‹ Vie de J. CalvinChapitre 87 sur 95 · Accusé · texte numérisé non relu

Accusé

ainsi, et le pratiquer, il faudra donc condamner le Sainct Esprit qui en a donné la sentence ; ou si c'est le contraire, il faut que tels blasphémateurs qui appellent l'ordonnance de Dieu, cruauté, ayent la bouche close. Mais, disent-ils, il a esté trop rigoureux aux adultères et aux hérétiques. Je pourrois bien respondre ce qui est vray, comme toute la ville le sçait, qu'il ne jugea jamais personne ; car ce n'estoit pas son estât, et il n'y pensa jamais. Et si on luy a demandé advis, non point pour confondre les estats que Dieu a distinguez, mais pour estre réglez selon la parole du Seigneur, je sçay bien que je seray advoué, quand je diray que on n'a pas tousjours suivi son conseil. Mais laissant cela, que pourront alléguer tels miséricordieux censeurs, quand je leur diray ce qui est vray : c'est qu'il n'y eut jamais repu-

blique bien policée, en laquelle l'adultère "n'ait este jugé digne de mort; et que cependant il ne se trouvera point qu'un simple adultère ait esté puni en ceste cité de peine capitale ? Quant aux hérétiques, où est, je vous prie, ceste grande rigueur? Où est-ce que ce sanguinaire a monstre un sanglant naturel ? Il y a bien peu de villes de Suisse et d'Allemagne où l'on n'ait fait mourir

des anabaptistes, et à bon droit ; ici on s'est contenté de bannissement. Bolsec y a blasphémé contre la providence de Dieu, Sébastian Chastillon y a blasonné les livres mesmes de la Saincte Escriture , Valentin y a blasphémé contre l'essence divine. Nul de ceux-là n'y est mort : les deux ont esté simplement bannis, le tiers en a esté quitte pour une amende honorable à Dieu et à la seigneurie. Où est ceste cruauté?

Un seul Servet a esté mis au feu. Et

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qui en fut jamais plus digne que ce malheureux , ayant par l'espace de trente ans, en tant et tant de sortes blaspliemé contre l'éternité du Fils de Dieu, attribué le nom de Cerberus à la trinité des trois personnes en une seule essence divine, anéanti le baptesme des petis enfans, accumulé la pluspart de toutes les puantises que jamais Satan vomit contre la vérité de Dieu, séduit une infinité de personnes, et pour le comble de malédiction, n'ayant jamais voulu ni se repentir, en donnant lieu à la vérité par laquelle tant de fois il avoit esté conveincu, ni donner espérance de conversion ? Et s'il en faut venir aux jugemens des Eglises, qui ne doit plustost approuver ce que les Eglises de toute l'Allemagne, et nommément Philippe Melanchthon renommé pour sa douceur, en a non seulement dict, mais aussi publié par escrit, à la louange

d'une telle et si juste exécution ? Pour la fin de ce propos, ceux qui trouvent un tel acte mauvais, ne sçauroyent mieux monstrer ni leur ignorance, en blasmant ce qui mérite singulière louange, ni leur témérité, quand ils s'en attachent à celuy qui n'a fait office que de pasteur fidèle, advertissant le magistrat de son devoir, s' efforçant par tous moyens de ramener un tel malheureux à quelque amendement, et finalement n'oubliant rien pour empescher qu'une telle peste n'infectast son troupeau.

Il y en a d'autres qui Tout trouvé par trop cholere. Je ne veux point faire d'un homme un ange. Ce nonobstant, pource que je sçay combien Dieu s'est merveilleusement servi mesmes de ceste véhémence , je ne doy taire ce qui en est et que j'en sçay. Outre son naturel enclin de soy-mesmes à colère,

r esprit merveilleusement prompt, Findiscretion de plusiem'S, la multitude et variété infinie d'affaires pour F Eglise de Dieu, et sur la fin de sa vie, les maladies grandes et ordinaires Tavoyent rendu chagrin et difficile. Mais tant s'en falloit qu'il se pleust en ce défaut , qu'au contraire nul ne Ta mieux apperceu , ne l'a trouvé si grand que lui. Cela soit dit quant à sa vie et conversation domestique, en laquelle ce seul défaut que jamais j'aye cognu en lui, estoit tempéré de si grandes et tant aimables vertus , et si peu ou point du tout accompagné des autres vices qui ont accoustumé de le suivre , que nul ami n'en demeura jamais offensé ni de faict ni de paroles. Mais quant au public, concernant la charge que Dieu luy avoit commise, c'est là où il faut que j'admire la grande sagesse de Dieu tournant toutes choses à sa gloire, sur-

