VIE
JACQUES DE ViNTIMILLE.
Ventimiglia ou Vintimille est une petite ville située sur la côte d'Italie, entre Nice et Gênes , dans cette contrée montagneuse qui formait le territoire de Tancienne Ligurie.
Elle était florissante du temps des Romains, sous la domination desquels elle avait passé avec le reste de la Gaule cisalpine. Après le démembrement de TEmpire, elle suivit les différentes révolutions de Tltalie, et obéit successivement aux Goths, aux Lombards et aux Français. Vers la fin du dixième siècle^ elle devint, avec son district, le partage des Comtes auxquels elle a donné son nom.
Certains généalogistes , pour rendre plus
ancienne, et, en quelque sorte, consacrer rillustration de cette famille, ont prétendu que la mère de saint Antoine, nommée Guite, était fille d'un comte de Vintimille.
Guite, suivant eux, aurait été enlevée sur le rivage de la mer par des pirates, conduite en Afrique et mariée au père de cet anachorète. C'était là, du moins, une tradition populaire, et si accréditée dans tout le Piémont et les pays adjacents, que les comtes de Vintimille eux-mêmes ne Font pas dédaignée : ils honoraient saint Antoine d'un culte particulier et se plaçaient ouvertement sous son patronage. On leur attribuait généralement le pouvoir de guérir le mal connu sous le nom de feu Saint-Antoine (1), comme on a attribué aux Rois de France celui de guérir les écrouelles.
Les historiens s'accordent à penser que la famille de Vintimille était une branche des anciens marquis d'Ivrée et rois d'Italie. En effet, Bérenger II, marquis d'Ivrée,
(I) Sorte d'érysipèle gangreneux, qui devint épidémique dans le treizième siècle et fit beaucoup de ravage.
s'étant fait proclamer roi d'Italie en 949, associa à la couronne Adalbert, son fils aîné, donna le marquisat dlvrée à Othon, son second fils, et distribua de grands biens, aux environs de Modène et de Bologne, à Gui et Conrad, ses autres enfants. Mais Othon le Grand, premier empereur d'Allemagne, voulut que Bérenger, dont il avait secondé les projets, se reconnût feudataire de TEmpire, et, sur son refus, le déposséda, ainsi que ses fils. C'est alors que Conrad alla s'établir dans la Ligurie, où il devint la tige des Comtes souverains de Vintimille.
L'un de ses plus illustres descendants fut Gui II ou Guido^ comte de Vintimille, dont la tante avait épousé Alphonse IX, dit le Noble ^ roi de Castille. Il se distingua dans la croisade que ce prince entreprit contre les Maures, et périt en Espagne, l'an 1212, avec ses trois fils, à la célèbre bataille de Muradal, qui, en affermissant le trône d'Alphonse, prépara la réunion définitive des royaumes de Castille et de Léon. Le roi voulut qu'en souvenir de cette expédition, les successeurs de Gui ajoutassent à leurs armoiries, qui
étaient de gueules, au chef d'or, avec Vécu pointu h V antique, un lion d'argent brochant sur le tout, couronné d'or, droit et combattant avec une épée nue (1). Les Comtes de Vintimille prirent en outre ce lion pour cimier , et leur devise ou cri de guerre fut, à partir de ce jour : Prœ millibus unus, c'està-dire un seul en vaut plusieurs mille.
Cette famille ayant prospéré, se subdivisa en plusieurs branches, et ce fut pour elle une première cause d'affaiblissement. En vain des statuts formels, et plusieurs fois confirmés par les Empereurs, assuraient la transmission de mâle en mâle et par ordre de primogéniture, des biens féodaux qui composaient le patrimoine de la maison de Vintimille; ce patrimoine fut peu à peu démembré, et finit par passer dans des mains étrangères. Les Génois s'emparèrent, en 1222, de la ville de Vintimille, qui, par sa position avantageuse sur un promontoire, excitait depuis longtemps leur convoitise.
[\) Ces armoiries se voient encore au-dessus de la porte de l'Hôlel-de-Ville de Venlimiglia.
VIE DE JACQUES DE VINTIMILLE. il
Trop faible pour la recouvrer, Guillaume II, dit Guillemin, comte de Vintimille, la céda, en 1266, à Charles d'Anjou, comte de Provence, et força ainsi les Génois à Fabandonner. En 1388, elle ouvrit ses portes à Amédée VII, comte de Savoie. Enfin, les Génois la reprirent. Les comtes de Vintimille conservèrent le reste de leur comté, et ils en possédaient encore la plus grande partie à la fin du quinzième siècle.
Pareils à ces essaims qui s'éloignent d'une ruche lorsqu'elle ne peut plus contenir ses habitants, plusieurs fois, on vit les rejetons de la maison de Vintimille quitter la terre natale, pour aller chercher fortune en diverses contrées. Il y eut, dans un certain moment, à la Cour ou dans les armées des rois deNaples et de Sicile, jusqu'à dix frères ou cousins-germains du nom de Vintimille.
D'autres se mirent au service des rois de France, des comtes de Provence et de Viennois. Plusieurs firent voile vers la Grèce et Constantin ople, où ils prirent alliance avec les empereurs et parvinrent aux plus hautes dignités. Il s'en trouva qui passèrent jusqu'en
Flandres, en Espagne et en Angleterre. Tous ou presque tous, rendirent aux souverains près desquels ils s'étaient retirés, d'éminents services, se distinguèrent par leur bravoure et adoptèrent une nouvelle patrie. Un grand nombre, toutefois, continuèrent de résider dans divers châteaux ou places fortes situés autour de la ville et forteresse de Vintimille, berceau de leur maison. Ils possédèrent en commun ou se partagèrent le comté de Vintimille, celui de Tenda, la seigneurie de la Brigua, la vallée d'Oneglia et ses villages, Serzane, Varachio, la seigneurie de Maro et quatre châteaux en dépendant, le Cunio, Aurigo, Lusinasco et Caravonica, la forteresse de Petralata, Lusana, Mentadica, Montegrosso, Garpaxio, Larzeno, Tirora, Reccio sur la côte , et dans Tintérieur des terres, toute la vallée de Rodon, jusqu'au mont Apennin.
Fiers et belliqueux au dehors, les Princes souverains de Vintimille furent toujours chez eux libéraux et magnifiques. Ils entretenaient sur la côte un grand nombre de galères, avec lesquelles ils faisaient des expéditions
dans le Levant, ayant des soldats à Constantinople, à Caffa (1) et en Egypte, et beaucoup d'esclaves, tant pour le service de leur marine que pour celui de leurs palais. Ils tenaient habituellement cour ouverte, attirant auprès d'eux un grand nombre de gentilshommes, même après qu'ils eurent perdu la ville de Vintimille. D'illustres alliances vinrent encore accroître l'éclat de cette maison: c'est ainsi qu'au treizième siècle, Guillaume Pierre I", comte de Vintimille, épousa la princesse Eudoxie, fille de Théodore Lascaris II , troisième empereur de Nicée.
A cette branche, l'aînée de toutes, appartenait Jacques de Vintimille (2) dont nous écrivons la vie. Dominique, son aïeul, eut sept fils : Alexandre, Charles, Marc, Jean- Baptiste, Barthélémy, François et Augustin.
