Titre exact et complet
2, Titre exact et complet.
L'an 1563, il se trouva fort souvent mal disposé. Et ne s'en faut esbahir : car desja deux ou trois ans auparavant on voyoit bien que ses anciennes infirmitez se rengregeoient , c'est assavoir ses douleurs de teste, et grandes cruditez qui luy causoyent une defluxion perpétuelle. Il estoit aussi assailli des hemorrhoides, qui lui estoyent plus fascheuses à raison de l'accident qu'il avoit eu en ceste partie là dix-sept ans auparavant, comme il a esté dit, dont aussi il s'estoit senti quelques fois depuis. La cause de si grande indisposition estoit, qu'en ne donnant nul repos à son esprit, il estoit en perpétuelle indigestion ; à laquelle mesmes il ne pensa jamais, qu'estant contraint par la douleur. Les coliques s'ensuivirent, et puis à la fin la goutte. Parmi tant de maladies, c'est une chose estrange que ceste vivacité d'esprit en estoit plustost em-
peschée que diminuée, et ceste dextérité de jugement nullement altérée. Il y avoit seulement ce mal, que le corps ne pouvoit suivre l'esprit , encore qu'il s'y efForçast par fois. Ce qu'on cognoistra par le récit qui s'ensuit jusques au jour de sa mort.
Ceste année là donc, ayant achevé les Lamentations de Jeremie en ses leçons le 19 de janvier, il commença le lendemain le prophète Ezechiel. Et ayant achevé es sermons ordinaires de sa sepmaine le premier livre de Samuel, il commença le second livre le 3^ jour de février.
Un peu après il fut adverti de Poloigne , que depuis que l'erreur de Stancarus avoit esté cognu et rejette ; là encore certains fantastiques, desquels estoit George Blandrata, troubloyent les fidèles, en renversant le poinct de nostre foy touchant la Trinité des per-
sonnes en une seule essence divine, et faisant trois essences. Comme de fait ils avoyent esté impudens jusques-là, que de faire une table, pour monstrer que le Fils et le Sainct Esprit ne sont pas le mesme Dieu que le Père. Ce qui fut cause qu'il fît imprimer une Brieve remoiistrance ausdits frères de Poloigne, qu'ils se donnassent garde de se forger trois dieux, en imaginant trois essences au lieu de trois personnes * . Là sur ce propos il taxe nommément Matthieu Gribald et Valentin Gentil. Depuis ayant sceu que cette remonstrance avoit profEté envers plusieurs, pour leur faire cognoistre les ruses de ces esprits, il escrivit ausdits frères de Poloigne une seconde epistre, datée du dernier d'avril, pour les confirmer davantage en ce
1. Brev'is admomtio ad fratres Polonos, ne triplicem in Deo essentiam pro tribus personis imaginando, très sibl deos fabricent.
principal article de nostre religion * . Il mit aussi en lumière son Commentaire sur les quatre derniers liçres de Mofse, rédigez eu forme de concordance^ . Davantage, furent imprimées ses Leçons sur Jeremie^ ^ qu'il avoit exposé en Tescole comme il a esté dit. En juin on commença à exposer en la congrégation le livre de Josué. En la fin d'aoust ou environ il se trouva fort pressé de sa goutte et longuement, avec certains intervalles, qui toutesfois, n'estoyent pas sans douleur. Nonobstant il ne laissoit de s'efforcer de faire son devoir en particulier, estant marri que la maladie l'empeschoit de le faire en public. Mais
\ . Epistola quâ fidem admonitionis ad Polonos conflrmatur .
2. Commentarïus in quatuor reliquos Mosls lihros^ in formam harmonise digestos.
3. Prselectiones in librum prophetiarum Jer émise et lamentationes.
quand tout est dit, lors qu'on eust pensé qu'il se reposast , il faisoit beaucoup ; comme aucuns frères ministres des Eglises de France , qui lors le vindrent voir pour luy communiquer de certains poincts et doutes survenans en l'exercice de leur charge , en peuvent bien avoir souvenance, ayans ouy ses responses.
Il les receut humainement , et combien que la goutte le rendist moins alaigre, si est-ce qu'en signe de fraternité il voulut soupper avec eux en son logis, où estoyent aussi ses compagnons les autres ministres de l'Eglise de Genève, tant ceux des champs que de la ville.
