ouvrages très-estimés relatifs à la jurisprudence.

eut une fièvre tierce, de laquelle iln'apperceut pas bien asseurément le premier accez, mais seulement s'en doutoit; et pourtant, combien qu'on voulust pour le soulager pourvoir d'un autre à faire son sermon, il estima qu'il n'estoit pas besoin. Le second accez venoit au dimanche 10^ jour de may, et lors en son sermon devoyent estre présentez au peuple deux nouveaux pasteurs, au lieu de deux autres, dont l'un estoit mort, et l'autre avoit esté déposé pour malversation. Or luy ne pensant point à sa fièvre, ou n'y voulant point penser (tant il prenoit grand plaisir de servir l'Eglise), un bien peu devant qu'il sorlist de sa maison pour aller au temple, on apperceut à ses doigts quelque signe de l'accez venant. Mais il dissimula cela, et monta en chaire, et après la prière et le chant du pseaume, commença son sermon, et s'efforça de con-

ilO VIE DE CALVIN,

tinuer, faisant apporter pour son soulagement un siège dedans la chaire, afin de s'assoir. Mais la force des frissons le pressant tousjours, il fut contraint finalement de s'excuser envers rassemblée, et se retirer en sa maison, n'ayant fait qu'une partie de son sermon. Pour suppléer au défaut, et afin que l'acte ne demeurast imparfait, un des autres ministres là presens, assavoir M. Nicolas des Gallars, acheva le sermon, poursuivant fort bien à propos le texte qu'avoit commencé à exposer ledit Calvin,

Geste année-la pour les sermons ordinaires de sa sepmaine , il print le jeudi 16'' jour de juillet le prophète Isaïe; lequel quelques années auparavant il avoit presché en l'église , et depuis leu en l'escole , comme il a esté dit. Le 26*^ jour d'aoust, il partit, accompagné d'aucuns de ses amis , pour

aller à Francfort , en estant requis par les seigneurs de ladite ville, afin d'appaiser quelques troubles esmeus en TEglise françoise que lesdits seigneurs y avoyent recueillie bien humainement. Auquel affaire il se porta tellement , que son voyage fut profitable à icclle Eglise françoise , et agréable aussi à la seigneurie dudit Francfort. Au retour dudit voyage , tant pour le labeur que la longueur du chemin, il eut ses hémorroïdes, et Tulcere dont il a esté parlé luy revint; mais pour cela il ne s'en mit au lict , et ne laissa rien de sa charge.

Geste année-la, il composa le petit livret intitulé Re formation pour imposer silence à un certain helistre^ nommé Antoine C athel an ^ jadis cordelier d Albigeois"^ . L'occasion fut, que cet homme

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