Quatre d'entre eux furent Chevaliers de
(i) Ou Théodosie, ancienne capitale de la Crimée.
(2) Ou Vintemille, comme lui-même écrivait son nom. Mais Tautre orthographe ayant généralement prévalu, nous avons cru devoir Tadopter.
Rhodes. Barthélémy se fit prêtre. Jean- Baptiste se maria, et eut deux enfants, qui périrent par accident, sans laisser de postérité. Quant à Alexandre, il fut bientôt forcé de s'expatrier. Il était né vers 1472 ; or, dès Tan 1450, le comte de Tende, son parent, au mépris des statuts qui consacraient au profit des aînés Tinaliénabilité des fiefs de la maison de Vintimille, s'était rendu maître de la seigneurie de Maro et de la forteresse de Petralata. Mais cet acte d'usurpation n'était que le prélude de nouveaux malheurs.
Les Adorni et les Fregosi, familles plébéiennes de Gênes, appartenant au parti gibelin, et qui, pendant près de deux cents ans, avaient alternativement fourni des Doges à cette ville, recommencèrent leurs anciennes querelles, ravagèrent toute la^ côte, et réduisirent en cendres, après l'avoir livrée au pillage, la maison d'Alexandre de Vintimille. Lui-même, pour échapper à la mort, fut obligé de s'embarquer: il se réfugia dans l'île de Rhodes, où nous avons dit que quatre de ses frères étaient Chevaliers. Il avait, en outre, dans cette île de
nombreux amis, même des parents, entre autres, Fabrice Carretto, prince de Final, qui était alors Commandeur de la langue d'Italie, et qui devint Grand-Maître en 1513. Alexandre de Vintimille fut accueilli dans Rhodes avec tous les égards dus à sa position. Sa famille y était puissante : ses frères, revêtus des plus hautes dignités de l'Ordre, y jouissaient de la légitime considération qui s'attache à d'éclatants services et aux vertus. Carretto, plus influent encore, s'employa pour Alexandre, et lui procura un établissement avantageux. Il lui fit épouser l'Arcondesse Senasti, riche dame de l'île de Lango, aujourd'hui Stanchio, autrefois Cos, située dans le voisinage de Rhodes, et qui appartenait aux Chevaliers. Senasti descendait des Paléologues; elle était veuve, et avait trois filles. On sait qu'après la chute de l'Empire grec, en 1453, et l'avènement de la race ottomane au trône de Constantinople, Mahomet II, pour assurer sa conque te, voulut anéantir tout ce qui restait de la famille de Paléologue - Dracosès , dernier empereur d'Orient. Constantin et Jean Lascaris, qui
devinrent si célèbres comme savants, furent les seuls, parmi les mâles , qui échappèrent au massacre; quant aux femmes et aux filles, elles se réfugièrent dans les îles et provinces voisines, et s'y établirent sous la protection des Chrétiens. Elles y épousèrent des seigneurs italiens ou français, et y conservèrent, malgré le changement qui s'était opéré dans leur fortune, le titre à'ArcoivdesseSy c'est-à-dire Princesses. Sénasti était une de ces dernières. Alexandre, en s'unissant à elle, put se promettre , non-seulement le bonheur, mais encore l'opulence ; car elle possédait assez de biens pour faire oublier à son mari ceux qu'il avait laissés sur la côte de Gênes. La naissance de deux fils et d'une fille, Marc, Jacques et Perretine, couronna cette union et la rendit parfaitement heureuse.
Mais, en 1521, Garretto étant mort, une grande agitation régna dans Rhodes. Ce n'est pas que le Conseil de l'Ordre n'eût promptement et dignement remplacé ce Grand-Maître, en lui nommant pour successeur Philippe de Villiers de l'Isle - Adam ;
mais les Chrétiens commençaient à s'alarmer des préparatifs que faisait contre la ville Soliman, empereur des Turcs. Jeune, ambitieux, plein d'ardeur, enorgueilli par la prise récente de Belgrade, le Sultan avait juré de venger l'échec subi devant Rhodes , quarante ans auparavant , par Mahomet II, son bisaïeul, sous le magistère de Pierre d'Aubusson. Toutefois, avant de recourir à la force, il fit à l'Isle-Adam des propositions que celui-ci repoussa comme il convenait à un Chevalier chrétien et à un Français ; et au mois de juin 1522, une armée formidable, une de ces armées fanatiques et barbares qu'ont plusieurs fois poussées contre l'Europe les monarques d'Orient, descendit dans l'île et investit la ville de Rhodes. Le moment était d'autant mieux choisi pour en faire le siège, que les princes chrétiens, divisés par la réforme de Luther et occupés aux guerres de François I" et de Charles- Quint, ne pouvaient prêter aux Chevaliers en péril aucun secours. La fermeté du Grand- Maître n'en fut point ébranlée, et quoiqu'il ne pût en ce moment opposer à l'ennemi
que six cents Chevaliers et environ quatre mille cinq cents soldats, il prit toutes les mesures que commandait la situation et résolut de résister jusqu'à la mort.
On comprend que dans un pareil moment tout homme en état de porter les armes était soldat. Aussi, dès le commencement du siège, Alexandre de Vintimille parut-il sur les murs avec les héroïques défenseurs de Rhodes. Déjà Tun de ses frères, Marc, avait payé à la cause de la Religion un glorieux et sanglant tribut. Il était capitaine-général de marine ; ayant rencontré huit galères turques, il les attaqua résolument, quoiqu'il n'en eût que quatre, parvint à en couler deux et en prit trois ; mais le feu s'étant déclaré dans celle qu'il montait lui-même, il se précipita au milieu des Turcs, qui le massacrèrent. Ses frères affligés, mais victorieux, ramenèrent à Rhodes les trois galères qu'ils l'avaient aidé à mettre hors de combat.
Alexandre de Vintimille ne seconda pas seulement les Chevaliers de son épée ; il dépensa pour la cause commune plus de six mille
écus. Dans les premiers temps de son séjour à Rhodes, il avait rendu quelques services à un Chevalier de la langue d'Auvergne, frère George de Vauzelles, lyonnais. Commandeur de la Torrette, de la Rochette et du temple d'Ayen, qui porta pendant le siège rétendard de la Religion ou le guidon du Grand-Maître, et qui fut blessé en le défendant contre Tennemi (1). D'étroites relations s'établirent entre eux, et bientôt, de tous les frères d'armes d'Alexandre, aucun ne lui fut plus cher que George. Doués de la même intrépidité, animés des mêmes sentiments et de la niême foi, les deux amis se plaisaient à courir les mêmes périls. Un jour qu'ils avaient fait ensemble une sortie,
(1) Samuel Guichenou, Histoire de la Souveraineté de Dombes manuscrit de 1662, publié par M. Guigue (Lyon, Aug. Brun, 1863, 2 vol. in-4°, lom. II, p. 34). — Le P. Menestrier, Eloge historique de la ville de Lyon (Lyon, i669, in-i", 2« partie, p. 12). — Claude Le Laboureur, Les Mazures de Vahbaye royale de l'Isle-Barbe (Paris, 1681, 2 vol. in-4o, tom. II, p. 636.) — Le P. de Colonia, Histoire littéraire de la ville de Lyon (Lyon, 1730, 2 vol. in-40, tom. II, p. 569). — Pernetti, les Lyonnais dignes de mémoire (Lyon, 1757, 2 vol. in-S^, tom. I, à larliclc George de Vauzelles,) etc.
