‹ Vie de J. CalvinChapitre 76 sur 95 · Calumnise nebulonis cujusdam, quïbus odio · texte numérisé non relu

Calumnise nebulonis cujusdam, quïbus odio

TIE DE CALVIN. 1 i 5

qui sans se nommer (cependant c'estoit Sebastien Chastillon) taschoitde rendre odieuse la doctrine saincte de la providence secrète de Dieu ; ausquelles calomnies aussi j'ay respondu encore plus au long. Or, d'autant que ledit Chastillon s'est couvert de quelque apparence de douceur , et a voulu diffamer Calvin comme homme plein d'aigreur et amertume, il sera bon d'en toucher plus amplement, afin qu'un chacun entende quel homme ou plustost monstre estoit Sebastien Chastillon ; et que neantmoins Calvin a bien monstre qu'il eust esté content de le laisser sans parler de luy , sinon qu'il l'eust contraint enmesdisant delà saine doctrine. Ainsi donc ledit Chastillon,

gravare conatus est doctrinam J . Calvinide occulta Del providentid ; et J. Calvini ad easdem responsio.

d'autant qu'il avoit cognoissance des langues , et mesmes avoit quelque dextérité en la- langue latine , fut ici receu pour conduire Tescole. Mais cest esprit estant naturellement enclin à se plaire en soy-mesme, se plongea tellement en sa vanité , qu'à la fin il s'y est noyé ; pource que jamais on n'a peu gagner ce poinct sur luy , qu'il print la peine de lire les commentaires et autres escrits pour se résoudre. Gela fut cause que de plein saut il condamna un des livres canoniques de la saincte Escriture, comme livre sale et impudique.

C'est assavoir le Cantique des cantiques de Salomon ; comme ainsi soit qu'un mystère excellent nous y soit proposé sous façons de parler communes de ce monde, ainsi qu'ont monstre des docteurs anciens S. Grégoire et S. Bernard. Ce que luy estant remonstré , il desgorgea publiquement mille in-

jures contre les pasteurs de ceste Eglise. Sur quoy luy estant commandé par le magistrat de vérifier son dire , et conveincu de manifeste malice et calomnie , la justice luy ordonna de sortir de la ville , après avoir recoguu sa faute. Estant donc en fin retiré à Basic , il y a vescu depuis sans faire semblant de rien, jusqu'à ce que s'estant eslevé le trouble de Jerosme Bolsec sur la doctrine de la prédestination , duquel nous avons parlé ci dessus, cestuy-ci qui avoit tousjours tenu de la perfection anabaptistique , mais secrètement et entre les siens , ne faisant au surplus difficulté de s'accommoder à chacun, estant aussi grandement irrité de la mort de Servet, se descouvrit ouvertement. Premièrement en un livre qu'il fit imprimer en latin et en françois, sous un faux nom de Martin Bellie ; aux erreurs et blasphèmes duquel je res-

pondi lors* . Il adjousta un autre traitlé, qu'il appelle en latin Theologia germanica , sous le nom de Théophile , et en François , Traitté du vieil et nouvel homme. En fin il tourna ou renversa plustost toute la Bible en latin et en françois , avec une impudence et ignorance si estrange , que ce seroit merveille comme il se peut trouver des hommes qui s'y délectent ; n'estoit que la nouveauté est tousjours agréable à tous esprits ambitieux , desquels aujourd'huy il y a aussi grand nombre qu'il fut jamais. Et afin qu'on sache que les fautes qu'il a commises, nommément en ladite translation francoise, c'est par opiniastreté et pour ne vouloir croire bon conseil , j 'insereray ce

1 . Le livre de Castalion auquel Bèze répondit alors, est intitulé : De hsereticis, quid slt ciim eis agendum varïorum sentent'ise.

que Calvin en escrivoit dés Tan 1542 , à un sien ami familier :

