Vécu
ron neuf ans en mariage, en toute chasteté. Sa femme estant decedée, il a demeuré en viduité l'espace d'environ seize ans, et jusques à la mort. En tout ce temps-là, qui a jamais apperceu le moindre signe du monde d'une telle et si indigne tache? Et qui eust esté la vilaine si effrontée qui eust osé penser à regarder sans vergongne un tel front, si vénérable, et si bien tesmoignant aux hommes qui le regardoyent toute pureté et gravité? Qui a esté plus rigoureux ennemi de toute paillardise? Il est vray que le Seigneur l'a exercé sur ce faict en des personnes qui le touchoy ent de près * . Il est encores pis advenu en la maison de Jacob et de David qu'à celuy dont nous parlons, et d'une façon bien
i . Son frère Antoine avait épousé Anne de Fer, fille d'wn réfugié d'Arras; elle se rendit coupable d'adultère en 1557, et leur divorce fut prononcé.
estrange. Mais qu'a gagné Satan en cest endroit sur ce fidèle serviteur de Dieu, sinon honte et vergongne contre soy-mesmes, au dernier jour devant le siège du Fils de Dieu, et dés maintenant contre ceux qu'il a attitrez pour en tirer occasion de scandale? Les paillardises, adultères et incestes sont choses tenues pour passe-temps et exercices de ces malheureux; tellement que Tan des plus grands scandales qu'ils trouvent es Eglises reformées, c'est qu'on y punit les paillards et adultères. Cependant s'il s'est trouvé quelque tel scandale au miheu de nous, encores qu'il soit rigoureusement puni, ils ont la gorge ouverte pour nous accuser.
En quoy faisant, s'ils disoyent vray, que feroyent-ils autre chose que nous blasmer de ce que nous leur ressemblerions ? Mais sans entrer en ces discours, d faut, vueillent ou non, qu'ils con-
fessent que les larrons ne s'assemblent point là où sont les potences, et que pour vaquer à telles choses il faudroit plustost demeurer avec ceux-là où tel crime est vertu. Pour revenir à mon propos, il se trouvera que ce fidèle serviteur de Dieu a monstre un singulier exemple à tous les hommes du monde, de condamner ce vilain et puant vice, tant en eux-mesmes qu'en autruy ; attendu que quand il s'en est trouvé de coulpables, il n'a eu, sans aucune acception de personnes, esgard quelconques qu'à Dieu et à son Eglise. Et ne di rien en ceci dequoy tout le monde ne porte un vray tesmoignage devant Dieu.
Il y en a eu d'autres qui l'ont appelé irréconciliable, cruel, et mesmes sanguinaire; ce qu'aucuns ont voulu modérer, l'appelant seulement trop sévère. La défense est bien aisée, Dieu
merci, et ne sercit nécessaire, n'estoit qu'il est bon que les uns soyent repris de leur perversité, et les autres advertis de leur ingratitude envers Dieu. J'ay dit au commencement ce que je di encores, c'est qu'il n'eut jamais ennemis que ceux qui ne l'ont pas cognu, ou qui ont fait guerre ouverte à Dieu. J'allegueray pour tesmoignage de cela une preuve plus que suffisante : c'est qu'à grand' peine se trouvera-il homme de nostre temps et de sa qualité, auquel Satan ait fait plus rude guerre en toutes sortes d'outrages ; mais il ne se trouvera point qu'il en ait pourtant jamais occupé ni courts ni plaids, encores moins qu'il en ait poursuivi vengeance aucune. Aussi n ' eut-il j amais maison ni lier i tage , ni ne se mesla de traffiq ni negotiation quelconques. Bien est vray que quand on s'est bandé contre la doctrine de Dieu qu'il annoncoit, il n'en a jamais
rien quitté ; et a pourchassé, selon les sainctes loix ici establies, que les moqueurs de Dieu fussent traittez selon leurs démérites. Mais qui seront ceux qui reprendront cela, sinon ceux qui transforment Tune des vertus les plus rares et exquises, en un vice par trop commun et dommageable ? Cependant que sera-ce si je di, et je le puis dire en vérité, qu'une partie de ceux là mesmes ausquels il lui a esté force de s'opposer pour ce que dessus, ont honoré sa constance par leur propre tesmoignage ? J'en pourrois nommer trois pour le moins, que je ne nommeray toutesfois : deux desquels estans menez au supplice pour leurs crimes, ne se pouvoyent saouler, à la veuë de tout le peuple, de l'honorer et remercier jusques à la dernière issue, l'appellans leur père ; de la présence, advertissemens, et prières duquel ils se crioyent estre indi-
gnes, pour n'avoir escouté ses remonstrances paternelles. Le tiers \ estant en son lict malade à la mort, après avoir esté durant sa vie le conseil de tous les desbaucliez, ne se pouvoit jamais persuader que Dieu lui eust pardonné, si son fidèle serviteur qu'il a voit tant offensé ne lui avoit aussi pardonné. Tant s'en faut que ceux-ci l'ayent argué % je ne di pas de cruauté, mais de sévérité trop grande. Je confesse qu'il a tousjours remonstré aux magistrats, combien l'acception de personnes estoit détestable devant Dieu ; qu'il falloit tenir la balance égale; que Dieu avoit en abomination, non seulement ceux qui condamnoyent l'innocent, mais aussi ceux qui absolvoyent le culpable. Mais si c'est vice de parler