Alexandre, accablé par le nombre, fut grièvement blessé ; George , accouru de toute la vitesse de son cheval, parvint à le dégager, mais trop tard : Alexandre lui remit son épée, et mourut dans ses bras, en lui recommandant sa femme et ses enfants (1).
Vauzelles le vengea en immolant sur son corps un grand nombre d'ennemis. Mais, si Rhodes perdait chaque jour, sans pouvoir les remplacer, quelques-uns de ses plus vaillants Chevaliers, le Sultan, de son côté, recrutait chaque jour sur le continent ses innombrables armées, et ramenait des
(1) J. de Vintimille, de Bello Rhodio, M. S. de la Biblioth. imp., feuillet S7. Voici comment il rapporte les paroles prononcées par son père dans celte circonstance :
Sume ensem, precor, ipse meum, ne Turca, nec ullus
Quàm tuhabeat
(c Prends mon épée, je t'en conjure : je ne veux pas qu'un « Turc ou un autre que toi la possède. »
Et plus haut :
At tibi jàm gnatos
Commendo, fideique tuse do cuncta ferenda.
Commendo patriamque meam, miserosque parentes, etc. « Cependant, je te recommande mes enfants, et confie à ton
amitié le soin de tous mes intérêts Je te recommande et
ma patrie et ma malheureuse famille. »
troupes fraîches sur les monceaux de morts qui encombraient les alentours de la place et les fossés. Enfin, après une défense qui est demeurée célèbre ; après avoir résisté pendant six mois, non-seulenfent aux furieux assauts que Soliman fit donner à la ville sous ses yeux, mais encore à la famine, à la trahison, aux épreuves de toutes sortes, le Grand-Maître, cédant aux supplications réitérées des Rhodiens , et pour sauver leur ville d'une destruction inévitable et prochaine, consentit à capituler. Jamais place de guerre, suivant l'expression de Charles- Quint, n'avait été plus brillamment perdue.
Douze jours furent accordés aux Chevaliers pour évacuer la ville. Le Sultan, saisi de respect et d'admiration en voyant le petit nombre des défenseurs de Rhodes et le noble vieillard qui les commandait, voulut qu'on respectât leur personne et leurs biens,, et fit préparer tout ce qui était nécessaire pour qu'ils pussent retourner dans leur pays. Mais, moins généreux que leur souve-.
rain, et en dépit de ses ordres, les janissaires se livrèrent au pillage et commirent
des actes de violence sur plusieurs points de la ville. Quatre d'entre eux pénétrèrent dans le palais où se trouvaient madame de Vintimille et ses enfants, tranchèrent la tête à Tune de ses filles et la blessèrent elle-même à la joue d'un coup de cimeterre. George recueillit tout sanglant le plus jeune fils de son ami, Jacques de Vintimille. Cet enfant était âgé de moins de dix ans, étant né dans l'île de Lango vers l'an 1512.
Une caraque avait été disposée pour recevoir le Grand-Maître et les Chevaliers; mais la crainte de nouveaux excès fut cause que l'embarquement se fit à la hâte et pendant la nuit. Comme Enée emportant ses Dieux, les Chevaliers sauvèrent du moins ce qu'ils avaie^nt de plus précieux, les reliques des saints, les vases sacrés, les titres de l'Ordre de Saint- Jean. Un grand nombre de Rhodiens, vieillards, femmes, enfants, qui craignaient les représailles de l'ennemi , se jetèrent pêle-mêle dans des bâtiments de moindre importance. Madame de Vintimille et ses enfants, auxquels il ne restait plus d'autre appui que François et Augustin ,
frères d'Alexandre , prirent place , avec George de Vauzelles, dans le vaisseau de risle-Adam (1) , qui leva l'ancre le 1'"^ janvier 1523, à cinq heures du matin, escorté d'environ cinquante voiles. C'est dans ce triste appareil, au milieu des pleurs et des gémissements de tout un peuple, que les Chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (2) quittèrent, pour n'y plus rentrer, l'île de Rhodes, où ils s'étaient glorieusement maintenus pendant près de deux cent vingt ans !
Les tempêtes, les maladies, la famine, mirent le comble à tant d'infortunes. Obligée de relâcher à Candie, à Cérigo, à Gallipoli, la petite flotte n'arriva à Messine qu'au commencement du mois de mai, et dans un état
(1) Pierre Palliot, le Parlement de Bourgogne (Dijon, 1649, in-fol., à Tarlicle Vintimille), — J. de Vinlimille, Discours des Hommes illustres de la race des comtes de Vintimille, Paléologues et Lascaris, M. S. — Dominique Robert, Histoire généalogique de la maison de Vintimille (Villefranche , Joseph Ravoux, 1681, petit in-4<>); et les auteurs déjà cités.
(2) On les appelait alors Chevaliers do Rhodes, comme on lésa appelés depuis Chevaliers de Malte.
si misérable, que le Grand-Maître, au lieu du pavillon ordinaire de TOrdre (1), ne voulut arborer sur son vaisseau qu'un étendard où la sainte Vierge était représentée tenant son fils mort entre ses bras, et sur lequel on lisait ces mots : Afflictis spes unica rébus ; « Dans notre affliction, il n'y a que lui qui puisse nous venir en aide. » Bientôt la peste s'étant déclarée à Messine, les Chevaliers, atteints presque tous par le fléau, durent se réfugier dans le golfe de Baïes, près de Naples, où ils séjournèrent pendant un mois.
Enfin plus de six mois s'étaient écoulés depuis leur départ de Rhodes, lorsqu'ils entrèrent dans le port de Civita-Vecchia, qui était le but de leur navigation. De là, ils se rendirent à Rome, où le Grand-Maître eut une conférence avec le Pape, s'établirent provisoirement à Viterbe, dans le patrimoine de Saint- Pierre, puis, de nouveau chassés par la peste, se retirèrent à Nice, d'où ils revinrent à Viterbe.
Ils menaient à leur suite et continuaient
{\) Une croix blanche, sur fond rouge.
d*entreteiiir à leurs frais les quatre ou cinq mille Rhodiens qui s'étaient attachés à leur fortune. Mais on comprend que, dans de certains moments, le dénûment de toute cette population était extrême. Quelles rudes épreuves pour les enfants de madame de Vintimille, élevés dans le luxe, et parvenus à un âge où les impressions sont aussi vives que les besoins sont nombreu^L !
Les Chevaliers étant à Viterbe et à Nice, les oncles de Jacques déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'occuper de lui davantage ; quant à sa mère, elle était, la pauvre femme, dans l'impossibilité de lui venir en aide, ne vivant elle-même que des secours qu'elle tenait des Chevaliers. George de Vauzelles se souvint alors des recommandations de son ami ; il se chargea de l'enfant abandonné, et profitant de l'inaction à laquelle était momentanément condamné l'Ordre de Saint-Jean , il partit pour la France avec son pupille et le conduisit à Lyon, afin de lui faire donner une éducation conforme à sa naissance et qui lui assurât dans l'avenir une existence honorable et indépendante.