« Je vous prie d'entendre la plaisante manière de faire de M. Sebastien, qui sera pour vous despiter et faire rire aussi. Il vint Tautre jour à moy, me demandant si je ne trouveroye pas bon qu'on imprimast sa translation du nouveau Testament. Je luy respondi qu'elle avoit bien besoin d'estre corrigée en beaucoup d'endroits. Il me demanda pourquoy. Je luy monstray en ces deux ou trois chapitres, lesquels il m'avoit baillez de long temps pour espreuve. Il me dit qu'il avoit esté plus diligent au reste. Et toutesfois pour vous faire entendre combien il y est fidèle expositeur, en s'estudiant à changer les mots communs il a corrompu plusieurs passages. J'en allegueray un. Là où il y a : L'esprit de Dieu qui habite en nous ; il a mis, Qui hante. Or hanter signifie

fréquenter et venir par fois, non pas avoir demeurance. Geste seule faute si puérile seroit pour deshonorer toute la translation. Toutesfois, quant à moy, il me faut passer toutes ses niaiseries sans m' attacher à luy. »

Or pour revenir au propos, quand il fit imprimer sadite traduction latine à Basic, il mit au-devant une epistre addressée au feu bon rojEduard d'Angleterre ; par laquelle sous ombre de prèscher charité, il renverse l'authorité des Escritures, comme obscures et imparfaites, pour nous renvoyer aux révélations particulières, c'est à dire aux songes du premier resveur qui voudra se monstrer. Il avoit faict aussi certaines annotations sur le neufieme chapitre de r epistre aux Romains, par lesquelles il establit manifestement le pelagianisme; et ne recognoist aucun décret de Dieu, sinon es choses qui sont bonnes de leur

nature, forgeant en Dieu une permission contraire à sa volonté, et nous imposant faussement que nous faisons Dieu autheur de péché. Tout cela n'esmeut aucunement le fidèle serviteur de Dieu, d'autant que desja on avoit mille fois respondu à toutes telles calomnies et erreurs, jusques à ce que luy-mesmes fit un recueil latin de certains articles et argumens qu'aucuns disoyent avoir extraits des livres de M. Jean Calvin, y adjoustant certaines répliques. Et fut ce livret envoyé sous main à Paris, pour y estre imprimé.

Mais Dieu y pourveut, faisant tomber l'original entre mes mains ; tellement que nous-mesmes le fismes imprimer ici, avec telles responses qu'il meritoit. Luy, après avoir sceu le tout, ne sceut que respondre aux pasteurs et ministres de Basle, sinon qu'il n'estoit autheur desdits articles. Estant peu après ap-

pelé sur la doctrine du franc-arbitre et de la providence de Dieu en pleine dispute à Basle , sa doctrine fut condam- V née. Et d'autant que quelques années auparavant il avoit esté receu à la profession de la langue grecque, par ceux qui ne cognoissoyent ses erreurs, il luy fut commandé de ne se mesler de bouche ni par escrit que de sa lecture. Ce qu'il promit et observa tresmal, ayant tousjours continué à semer ses resveries comme il a peu. Et mesmes, esmeu de haine qu'il avoit contre moy, qui pour lors estois en France bien empesché à mon grand regret aux guerres civiles, ou pour le moins d'une ambition desmesurée, il escrivit un livret intitulé Conseil a la France désolée^ sans y mettre son nom, ni le lieu de l'impression, combien qu'il fust en ville libre. Là il condamne de rébellion et sédition toutes les Eglises françoises, et conseille

qu'un chacun croye ce qu'il voudra; ouvrant la porte par mesme moyen à toutes hérésies et fausses doctrines. Je ne daignay luy respondre à ce beau conseil, qui sentoit par trop son homme bien fort lourd, et ignorant de ce qu'il traittoit, et tresmal expérimenté en telles affaires. Mais au lieu de cela, je respondi à plusieurs poincts desquels il m' a voit taxé, y entremeslant des erreurs infâmes et intolérables sous ombre de défendre ce que j'avoye repris en sa translation latine. Geste mienne response dédiée aux pasteurs de l'Eglise de Basle, fut cause qu'iceluy Chastillon fut appelé par l'Eglise, et puis par la seigneurie. Et luy fut enjoint de respondre à ce dont je le chargeois, et que je m'offrois luy prouver par ses escrits; mais peu dejours après, la mort le délivra de ceste peine. Je sçay bien que ce long discours sera trouvé