Au reste, il traduisoit lors en francois ses commentaires sur les quatre derniers livres de Moyse, reconferoit la translation du premier, et faisoit aussi son commentaire sur Josué. Il ne peut estre à la Cène de septembre, car la
maladie le contraignit de demeurer bien environ deux mois en la maison.
Finalement , sa goutte commença à luy donner quelque relasche ; alors il se forçoit quelquesfois de sortir dehors pour se resjouïr avec ses amis ; mais principalement pour lire, et mesmes prescher, se faisant porter en une chaire jusques au temple. Il présenta aussi quelques enfans au baptesme , en estant requis. Mesmes environ la mi-janvier, il proposa le commencement du prophète Isaïe en la congrégation , estant requis par les autres ministres, qui par son conseil avoyent prins ce livre-la à exposer après Josué. Ainsi il continuoit à faire le plus qu'il pouvoit de sa charge en public , trainant tousjours son povre corps jusques au commencement de février 1562. Car le mecredi , 2* jour dudit mois , il fit son dernier sermon du livre des Rois, et à deux heures
après midi sa dernière leçon en Tescole, assavoir sur Ezechiel ; et le dimanche , 6^ jour dudit mois , son dernier sermon sur l'harmonie des trois evangelistes.
Jamais depuis il ne monta en chaire , ains fut contraint de se tenir en la maison, sans faire leçon ni sermon; sinon qu'encore qoelquesfois il venoit au temple le jour du vendredi à la congrégation qu'on appelle. Et le faisoit, comme il est vray-semblable , pource que là il ne luy estoit pas besoin de parler une heure entière , comme en sermon ou leçon. Seulement donc, après le proposant, il adjoustoit ce que Dieu luy avoit donné à dire sur le texte qui avoit esté exposé, et faisoit l'exhortation à la prière pour la fin de l'acte. Ce que les auditeurs voyans, se resjouissoyent de sa présence, plusieurs estimans que c'en seroit de ceste maladie comme de certaines autres précédentes,
dont on Tavoit veu eschapper quasi contre toute espérance. Vray est que non seulement les ministres , mais aussi d'autres ses familiers le prioyent de se déporter de se venir travailler-là ; mais il s'excusoit , disant qu'il y prenoit plaisir, et que le temps lui duroit trop se tenant tousjours en la maison. Cependant son mal augmentoit tousjours; en sorte que ^uelquesfois il se trouvoit tellement pressé , qu'à grand'peine pouvoit-il porter le mouvement de deux ou trois pas. Par intervalles neantmoins, il avoit quelque peu d'allégement. Tant y a que, quoy que les médecins fissent tout devoir, et lui de sa part suivist leur conseil à toute rigueur, nonobstant ses douleurs et tant de maladies impliquées ; c'estoit toutesfois en vain, comme tousjours il le disoit. Regardant vers le ciel, et disant souvent ces mots : « Seigneur, jusques
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à quand? » qui estoit la sentence qu'il avoit prinse de long temps pour sa devise. A la fin donques il demeura tout à plat, ayant bien Fusage de parler, mais ne pouvant pas bien poursuivre un propos longuement , à cause de sa courte haleine ; mais encore ne cessoitil de travailler pour parachever les ouvrages par luy commencez auparavant, ainsi qu'il a esté dit. Outre cela , il ne s'espargnoit aux affaires des Eglises, respondant et de bouche et par escrit quand il en estoit besoin ; encores que de nostre part nous lui fissions remonstrances d'avoir plus d'esgard à soy. Mais sa réplique ordinaire estoit, qu'il ne faisoit comme rien, que nous souffrissions que Dieu le trouvast tousjours veillant et travaillant à son œuvre comme il pourroit , jusques au dernier souspir.
Le vendredi 1 de mars , il fut visité
après disner par aucuns des frères ministres de ceste Eglise , les uns demeurans en la ville , les autres aux champs. Ils le trouvèrent vestu et assis en sa chaire auprès de sa table , et furent tous bien esbahis , le voyans merveilleusement pressé de sa courte haleine.