La ville de Lyon, très-florissante alors par le commerce, était en même temps le centre d'un grand mouvement intellectuel. Ses imprimeries étaient célèbres : les Gryphes, les Dolet, les Trechsel, les de Tournes, les Roville, en multipliant les bons livres, y propageaient le goût des études. Le séjour ou le passage de plusieurs Rois et de plusieurs Reines pendant les guerres dltalie, la présence de la Cour, les fêtes, les tournois, les carrousels, les spectacles de toutes sortes y attiraient un grand concours d'étrangers, de savants, de curieux, de personnages distingués de toutes les nations , et y entretenaient Tamour des arts et l'émulation littéraire.
Au milieu de ce mouvement des esprits, dans cette ville où Télégance et la politesse étaient les plus puissants auxiliaires du savoir, la famille de Vauzelles était représentée par deux frères de George (1). L'aîné,
[i) Elle passait, dès ce temps-là, pour très-ancienne. Voir Guichenon, Histoire de la Souveraineté de Bombes, liv. 5, tom. H, pag. 31, de Tédition publiée en 1863, et Gilbert du Chert,
Mathieu, qui fut échevin de Lyon en 1524, et avocat-général au parlement de Dombes de 1535 à 1559 (1), aimait les lettres et les cultivait avec non moins de succès que la jurisprudence. On a de lui un traité des Péages (2), qui fut très-estimé de son temps.
dans des vers latins cités plus loin. — La famille de Vauzelles quitta Lyon, pour aller s'établir à Brioude, dans la Basse-Auvergne, à la suite d'une alliance contractée, en 1636, par Michel de Vauzelles, capitaine au régiment de Villeroi. Ce Michel, petit-fils du premier avocat-général Mathieu, dont il est fait mention dans cette histoire, était le second tils de Mathieu de Vauzelles, écuyer, seigneur du Jonchay, Recteur de THôtel- Dieu de Lyon en 1593. François, fils de Michel, devint Fermier général vers 1691. Pierre, Jean-Baptiste et Julien - Lé.nard, ses descendants, exercèrent, depuis 1730 jusqu'à la Révolution, la charge héréditaire de chevalier héraut d'armes de France, qu'exerça à son tour, de 1815 à 1830, Jean-Baptiste de Vauzelles, décédé Premier Président de la Co«ir d'Orléans. La postérité de Michel résida à Brioude jusqu'en 1804, époque où Julien-Léonard de Vauzelles, aïeul de celui qui écrit ces lignes, fut nommé Directeur des Droits réunis d'Indre-et-Loire, à la résidence de Tours, après avoir siégé pendant cinq ans comme député au Conseil des Cinq-Cents et au Corps législatif.
(1) Le Parlement de Dombes siégeait à Lyon.
(2) Traicté des Péages, composé par M. Matthieu de Vau- MlleSy docteur es droits et advocat du Roy au Parlement de Dombes et Sëneschaucëe de Lyon (à Lyon, par Jean de Tournes,
et qui mérite encore d'être consulté au point de vue historique. Elu par ses concitoyens Recteur de TAumosne générale, dont il fut Tun des bienfaiteurs, Mathieu de Vauzelles jouit d'une grande popularité, comme l'attestent les vers nombreux qui ont été publiés
1550, in-4«). Cette production valut à son auteur les vers suivants de Maurice Scève:
MAURICE SCAEVE
En grâce de si charitable et vertueuse Œuvre de VAutheur,
Qui pour la famé, ou Thonneur entreprend, Entre Mortelz c*est chose autant louable.
Et qui labeure à son besoing, il prend Part de la gloire à luy seul proutîtable.
Mais par sus tous est saintement louable, Et tel tousjours j'estimeray celuy.
Qui sans espoir de loyer ou d'appuy.
Fors de vous, Loix saintes et éternelles, Travaille au bien et publiq et d'autruy (Comme on peult voir) à Tombre de voz esles.
Ce dernier vers contient une allusion aux armoiries de la famille de Vauzelles, qui sont d'a7>ur^ à trois demi-vols d*argent, posés deux et un, au chef d'or, avec celte légende, empruntée au Psaume XVI : Sub umbrâ alarum luarum protège nos, et, selon Tancienne traduction française: « Abriez nous sous voz esles. »
à sa louange, en latin et en français (1). Luimême il était poète, et avait composé en fran-
(1) C'est ce qu'exprime en peu de mots ce distique de Claude Rousselet. célèbre avocat de Lyon :
Matthœo Vatixello, judici majori.
Quid te onerem laudum cumulo, Vauxelle ? Tua ex te A populo virtus nota fréquente satis.
Claud. RosselettU jureconsulti, patritiique lugdunensiSy Epigrammata (Lugduni, apud Seb. Gryphium, 1537, petit in-4% p. 48).
On trouve de nombreux renseignements sur Mathieu de Vauzelles dans les ouvrages déjà cités de Guichenon, Menestrier, Le Laboureur, Colonia, Pernetti ; dans les Bibliothèques françaises de Du Verdier et La Croix du Maine, et dans V Abrégé chronologique de Vhistoire de Lyon par Poullin de Lumina. Nous avons en outre consulté les registres du Parlement de Dombes, conservés aux archives de la Côte-d'Or, et publiés en partie par M. d'Assier de Yalenches, dans son Mémorial de Dombes (Lyon, 1854, in-8<^); le Catalogua des nom^s de MM. les Recteurs et administrateurs de VHôpital général de la Charité et Aumône générale de Lyon, depuis son institution (Lyon, 1742, in-4»); une note manuscrite de d'Hozier, conservée à la Bibliothèque impériale, aux Archives des familles; enfin, un manuscrit très-intéressant de Chuinague, dernier Greffier en chef du Parlement de Dombes, appartenant à M. Mantellier, Président à la Cour impériale d'Orléans, Président de la Société archéologique de l'Orléanais, auquel on doit, entre autres travaux, de savantes dissertations sur le pays de Dombes et sur la monnaie de Trévoux et de Dombes.
çais des Emblèmes (1), à la manière du jurisconsulte Alciat. Il fit partie d'une société littéraire qui se forma à Lyon, sous le nom d'Académie de Fourvière ou VAngélique, et où se réunissaient habituellement les personnes les plus distinguées par leurs talents et la culture .de leur esprit : les de Lange, les de Villeneuve, les Patarin, les Fournier, qui arrivèrent aux plus hauts sièges de la magistrature (2) ; le poète latin Jean Voulté, le célèbre littérateur et imprimeur Etienne Dolet, Tannaliste Symphorien Champier, Tantiquaire du Ghoul, Maurice Scève (3), le lieutenant-général du Roi du
(i)Voir les Lettere scritte al signor Pietro Aretino da molU signori, communitày donne di valore^ poeti et altri excellent tissimi spiriti (Venelia, Francesco Marcolini, 15Si, 2 vol, in-^», tom. II. p. 417 etsuiv.).