mauvais par aucuns, comme si j'en parlois en homme passionné, et ne pouvois mesmes souffrir les morts se reposer en leur sepulchre*. Mais je puis protester devant Dieu que jamais je n ay hay le personnage vivant, avec lequel aussi je n'eu jamais affaire particulier en bien ni en mal; tant s'en faut que maintenant je voulusse hayret poursuivre les morts qui sont remis au jugement du Seigneur. Mais il a fallu que ceci fust entendu, afin que chacun se garde de ses livres et disciples qu'il a laissez après luy.

En ceste année-la, parmi le bon nombre de gens de bien, craignans Dieu et fidèles de l'Eglise italienne qui est en ceste ville, se trouvèrent certains esprits , lesquels secrètement selon

1 . Quand Bèze écrivait cette phrase, Sébastien Castalion venait de mourir de la peste à Bâle.

qu'ils ponvoyent, commencèrent à renouveler quelques hérésies de ce malheureux Servet, et semer des blasphèmes contre les trois personnes en une essence divine, ostans à Jésus Christ, quelques fois obliquement, quelques fois aussi ouvertement sa divinité. 11 y avoit de ceste ligue-la un certain calabrois, nommé Valentin Gentil, un autre de Sardaigne, un piedmontois nommé Jean Paul Alciat, un médecin de Saluées nommé George Blandrata. Le ministre de l'Eglise italienne ayant apperceu ce venin qui couvoit, en demanda conseil à Calvin, et par l'advis d'iceluy fut dressée une confession de foy touchant cest article, laquelle estant proposée en leur assemblée chacun sign croit; et que premièrement il seroit permis à ceux qui en feroyent quelque difficulté, d'alléguer leurs doutes, et que on leur en bailleroit la résolution. Cela

fut fait le 18 de may, en la présence du ministre , des anciens , et de toute TEglise italienne, ensemble dudit Calvin et autres ministres de ceste Eglise, et mesmes de certains des seigneurs députez à cela par T ad vis du conseil. Là se levèrent aucuns, qui gazouillèrent tout ce qu'ils peurent au contraire l'espace de trois heures, et nommément ce fantastique ci dessus nommé, Jean Paul Alciat'. Mais Calvin, par la grâce de Dieu leur respondit si bien, et tellement esclaircit ces matières, que tous ceux de FEglise italienne signèrent ladite confession, excepté six, desquels estoit le susdit Valentin Gentil ; qui toutesfois estans puis après appelez à part, l'approuvèrent. Or quelque peu après

1. Th. de Bèze exagère beaucoup ici sur le compte d'Alciat, de Biandrata et de Valentin Gentilis. Après avoir quitté Genève , ils obtinrent en Pologne de grands succès.

neantmoins, ledit Valentin ne cessoii d'espandre son venin secrètement, jettant à la traverse des propos de ses erreurs, pour attirer d'autres à sa ligue, et séduire les simples. Ce qu'estant sceu, il fut appelé par Messieurs, et estant convcincu de parjure, et n'ayant aucune eschappatoire, il allégua que ce qu'il en avoit encore de nouveau tenu propos, c'estoit pource que sa conscience l'en pressoit. Tant y a qu'il fut ouy derechef en toutes ses allégations, présent un bon nombre de gens apparens et de sçavoir ; et fut tellement pressé du fidèle serviteur de Dieu par raisons de l'Escriture, qu'il ne sceut que dire, sinon qu'il n'entendoit pas l'art de disputer. Depuis, il bailla par escrit à Messieurs le contenu de son opinion, et derechef en fit un autre discours par escrit, addressé à trois des ministres de l'Eglise de ceste ville, où aussi il