De sa part aussi, il fut quelque temps avant que leur rien dire , appuyant son front sur une de ses mains , comme de tout temps il avoit ceste façon assez commune. A la fin se redressant et leur monstrant un visage doux, il les remercia en peu de paroles de leur visite et de la peine qu'ils avoyent pour luy ; et leur dit qu'il esperoit voir toute la compagnie de là à quinze jours , qui estoit le jour assigné pour les censures avant Pasques, et que ce seroit pour la dernière fois. « Car (disoit-il) j'espère que lors Dieu déclarera ce qu'il v€ut faire de moy ; je croy que
ce sera ma fin , et que lors il me retirera. >♦ Le vendredi 24 dudit mois, il se trouva beaucoup mieux*, et furent tous les frères assemblez en sa cbambre pour les censures, lesquelles (comme ç'avoit tousjours esté la coustume) il prononça à chacun la sienne par ordre, suivant Tadvis des frères; ayant premièrement luy-mesme esté censuré par la compagnie. Les censures achevées en deux heures et demie oU environ, il déclara aux frères qu'il sentoit bien que Dieu luy avoit encores un peu prolongé son terme , et jusques à une autre fois.
Il leur communiqua aussi quelques doutes qu'il faisoit sur des annotations mises en marge du nouveau Testament, lesquelles il revoyoit. Et lors ayant demandé ses papiers, et les prenant luymesme, en leut à la compagnie des frères plusieurs endroits bien au long,
les priant de luy en dire leur advis, ce qu'aussi ils firent. Or on s'appercevoit bien qu'en lisant il s'alteroit; mais pource qu'il prenoit plaisir à en discourir, nul des frères n'osoit le prier qu'il se deportast de lire, d'autant qu'on craignoit de le fascher. Toutesfois le lendemain on vit bien que cela luy avoit fait mal; car il se trouva fort abbatu, et sa santé empirée. Le lundi 27 dudit mois, il se fit porter en la maison de ville, jusques à la porte ; et de là, ayant deux à costé sur lesquels il s'appuyoit, monta de son pied jusques en la chambre du conseil, pour présenter à Messieurs celuy qui avoit de nouveau esté esleu recteur enl'escole, afin qu'en leur présence ledit recteur fist le serment, selon le formulaireconlenu ésloix del'escole. Ce qu'estant fait, ledit Calvin se leva d'un siège bas où il esloit, et prenant son bonnet en la main j
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remercia mesdits seigneurs de la bonne souvenance qu'ils avoyent tousjours eu de luy, et mesmement des biens qu'ils luy avoyent fait en ses dernières maladies. Davantage il leur dit que quelques jours auparavant il a voit senti quelque apparence de meilleure disposition ; mais que depuis deux jours il avoit apperceu que nature n'en pouvoit plus. Et leur tint ces propos avec grande difficulté de respiration, et une merveilleuse debonnaireté ; ce qui faisoit quasi venir les larmes aux yeux desdits seigneurs. Et ceste fut la dernière fois qu'il vint au conseil. Le dimanche, second jour d'avril, jour de la Gène de Pasques, combien qu'il fust fort débilité, il se fit toutesfois porter en une chaire au temple, et assista au presche tout du long; print la Cène, et mesmes nonobstant sa courte haleine chanta le pseaume avec les autres, son visage mesmes monstrant
bien qu'il se resjouissoit en Dieu avec toute l'assemblée. Le mardi 25 d'avril il fit un testament fort brief, comme jamais il n'a abusé mesmes des paroles, entant qu'en lui a esté ; mais contenant un singulier et excellent tesmoignage à jamais qu'il a parlé comme il a creu.
Qui a esté cause que volontiers je l'ay inséré de mot à mot, par le consentement de son frère et seul héritier Antoine Calvin; afin que cest acte demeure à perpétuité, comme il a pieu à Dieu que quelques testamens de ses plus excellens serviteurs ayent esté enregistrez, pour estre perpétuels tesmoignages qu'un mesme esprit de Dieu les a gouvernez en la vie et en la mort. Et puis aussi, pour faire mieux cognoistre l'impudence extrême de ceux qui feroyent volontiers croire que sa mort a desmenti sa vie. Et si quelqu'un estime qu'en ceci il y ait rien de contrefait, je ne
m'amuseray point à le contredire. Seulement je r admoneste quiconques il soit, de bien penser que * c'est qu'il y aura de ferme en la société humaine, s'il est loisible de révoquer en doute ce qui a esté fait en une ville, au veu et sceu de qui l'a voulu ouïr et sçavoir.