(2) Ils devinrent tous les quatre Premiers Présidents.
(3) Maurice Scève, beau-frère de Mathieu de Vauzelles, eomme on le verra plus loin, descendait des marquis de Scèva, ancienne famille du Piémont, qui était venue s'établir à Lyon, au quinzième siècle, avec beaucoup d'autres illustres familles étrangères. Poète distingué, il exerça, selon Pasquier, une certaine influence sur la littérature de son temps, et fut Tami particulier de Clément Marot, qui lui adressa plusieurs pièces de
Peyrat, enfin, malgré sa vie errante, le père de notre poésie. Clément Marot ; et à côté d'eux, comme pour stimuler leur verve, toute une pléiade de femmes spirituelles et charmantes : Sybille et Claudine Scève, celleci première femme de Mathieu (1); Catherine
vers. Il avait deux frères, très-lettrés aussi. Elevé par ses concitoyens à la dignité d'échevin, il dirigea les fêtes qui signalèrent l'entrée solennelle du roi Henri II et de Catherine de Médicis à Lyon, en 1548. Sa devise élait: Souffrir, non mourir. On peut consulter sur Maurice Scève et sur ses ouvrages le P. de Colonia, Hist. litt. de Lyon, t. II, p. 513-517 ; Tabbé Goujet, Biblioth. franc. T. XI, p. 442-452; Estienne Pasquier, Recherehes de la France, VII, 6; enfin, Tabbé Pernetti, les Lyonnais dignes de mémoire.
(1) Sybille et Claudine, sœurs de Maurice Scève, avaient» paratt-il» un rare talent pour la poésie. Le père de Colonia considère comme certain que c'est à elles que Clément Marot, malade» adressa les vers suivants :
À deux sœurs damoyselles lyonnaises.
Puisque vers les sœurs damoyselles Il ne m'est possible d'aller, Suz dizain: courez devers elles, Au lieu de moy vous fault parler :
Dictes leur que me mettre à l'air Je n'ose, dont me poise fort, Et que, pour faire mon effort D'aller visiter leurs personnes, Je me souhaitte estre aussy fort Comme elles sont belles et bonnes.
de Vauzelles (1), parente ou sœur du même; Pernette du Guillet, dont les poésies ont été plusieurs fois réimprimées de notre temps; Clémence de Bourges, qui ne voulut point survivre à son fiancé ; enfin , supérieure à toutes parla hardiesse passionnée de son génie, celle que Ton appelait la Belle-Cor dière, la célèbre Louise Labé !
L'autre frère de George, son frère puîné, Jean de Vauzelles, avait embrassé Tétat ecclésiastique. Curé de TÉglise de Saint- Romain, puis Chevalier de TÉglise métropolitaine de Lyon et Prieur commendataire
(1) Voir M. Bréghot du Lut, dans ses Mélanges biographiques, et littéraires, pour servir à Vhistoire de Lyon (Lyon, Barret. 1828, in-8<», p. 336). — Un autre auteur lyonnais, M. Cochard, dans la notice qu'il a placée en tête des Œuvres de Louï%e Labé (Lyon, Perrin, 1824, in-8", p. XXÏV), cite Catherine parmi les dames de Lyon qui, dans le seizième siècle, se firent remarquer « autant par les charmes de leur esprit que par la régularité de leur conduite, et qui toutes jouirent du rare avantage d'inspirer aux meilleurs poètes du temps les meilleurs vers qu'ils aient faits. je> Cette Catherine de Vauzelles ne doit pas être confondue avec celle dont parle le poète Villon, dans son Grand Testament (double ballade, continuant le premier propos), laquelle vivait à une époque plus ancienne, et que Ton croit être de la même famille.
de Montrottier (1), dépendance de Tabbaye de Savigny, il appartenait à cette élite de savants, de littérateurs et d'artistes dont aimait à s'entourer la sœur de François I", Marguerite, reine de Navarre, qui le nomma son Maître des Requêtes (2). La gravité de ses mœurs, Tardeur de sa piété, sa noble prestance (3), le faisaient remarquer à cette Cour si brillante, mais novatrice et quelque peu licencieuse. Il était en même temps Aumônier de François I" (4). On lui doit plusieurs livres ascétiques, notamment, une histoire de la vie de Jésus-Christ, d'après les évangiles (5). Épris de la littérature italienne,
(1) Du Verdier et La Croix du Maine, Guichenon, Le Laboureur, de Colonia, Pernelti, Vintimille, de Bello Rhodio, etc.
(2) Mazzuchelli, Vita di Pietro Aretino (in Brescia, 1763, in-12, p. 247).
(3) Insignis forma justitiâque vir est.
/. de Vintimille^ dans une élégie inédite, qu'on trouve à la suite de son poème de Bello Rhodio.
(4) Voir la dédicace à François I" de la traduction de la Genèse de P. Arétin, par Jean de Vauzelles (Lyon, Sébastien Gryphîus, J542. in-8«).
(5) Histoire évangélique des quatre Évangélistes (Lyon, Gilbert de Villiers, 1526, petit in-8'>). — Mais Touvrage le plus curieux de Jean de Vauzelles est intitulé : Les simulachres et historiées
il fut le premier qui la fit connaître à la France, en traduisant en langue vulgaire les ouvrages qui obtenaient alors en Italie le plus de vogue (î). Il a laissé en outre des poésies, qu'on trouve éparses dans les recueils que publiaient en commun Clément Marot, Mellin de Saint-Gelais et les poètes de leur société (2). A Tinstar de Tantiquaire du Choul, son ami, et du célèbre Jean GroUier,
faces de la Morty autant élégamment pourtraictes que artificiellement im4nginées (à Lyon, sous Técu de Coloigne, 1538, petit in-4", vélin , orné de gravures sur bois représentant des sujets dans le genre de la danse macabre). La bibliothèque de Lyon en possède un exemplaire.
(1) C'est ainsi qu il traduisit les principaux ouvrages de piété composés par Pierre Arétin, avec lequel il entretint, comme plusieurs personnages illustres de son temps, une correspondance littéraire. Voir les Lettere di Pietro Aretino (in Parigi, 4609, 6 vol. in-8®) et les Lettere scritte a Pietro Aretino.
(2) Voir notamment le recueil intitulé : Blasons anatomiques du corps féminin, faits par divers auteurs (Lyon, François Juste, 1537, in-16; réimprimé avec d'autres blasons, en 1807 et 1809, à Paris, par Méon.) Voir aussi les éditions données par Jean de Tournes, au seizième siècle, des œuvres de Louise Labé et des Rymes de Pernette du Guillet. — Jean de Vauzelles ne mettait pas toujours son nom en tète de ses ouvrages ; il y substituait souvent ces mots : D'un vray zèle ou Crainte de Dieu vault zèle. Ces sortes de devises ou anagrammes étaient alors fort à la mode, surtout à la Cour de Marguerite.
il possédait une bibliothèque précieuse et un cabinet d'objets rares et curieux (1).
C'est auprès de ces savants hommes, c'est dans un milieu si favorable au développement d'un jeune esprit, que George de Vauzelles commença Téducation de son pupille.