s'armoit de quelques passages de certains docteurs anciens. Mais Calvin y respondit aussi par escrit le lendemain fort péremptoirement, monstrant que ledit Valentin abusoit bien impudemment du dire des anciens. Finalement, craignant l'exemple de Servet, il fit bonne mine, et protesta d'acquiescer à la vérité et recognoistre ses erreurs, escrivant bien au long le tesmoignage de sa repentance. A cause de laquelle (combien qu'aucuns jugeassent qu'elle estoit feinte) il fut condamné seulement à demander pardon la teste descouverte, tout en chemise, tenant une torche en sa main, et brusler ses escrits tout présentement, et estre ainsi mené par les quarrefours de la ville à son de trompe. Ce qu'il fit. 11 luy fut aussi faite défense de sortir de la ville sans congé, et commandement de tenir prison jusqu'à ce qu'il eust baillé caution:

afin que il n'eust le moyen de semer ses hérésies ailleurs, et qu'on peust mieux avecle temps cognoistre sa repentance.

Mais, le 5 de septembre suivant, il présenta supplication à Messieurs, afin d'estre quitte de bailler ladite caution, alléguant qu'il n'avoit le moyen estant estranger. Ainsi on se contenta de sa promesse, laquelle toutesfois il faussa incontinent après, s'enfuyant secrètement, et se retirant vers ce fantastique Matthieu Gribald, dont il a esté parlé ci devant. Quant à George Blandrata, il estoit souvent allé en particulier parler à Calvin touchant les doutes qu'il faisoit en la susdite matière de la Trinité; lequel à chaque fois luy respondoit amiablement , l'enseignant en sorte que ledit Blandrata se disoit satisfait et bien résolu. Mais neantmoins, quelque temps après il recommençoit tousjours à faire ses répliques ; comme

ceux qui ne savent acquiescer à la parole de Dieu sont ainsi transportez par leurs fantasies, estans pleins d'orgueil et obstination. Ce que voyant, Calvin luy dit à la dernière fois, ayant appelé quelques tesmoins, qu'il valoit mieux mettre par articles en escrit le sommaire de leur conférence et ce dont ils demeuroyent d'accord, afin que ce ne fust point tousjours à refaire. Ainsi fut fait, et ledit Blandrata signa lesdits articles couchez par escrit. Mais un peu après, advint qu'estant à la leçon de Calvin, il vit entrer un huissier (qu'on appelle ici guet) qui attendoit un des syndiques qui lors oyoit la leçon; là dessus il s'imagina (comme une mauvaise conscience tremble au bruit d'une feuille) qu'on le venoit prendre : et de ce pas s'enfuit de la ville. Ainsi le meschant s'enfuit sans qu'on le poursuivist. En fin les trois susdits complices se

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sont trouvez en Poloigne, là où ils ont fait et font encores aujourd'huy infinis troubles. Si ont-ils jusques au lieu où ils sont, senti et apperceu la force du fidèle serviteur de Dieu dont nous parlons, par les escrits duquel, comme il sera dit ci après en son lieu , les Eglises de Poloigne ont esté tellement fortifiées, que les fidèles en ont esté grandement afFermis, et les ennemis de vérité tellement alFoiblis, qu'avec l'aide de Dieu leur ruine en est prochaine.

Audit an 1558, sur les vendanges, ce bon personnage alleman, nommé Melchior Volmar, lequel Calvin avoit cognu en sa jeunesse à Bourges, vint à Genève tout exprez pour le voir. Ayant bien désiré auparavant de faire ledit voyage, tant pour l'amitié qu'il portoit audit Calvin , que pour contempler de ses yeux la grande bénédiction de Dieu

sur les labeurs d'iceluy, assavoir l'Eglise de Genève.

Environ le mois de septembre, il fut assailli d'une longue et fascheuse fièvre quarte , durant laquelle force luy fut à son grand regret de s'abstenir de lire et de prescher. Mais il ne laissoit de travailler en la maison, quelque remonstrance qu'on luy fist de s'espargner. Tellement que durant ce tempslà, outre infinies lettres qu'il escrivoit à diverses personnes, et les responses qu'il donnoit de bouche de plusieurs affaires dont on luy demandoit conseil, il commença et paracheva sa dernière Institution chrestienne^ latine et françoise , de laquelle nous parlerons en la conclusion. Cependant, ainsi qu'on imprimoit la préface dudit livre, il receut nouvelles certaines d'Auspourg * , où les

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