tout en ses organes et instrumens plus singuliers. Ceux qui ont veu et cognu à quelles gens il a eu affaire le plus souvent, les choses que Dieu a déclarées et faites par lui , les circonstances des temps et des lieux ; ceux-là peuvent juger dequoy une telle véhémence , véhémence , di-je, vrayement prophétique, a servi et servira à toute la postérité. Et ce qui le rendoit plus admirable, estoit que n'ayant et ne cherchant rien moins que ce qui est tant requis par ceux qui se veulent faire craindre par une apparence extérieure, ilfalloitque les plus obstinez et pervers fléchissent sous la grande vertu de Dieu, environnant son fidèle et irrépréhensible serviteur. Ceux qui liront ses escrits et chercheront droitement la gloire de Dieu, y verront reluire ceste majesté dont je parle. Quant à ceux qui traittent aujourd'huy la religion comme

les affaires politiques, plus froids que glace aux affaires de Dieu, plus enflammez que feu en ce qui concerne leur particulier, et qui appellent colère tout ce qui est dit plus franchement qu'il neleurplaist : comme il n'a jamais tasché de plaire à telles gens , aussi feroye-je conscience de m'amuser à leur respondre. Que diroyent donc ces sages gens et si attrempez (pourveu qu'il ne soit question que de Dieu), s'ils avoyent senti de plus près une telle cholere ? Je m'asseure qu'ils s'en fussent aussi mescontentez, comme je m'estime et estimeray heureux tout le temps de ma vie d'avoir jouy d'une si grande et rare vertu en public et en particulier.

Pour la fin, je puis protester en vérité que jamais je ne me sauroye lasser de me consoler en labsence d'un tel et si excellent personnage , en me le représentant par le discours de ses vertus

tant rares el exquises. Et combien que je ne puisse sans merveilleux regret penser à sa mort, toutesfois elle me console merveilleusement , quand je considère qu'elle a esté telle que c'est comme la couronne et l'ornement de toute sa vie. Il reste que, ainsi qu'il a pieu à Dieu le faire parler encore par ses tant doctes et saincts escrils, il soit aussi escouté par la postérité jusques à la fin du monde , tant que nous verrons nostre Dieu tel qu'il est, pour vivre et régner éternellement avec lui.

Ainsi soit-il.

De Genève, ce 19 d'aoust lo64.

Afin que quelques pages ne demeurassent blanches , nous avons ici adjousté deux lettres familières du serviteur de Dieu , à ses deux grands amis M. Guillaume Farel et Pierre Viret.

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A mon trescher frère et singulier ami M. Guillaume Farel^ fidèle ministre de Jésus Christ^ pasteur de l'Eglise de ]\eufchastel.

COMBIEN que N. s'est tellement ^gouverné par deçà, et aussi Ja acquis si bonne réputation 'envers moy particulièrement, qu'il meriteroit que je lui donnasse un bon tesmoignage tout au long; toutesfois, pource que je voy que ce seroit chose superflue en vostre endroit, je m'en deporteray. Je n'ay pas peu encore bien entendre à quelle charge vous l'avez destiné ; mais cependant je désire qu'elle soit telle que ce soit pour l'avancer plustost que le retarder. Car si nous voulons bien pourvoir aux pro-

fits de l'Eglise, il nous faut appeler à l'office de pasteurs tels gens qu'ils puissent quelque jour soustenir la charge après nous. Combien que je soye jeune, toutesfois quand je voy ma débilité et indisposition de mon corps, j'ay soin de ceux qui seront après nous , comme si j'estoye desja vieil. Je ne vous escriray du tout rien ne du publiq, ne de nos affaires particulières, pource que je lui ay déclaré tout au long les choses que je vous vouloye faire savoir; et il vous racontera beaucoup mieux de bouche tout le discours que je ne sauroye faire par lettres.

Saluez, je vous prie, en mon nom bien affectueusement la compagnie.

De Strasbourg, le 30 de May, 1540.

A mon bofi frère et entier ami M. Pierre Firet^ fidèle ministre de Jésus Christ, pasteur de V Eglise de Lausanne.

jenez, je vous prie, voire à la ; condition, non seulement d'y jalleger vostre tristesse, mais ^ aussi de n'y avoir aucun encraignez point que je vous charge de rien; car de ma part, il ne tiendra pas à moy que n'y soyez en repos à vostre contentement. Et si quelque autre vous vient importuner, je m' V opposeray. Les frères aussi vous promettent le mesme* avec moy. Quant aux gens de la ville, je me fay fort qu'ils n'en feront que ce que vous voudrez.

Je ne say que souhaiter contre ces garnemens, qui avoyent semé de tous cos-

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