Passionné lui-même pour les belles-lettres, il avait rapporté de ses voyages de précieux manuscrits grecs (2), et s'occupait alors à rédiger le récit des événements dont, comme un autre Commandeur de Rhodes, le bâtard de Bourbon, il avait été l'un des héros (3) avant d'être l'historien, récit qui, malheu-
(1) Lettere scritte a Pietro AretinOy tom. H p. é\é et suiv.
(2) a Tant y a, dit Guillaume du Ghoul, en parlant du Colosse de Rhodes, que sommairement j'en diray ce que j'en ay tiré d'un livre grec fort ancien, toutesfois acéphale, qu'autresfois me presta feu Messire George de Vauzelles, Che^^alier de Rhodes, Commandeur de la Torrette, et qu'il avoit autçesfois apporté de Grèce, mon voisin et singulier amy, et duquelrje n'ay voulu taire le plaisir qu'il me feit, pour avoir esté en son vivant homme libéral de ce qu'il avoit à l'endroit de tous ses amys. »
Discours de la Religion des anciens Romains (Lyon, Guillaume Roville, 15S7, grand in-^*», p. 194).
(3) ce Ëgregium sanè de se spécimen exhibuit », dit en parlant de George de Vauzelles, J. Fontanus, de Bello Rhodio (Paris, Christian Wechel, 1540, lib. II, p. 71).
reusement, s'est perdu, et dont le souvenir ne serait même pas venu jusqu'à nous, si Jacobus Fontanus (Jacques Fontaine), de Bruges, Chevalier de Rhodes, ne disait y avoir puisé quelques détails pour écrire rhistoire du siège.
George et ses frères habitaient sous le même toit ; ils avaient les mêmes relations, les mêmes goûts, les mêmes sentiments ; ils vivaient dans la plus parfaite union (1).
(1) G*est ce qu'atteste un petit hendëcasyllabe de Voultë : Ad très Vauzellios fratres.
Très fratres oeleberrimi optimorum ; Très vitâ, et genio, et pares amore ; Quibus una domus tribus, fidesque Una est, una eadem tribus voluntas : '
Vos sic vivite semper, et valete, Humanis pariter Diisque grati.
<i Atix trois frères de Vau%elles.
a Frères, tous trois des plus célèbres entre les meilleurs, qui tous trois rivalisez de vertu, de talents et d'affection ; qui n'avez tous trois qu'une maison, qu'une foi, qu'une volonté, puissiez-vous vivre ainsi toujours, et en santé, également agréables aux hommes et aux Dieux ! »
Joannis Vulteii, RemensiSy Epigrammatum libri IV (Lugduni , sub scuto basiliensi , apud Michaelem Parmanterium, 1537, petit in*12|.
Un poète cité par Guichenon, Gilbert du Chert, comprend
Chacun d'eux fut un père pour Vintimille.
Mais ce n'était point assez de cette éducation domestique : George envoya successivement son élève aux écoles de Lyon, de Paris et de Toulouse , où professaient les maîtres les plus habiles (1). Le jeune descendant des Empereurs de Nicée répondit merveilleusement à tant de soins : il acquit en peu de temps des connaissances presque universelles, apprit plusieurs langues, et montra bientôt les rares qualités d'esprit et de cœur qui devaient le distinguer.
également les trois frères de Vauzelles dans un même éloge : Saepius audaces tentavi effundere versus Vauzelianorum stemma decusque trium.
Gonatum ecce meum, sed non sine scommate risit Ipsa sui princeps Galliopaea chori, etc.
« Bien des fois, malgré mon insuffisance, il m'est venu en tête de célébrer en vers la noble origine et la gloire des trois Vauzelles. 4e ressaie aujourd'hui, mais non sans faire sourire de pitié Calliope, cette reine de 1^ troupe qu'elle conduit, etc. »
(1) Il nous suffira de citer Jean de Boysson et Jean Coras, sous la direction desquels Vintimille étudia la science du droit à Toulouse, avant d'aller prendre à Pavie les leçons d'Alciat. Il se perfectionna dans l'étude du grec sous Lazare Buonamico, qui enseignait avec beaucoup d'éclat les humanités à Padoue ; Gatarino (Lancelot-Polito), habile théologien, et un certain abbé Hurald l'eurent également pour élève.
38 VIE DE JACQUES DE Vir^TIMlLLE.
Mais le premier usage qu'il fit de ses talents fut de composer un poème en vers latins à la louange de son libérateur et second père. Ce poème, dont le sujet est la guerre de Rhodes, est divisé en trois livres, et contient plus de deux mille vers. Il n'a jamais été imprimé. Vintimille le commença à l'âge de quatorze ans, vers 1526, le termina Tannée suivante, et le dédia au frère de son bienfaiteur, Jean de Vauzelles, Prieur de Montrottier. — Sans doute, lui disait le jeune poète, les vers que je vous envoie ne sont ni de Virgile ni d'Ovide ; sans doute vous trouverez dans cet ouvrage bien des fautes, que, plus âgé, j'y reconnaîtrai moi-même : mais vous aurez égard à ma jeunesse et me tiendrez compte de ma bonne volonté. Je l'ai composé dans les courts instants que j'ai pu dérober à mes études. Je ne me flatte point d'y avoir rendu pleine justice au Chevalier votre frère, dont la Renommée a publié partout les hauts faits : j'espère du moins n'avoir jamais parlé de lui qu'avec convenance (1).
(i ) Dédicace du poème de Belle Rhodio au Prieur de Montrottier.
Dans ce poème, qui, malgré des traits heureux, accuse en effet Tinexpérience d'un enfant, (1) Vintimille célèbre ou raconte les principaux faits d'armes accomplis en commun par son père et George de Vauzelles ; la trahison, si funeste aux Chrétiens, du trop fameux chancelier d'Amaral; la mort glorieuse d'Alexandre ; le désespoir de madame de Vintimille et de ses enfants ; l'entrée des janissaires dans la maison paternelle ; l'embarquement des Chevaliers, tableaux, hélas !
auxquels la mémoire avait plus de part que l'imagination ! Un peu plus tard, il y joignit quelques pièces fugitives, entre autres, la suivante, dans laquelle il rend à la bravoure du Commandeur de Vauzelles et en même temps au profond savoir du Prieur de Montrottier un nouvel hommage :
Ad dominum de la Torrette^ Mœcenatem suum,
O quàm exceilebas, qualis quantusque ruebas, Millia Turcarum cum tibi terga darent !
(1) Le manuscrit de la Bibliothèque impériale contient d'ailleurs beaucoup de fautes qu'on ne peut attribuer qu'à la négligence du copiste.
Hic virtus animi defendere Graeca docebat ;
Addebat magnum robur in arma Deus.
Tu pietate tuos vincis, tu robore Turcas ;
Doctrinâ frater nomen in astra refert.
Vobis exopto vitam longamque beatamque ;
iEtherea jàm vos ibitis astra semel (1).
« A Messire de la Torrette^ son Mécène.
