LÉGENDE DE GALLOT
à la pointe et à l’eau-forte. Or c’est l’usage du burin qu’il est supposé enseigner, en trois mois, au petit voyageur. Il peut de même, à la seconde escapade, paraître surprenant que la famille confie le soin de ramener le fugitif au frère aîné, Jean, âgé de quinze ans et demi à peine. Les pages qui suivent montreront que Jacques savait fort peu de chose lorsqu’il s’enfuit de Nancy, en 1608, pour n’y plus revenir, sinon treize ans plus tard; qu’il n’en savait pas beaucoup plus long lorsque, de Rome, il alla se fixer à Florence, en i6i2j qu’il lui fallut travailler longtemps et durement avant d’obtenir une pension du grand-duc Cosme. Il ne quitta pas la Toscane par patriotisme, mais simplement parce que les pensions furent supprimées, lors d’un changement de règne. Les récits anciens doivent faire place à des récits nouveaux, en présence de renseignements plus exacts et plus précis dont on dispose aujourd’hui.
Depuis bientôt un demi-siècle, il s’est ouvert de nombreuses mines nouvelles de matériaux propres à l’histoire. A Rome, à commencer par la ville qui décida de l’avenir du jeune artiste, les sources d’information se sont multipliées. La Bibliothèque du Vatican est très libéralement ouverte aux chercheurs, et les travaux comme les conseils du R. P. Ehrle sont d’une précieuse assistance. Les soixante-dix anciennes paroisses de la capitale catholique ont été ramenées à un nombre moindre de circonscriptions dotées d’une parochetta ou sacristie administrative qui concentre les archives des églises disparues du district. C’est ainsi qu’à Sainte-Marie-Vallicelle, par exemple, on trouve, dans un bureau bien éclairé, une large armoire sur les rayons de laquelle apparaissent méthodiquement classés, par paroisses anciennes et en ordre chronologique, les registres de mariage et de décès des églises de Saint-Thomas-in-Parione, de Sainte-Cécile, de Saint-Étienne-in-Pisciuola, de Saint-Jean-in-Ayno, à côté de ceux de Sainte-Marie, l’église paroissiale actuelle qui a survécu aux autres. A Saint- Laurent-in-Damaso, la série des baptêmes couvre une très vaste région, car le privilège des fonts baptismaux était réservé à peu d’églises seulement. Les actes concernant la colonie française se rechercheraient en vain à Saint-Louis-des-Français : ils sont conservés à l’église Saint-Eustache. Au temps de Callot, les Lorrains avaient encore à Saint-Louis leur chapelle Saint-Nicolas. L’église de Sainte-Catherine-des-Lorrains, place Navone, date du schisme de 1622, lorsque Lombard, de Nancy, le sousdataire, protesta contre le cardinal de Sourdis et contre les oratoriens de Bérulle que ce chargé d’affaires de France implantait dans les œuvres pies franco-lorraines de Rome.
Les collections d’actes de la vie religieuse se complètent d’une série très curieuse : les listes d’âmes, status animarum, que chaque année, vers Pâques, les curés dressaient par rues et par maisons. Dans ces documents, dont quelques-uns remontent au pontificat de Sixte-Quint (1585-1590), tous les habitants et aussi tous les étrangers, hommes d’Etat, voyageurs, artistes, apparaissent dans leur milieu, à l’hôtel, chez le logeur, dans leur appartement ou leur maison, en pleines occupations, entourés de leur famille, de leurs serviteurs, avec indication d’âge, d’origine, de croyance. Toutes ces années passées revivent en un instant. Les archives notariales
de Rome sont admirablement tenues, via Rosella : les actes du xvi° siècle répondent à l’appel en moins d’une minute, minute un peu coûteuse il est vrai, car chaque appel se paye 2 francs au moins, et, à ce taux, les enquêtes historiques deviennent vite de chères études. Les archives pontificales, presque toutes déclarées archives de l’État italien depuis 1870, se classent et s’analysent en ce moment, au Gesù, et les fiches, déjà nombreuses, pourront fournir bientôt un inventaire sommaire. Déjà un archiviste des plus actifs, Bertolotti, a mis à profit nombre de ces documents et en a indiqué qui concernent les artistes français ou étrangers fixés à Rome du xv° au XVII® siècle. Ses livres sont le meilleur guide à suivre pour qui veut étudier la vie de nos artistes à Rome durant cette période des plus intéressantes. Les archives du Capitole sont en excellent ordre et très accessibles grâce à M. le commandeur Joseph Gatti, l’obligeance personnifiée. Le cabinet des estampes du palais Corsini doit au D® Hermanini, son directeur, un catalogue par fiches de ses 200,000 gravures, avec noms d’auteurs, de graveurs, d’éditeurs même. Les recherches deviennent ainsi plus rapides en même temps que s’élargit leur champ d’action.
A Florence, ville si riche en documents de l’époque de Cosme II, qui fut celle du séjour de Cahot sur les bords de l’Arno, le travail de classement est trop considérable pour les faibles ressources dont dispose le conservateur des archives de Toscane. Salle après salle, les galeries des Offices regorgent de dossiers où maints détails peuvent se rencontrer sur notre graveur et ses travaux, sur les circonstances qui l’ont inspiré, sur l’assistance financière ou morale qui lui a été prêtée, sur les incidents d’une vie d’artiste dans un pays où les mœurs n’étaient pas d’un rigorisme excessif : ces histoires seront réservées à la génération prochaine; la police des Médicis était trop bien faite pour qu’on n’ait pas, un jour, à lire des révélations dignes du conteur de la villa Palmieri. La publication florentine des œuvres de Galilée de M. Favaro témoigne de la richesse d’un fonds où il semble qu’il n’y ait qu’à étendre la main pour recueillir des pièces utiles sur l’élève de Bernardino Poccetti, de Giulio Parigi, les artistes de la Cour.
Anvers a ses archives de Cahot dans les collections du musée Plantin-Moretus : elles fourniront à cette histoire un chapitre dù à l’extrême bienveillance de M. Max Rooses, dont l’ouvrage sur P. P. Rubens constitue le meilleur modèle à suivre par tout biographe anxieux de faire revivre un artiste en le représentant exactement comme il a vécu.
C’est naturellement en France que des recherches sur Cahot devaient être secondées par de multiples collaborations. Au premier rang, il faut citer, à Nancy, l’inventaire sommaire des archives départementales avec ses tables compréhensives et avec l’excellent archiviste qu’est M. Émile Duvernoy; puis les travaux (journal, bulletin, mémoires) de la Société d’archéologie lorraine, qui ne laisse jamais passer sans le saisir aucun trait propre à mieux fixer l’image du charmant artiste resté, après trois siècles, toujours aussi cher au pays qui le vit naître et mourir. Les res-