‹ Vie de Jacques Callot, graveur lorrain, 1592-1635Chapitre 2 sur 35 · LÉGENDE DE CALLOT · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE CALLOT

Par une bonne ou mauvaise fortune, Jacques Callot a eu pour premier biographe en France un auteur charmant, André Félibien. Ex-attaché à l’Ambassade de France à Rome, ami de Poussin dont il s’était fait l’élève, en zélé secrétaire de l’Académie d’architecture, Félibien recueillit autant de notes qu’il put sur les artistes comme sur les arts de son temps, et se décida à écrire ses Entretiens pour l’usage du Dauphin. C’était au temps où Charles Perrault mettait à la mode ses Contes de Fées : le mérite était toujours l’apanage d’une belle naissance, et, par une providence spéciale, le mérite était toujours récompensé. Sur cette base, Félibien édifia un gracieux édifice à l’aide des matériaux qui lui furent fournis, à Rome par Cassian del Pozzo, voisin et ami de Philippe Thomassin, maître de Callot, à Paris par Israël Henriet, oncle, Israël Silvestre, neveu, tous deux possesseurs des cuivres et éditeurs des œuvres du graveur de Nancy.

Des éditeurs anxieux d’appeler l’attention sur le plus important article de leur fonds ne pouvaient donner des renseignements défavorables. C’est ainsi, sans doute, que Félibien n’a eu qu’à prêter l’oreille pour être aussitôt à même de faire passer sous sa plume les jolis récits qu’on lui contait.

Jacques était né avec tous les talents, toutes les nobles ambitions et toutes les grâces. Rien de surprenant, il appartenait à une famille anoblie. Dès l’âge le plus tendre, il est épris de l’art de dessiner : ses livres, ses cahiers sont couverts d’ébauches. Il fréquente les artistes de Nancy et les écoute parler des splendeurs de Rome. A douze ans, il ne peut plus résister à la tentation : il part pour la Ville Éternelle où il veut compléter une éducation si bien commencée. La route est longue, les chemins Jacques Callot. i

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dangereux. N’importe : la Providence est là qui, sous la tutelle de bohémiens, le mène, innocent et pur, à Florence. Là, aussitôt, un officier du grand-duc l’accueille comme le ferait un père, et le place chez l’aquafortiste du moment, Remi Cantagallina. Trois mois suffisent à l’enfant voyageur pour devenir bon buriniste. Alors c’est à Rome qu’il faut aller. Et le bon officier, glissant quelques florins dans la poche du touriste, l’expédie en diligence vers la ville de ses rêves. Mais, ô infortune! à la descente de voiture, des marchands de Nancy reconnaissent le bambin, l’arrêtent et le ramènent à ses parents éplorés. Nullement découragé par cet insuccès, Jacques n’en a que plus d’envie d’arriver à ses fins, et, avant que deux ans se soient écoulés, nouvelle escapade. Cette fois, c’est le frère aîné qui court à la poursuite du cadet et le ressaisit à Turin. Tant de persévérance aboutit. Ses parents consentent à une séparation : l’ambassadeur même du duc de Lorraine emmène à Rome dans ses équipages le futur artiste et se charge de l’installer sur les bords du Tibre. L’éducation se termine j Rome n’offre plus une scène assez vaste pour le développement de ce talent : Callot part. A Florence, le grand-duc l’arrête au passage et lui offre une hospitalité princière, qui ne cesse, après dix ans, que le jour où l’héritier même de la couronne de Lorraine fait en personne comprendre à Jacques qu’il se doit à sa patrie : offres pontificales, offres impériales sont rejetées. Callot rentre à Nancy. Les ducs lui prodiguent leurs faveurs -, l’infante Isabelle l’appelle à sa Cour; le Roi de France lui confie d’importants travaux royalement rémunérés. Au comble de la gloire, Callot quitte ce monde à l’heure même qu’il avait fixée comme terme de sa destinée, ne laissant derrière lui que des admirations et des regrets.

Cet aimable roman a été trouvé si parfait, qu’il a été accepté depuis lors comme le dernier mot de l’histoire par tous les auteurs qui se sont occupés de Jacques Callot. Ici et là, quelque détail a pu être ajouté pour donner à penser qu’une nouvelle étude de la vie du graveur avait été entreprise : le fond est resté le même. Et pourtant, depuis deux cent trente-six ans que le texte de Félibien passe sous les yeux des critiques, il a dû s’en trouver plus d’un qui s’est demandé si Félibien ne s’était pas laissé entraîner à écrire du merveilleux à propos d’un merveilleux artiste, ou encore, la bonne foi de l’écrivain mise hors de cause, si ffenriet, Silvestre, Valdor, ses inspirateurs, n’avaient pas, dans leurs confidences, cédé à trop d’enthousiasme. Les doutes ont dû naître.

Les premières œuvres de Callot sont médiocres et ne permettaient guère de croire à un talent très hâtif. Une fuite d’enfant désobéissant est chose possible, bien qu’il soit précoce de voyager si vite et si loin à douze ans. Qu’un tendre officier toscan accueille à bras ouverts un petit vagabond, assez déguenillé sans doute, après six mois de roulotte bohémienne, et le place aussitôt chez un artiste éminent, cela sort de l’ordinaire, surtout si l’on note que l’artiste éminent Remi Cantagallina était, en 1604, date supposée de l’incident, presque apprenti lui-même, fort jeune, bien peu en mesure de prendre des élèves de la taille et de l’utilité de Jacques. Remi gravait

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