(( Oh ! de quel' éclat tu brillais, avec quel élan tu « te précipitais, quand les Turcs fuyaient devant toi « par milliers ! Ton noble cœur t'apprenait à défendre (( la cause des Grecs ; Dieu, au milieu de la mêlée, te « donnait une rare intrépidité. Par ta piété tu sur- (( passes tous les tiens, par ta bravoure tu triomphas « des Turcs. Ton frère, par la science, porte son nom a jusqu'aux cieux. Je vous souhaite à l'un et à l'autre « une vie longue et heureuse ; un jour, vous vous u élèverez ensemble vers les constellations célestes. »
Deux autres pièces du même recueil témoignent que si le jeune Vintimille éprouvait pour sa nouvelle famille les sentiments de la plus vive reconnaissance, il n'avait pourtant pas oublié les personnes auxquelles il tenait par des liens encore plus étroits, principalement sa mère et sa sœur, dont il
(1) Manuscrit de la Bibliothèque impériale, feuillet 68.
ignorait alors la destinée. On en jugera par la pièce à sa mère :
AdMatrem, Te guacumguë ferat, vitae discrimine salvain,
Vel mare, vel tellus, nostra vel arva ferant, Tutamen hâc mecum semper tellure manebis,
Te mea, te servant carmina, corque memn (1).
A ma Mère,
« Débarrassée enfin du fardeau de la vie, quel que « soit le lieu qui te possède, ou la mer, ou la terre, « ou notre pays, va, tu seras toujours avec moi sur « la terre que j'habite ; va, mes vers et mon cœur « conservent ton souvenir. »
Elle vivait encore, cette mère bien-aimée ; Perretine et Marc vivaient. Liés à la fortune de rOrdre de Saint-Jean, ils suivirent les Chevaliers dans Tîle de Malte, quand Charles- Quint la leur eut concédée, en 1530. Le Grand-Maître et le Conseil de la Religion proposèrent alors à madame de Vintimille de donner la croix et Thabit de Chevalier à ses deux fils, malgré leur grande jeunesse ; mais cette dame ne voulut jamais y consentir,
(1) Manuscrit de la Bibliothèque impériale, feuillet 63.
disant que la destinée de ses enfants tendait ailleurs, et qu'avec Taide de Dieu, elle espérait que leur race pourrait un jour, non-seulement se perpétuer, mais redevenir florissante.
Cependant, Jacques de Vintimille avait atteint Tâge de vingt ans; son éducation était terminée : le moment était venu de la compléter par des voyages et par de nouvelles études dans diverses universités. Il demanda à son bienfaiteur la permission de se rendre en Italie, où il espérait retrouver son frère et recueillir quelques débris du patrimoine de sa famille. George, qui était à cette époque l'un des plus anciens et des plus illustres compagnons de Villiers de l'Isle-Adam, accéda d'autant plus volontiers à ce désir , qu'ayant accompli la tâche qu'il s'était imposée en France, il tournait déjà les yeux vers l'île de Malte, où l'appelaient de nouveaux devoirs, de nouveaux périls, mais où l'attendaient aussi de nouvelles dignités, car il devint peu de temps après Receveur général du grand prieuré d'Auvergne (1).
(l)Guichenon, Pernetli, dans les ouvrages déjà cités. Un
Vintimille partit donc: tantôt écolier, tantôt soldat, il visita les principales universités de ritalie, à la suite des armées françaises, qui avaient repris les hostilités quelque temps interrompues par la paix de Cambrai ; puis il se dirigea vers la contrée qu'avaient habitée ses pères ; mais , comme elle était en proie aux factions, il n'y séjourna point, et se rendit à Pavie, dont TUniversité était alors très-célèbre, t L'été, dira-t-il plus € tard (1), j'y vivais en soldat, ainsi me pres- « sait la dure nécessité; mais l'hiver, j'occu- « pais mon temps à cultiver les Muses. Les « lauriers que j'avais mérités par mon épée, € je les méritais également par ma plume, « disciple tour à tour de Minerve et de « Mars. »
factum imprimé à Lyon, en 1630, pour François de Vauzelles, petit-neveu du Commandeur, et conservé aux Archives des for milles , à Paris , dit même que George était désigné pour remplacer comme Grand-Maître l'un des successeurs de Villiers de risle-Adam (sans doute Jean d'Omèdes), mais qu'il fut surpris par la mort.
(1) Dans une élégie tirée d'uu recueil de pièces latines composées par Vintimille et ses amis à la mémoire de Maclou Popon ou Pompon, conseiller au Parlement de Dijon.
Miles eram œstate h)c, ità me sors dura premebat : Musarum at brumae tempore cultor eram.
Quœ meritus bello fueram studia ipsa merebant, Palladis inque vices Martis alumnus eram.
Vintimille rencontra sur les bancs de Tuniversité de Pavie un jeune homme venu de la province de Bourgogne, pour étudier le droit sous Alciat. A peine se furent-ils connus, qu'ils s'aimèrent; ils ne se perdirent plus de vue, et vécurent pendant près de quarante ans dans la plus touchante intimité. On a remarqué, dit à ce sujet Vintimille, qu'un Grec est rarement fidèle à un Grec, et un Français à un Français : c'est pour cela sans doute que, voulant faire deux amis, le sort a réuni un Français à un Grec. Ce jeune homme s'appelait Maclou Popon. Sa naissance était obscure ; mais il se faisait déjà remarquer par son mérite. Infatigable au travail, également apte à tous les genres d'étude, il parlait les langues grecque et latine avec la même facilité et la même distinction que la française, aimait les lettres et les arts, et jouait admirablement du luth. Il s'adonna principalement à la jurisprudence, acquit à
Dijon une grande réputation comme avocat, puis entra au Parlement, dont il devint une des lumières.
C'était le moment des expéditions de Charles-Quint contre Barberousse et contre l'Afrique. Aussitôt après avoir quitté Pavie, Vintimille suivit ce prince à Alger. Il revint en France par TEspagne et se rendit à Lyon.
Il y retrouva, non-seulement les frères de son bienfaiteur, mais encore leurs amis, qui étaient déjà les siens, Jean du Peyrat, les frères Scève, Guillaume du Choul et Clément Marot.
Cette société choisie descendait quelquefois des hauteurs de Fourvière et oubliait volontiers dans des réunions d'un caractère plus intime les solennités littéraires de la maison de l'Angélique. Ces personnages si divers d'esprit et de mœurs, mais au milieu desquels régnait la plus franche et la plus invariable cordialité, se rencontraient quelquefois, avant 1537, chez le poète Jean Voulté, de Reims, ancien professeur à Toulouse, qui fut assassiné quelques années après par un homme contre lequel il avait gagné un procès.
C'est pour inviter Vintimille à une semblable réunion, que Voulté lui envoyait ce billet amical en deux vers :
A CoBûa, si, Jacobe, vis jocari, NobisGum venias, sumus parati.
« Jacques, si tu veux te divertir avec nous, viens « nous rejoindre après souper ; nous t'attendons. »
Une autre fois, le même poète forme des souhaits pour son jeune ami ; mais que lui souhaite-t-il? la richesse, les plaisirs? Non. La vie des camps ? Pas davantage. Et quoi donc? sagesse antique, te voilà bien ! — Un esprit droit dans un corps sain.
Non aurum, nec opes locupletum, castra nec arces, Nec segetes tibi, nec pinguia rura precor ;
Non merces varias, non ditis munera Crœsi, Non reguui mensas^ PontificumquQ dapas ;
Non armenta, grèges, mollis non gaudia Içcti , Sed rectum in valide corpore mentis opus.
Vintimille tenait d'ailleurs dignement sa place au milieu de ces spirituels et illustres amis. La nature avait été libérale envers lui, et l'éducation avait secondé la nature: il avait étudié avec succès l'histoire, la jurisprudence, les mathématiques et jusqu'à Tar-
VIE DE JACQUES DE Vf^TIMILLE. 47
chitecture; il possédait la plupart des langues mortes et vivantes, et cultivait tout à la fois la peinture, la musique et la poésie. Il faut remonter au seizième siècle pour trouver chez un seul homme des connaissances si étendues réunies à des talents si variés.
Mais les belles-lettres eurent d'abord ses préférences, et c'est d'elles qu'il fera plus tard cet éloge bien senti : < Tant s'en fault c que les lettres corrompent ou amollissent € les cœurs généreux, que par le contraire c elle les façonnent, aiguisent et enflamment < aux belles entreprises. Car l'on void par € expérience que la hardiesse, dénuée de € discours, se tourne en furie et témérité, et € l'esprit de beaucoup se rend lourd et hé- € bété, s'il n'est poly et façonné parles let- €tres(l). »
Il n'avait d'ailleurs aucun préjugé de race; il connaissait toute la dignité de la pensée ; il croyait, en se livrant à l'étude, moins encore satisfaire un goût personnel, que
(1) Epistre dédicatoire de 1â traduction d'Hérodien, édition de
donner aux hommes de sa caste un utile exemple. « Pour corriger, dit-il, les humeurs € de ceux qui estiment les lettres inutiles « aux gens nobles, j'ay bien voulu donner € la voile aux vents avec ceux qui ont couru « ceste mer (1). » C'est ainsi que Jean-André Lascaris, surnommé Rhyndacénus (2), son parent, n'avait pas dédaigné, dans son zèle pour Tavancement des lettres, de corriger des épreuves d'imprimerie, avant que François I" l'eût chargé de former avec Guillaume Budé, la bibliothèque de Fontainebleau. Jacques, dans sa première jeunesse, avait connu ce vénérable vieillard ; il l'honorait comme un père, et avait toujours son exemple devant les yeux (3).
(1) Epistre dédicatoire, ibid.
(2) Du fleuve Rhyndacus, en Phrygie, sur les bords duquel il était né.
(3) Lascaris ille mihi consanguinitate propinquus,
Pro pâtre quem coïui, tune puer ipse, senem.
Is gratus Musis, et rébus natus agendis, Non mage principûs quàm mihi charus erat.
J, de Vinlim.y dans le recueil relatif à M. Popon.
Cependant Vintimille avait dépassé Tâge de trente ans, et il ne s'était pas encore préoccupé sérieusement de l'avenir. De ressources personnelles, il n'en avait point : ses protecteurs pouvaient lui être enlevés par Tâge, par la maladie; quant à sa propre famille, elle était disséminée ou disparue.
Disons, pour n'y plus revenir, dans quelle situation elle se trouvait.
Trop cruellement éprouvée, madame de Vintimille était morte en 1533, après avoir édifié les habitans de l'île de Malte par sa piété. Par une sorte d'intuition, dans laquelle on crut voir une révélation surnaturelle, elle avait prévu le jour de sa mort, et béni, avant d'expirer, le mariage de sa fille, l'Arcondesse Perretine, avec un gentilhomme rhodiot, de race noble et ancienne, nommé Théodore (1). Quant à Marc, frère aîné de Jacques, il remplit longtems les fonctions de
(1) 11 s'était distingué pendant le siège de Rhodes :
Te levir Théodore, Rhodos quo clara régente, SaBpè hostes vidit vertere terga suos.
Vintim.., dans Télègie déjà citée.
grand-vicomte près TOrdre de Malte; puis revint au Gunio, dans la maison paternelle, et épousa Thomasine deGalioni, issue d'une noble famille génoise. Il en eut deux fils.
Alexandre, Taîné, se fit:prêtre; le second, Prosper, vint en France, s'attacha à la fortune des princes de Lorraine, et épousa madame Claude de Gornillion; mais cette dame, qui appartenait à Tune des premières maisons de la Savoie, ne lui donna point de postérité.
Vintimille se trouvant donc privé de ses appuis naturels, profita du crédit dont jouissait auprès de François I" et de sa sœur Marguerite le Prieur de Montrottier, pour se faire présenter à la Cour, où il fit bientôt d'illustres et utiles connaissances. Sa position toutefois y demeura quelque temps incertaine, <i non par faute de courage,, mais, « comme il le dit, par défaut de moyen. »
Il ne trouva d'abord à la Cour qu'un seul emploi de ses talents : ce fut de faire « des « devises et pourtraicts de tableaux, tapis- « séries, verrières et ornements de maisons « et jardins de rois et princes, avec des
VIE DE JACQUES DE VINTIMILLB. 5i
c inventions belles et rares, pour satisfaire à € leurs desseins (1). » Il s'appliquait d'ailleurs à ne voir que la meilleure compagnie, fuyant avec un soin extrême le commerce des parvenus et des courtisans. Quant aux hommes d'une naissance distinguée ou d'un mérite solide, il recherchait avidement leur entretien, et s'oubliait souvent à disserter avec eux sur la politique et sur la guerre.
François I", qui aimait et favorisait les gens de lettres, distingua bientôt Vintimille ; et pour utiliser la connaissance naturelle que ce jeune homme avait de la langue grecque, il lui commanda de traduire en français la Cyropédie de Xénophon. Jacques s'empressa de déférer à ce désir : il entreprit sans répugnance un travail dont il comprenait toute l'utilité pour sa nouvelle patrie. « J'ay tous- « jours estimé, écrivait-il longtems après, € dans son excellent Advertissement et re- € monstranee aux censeurs de la langue « française, que ce n'est moins d'honneur
(1) Discours des hommes illustres de la race des comtes de Vintimille, etc.
€ de bien traduire que d'inventer. Et diray € plus, que les translateurs ont plus apporté € de profit aux Romains et François, que les c autheurs mesmes; et sans iceux, l'Italie, € la France et AUemaigne seraient abysmées c en profonde ignorance. Les autheurs plus € signalez, qu'ont-ils faict autre chose que € traduire, imiter, refaire, desguiser et com- € piler les inventions d'autruy ? Conférez les € Grecs aux Latins, vous trouverez que Plante € et Térençe ne sont autre chose que Mé- € nandre et Aristophane desguisez ; Cicéron, < orateur tant estimé, imitateur et singe de € Démosthène; Virgile, poète sans pair, € translateur de Théocrite, Hésiode et Ho- € mère. Justin, par ses épitomes, a faict € perdre Thistoire de Trogus Pompéius, le € premier de son temps ; et peu s'en a fallu « que Florus n'en ayt faict autant de Tite- « Live. Bref, les plus grands autheurs se « sont emplumez, sinon par larcin, du moins « par imitation des œuvres d'autruy. Telle « est la vicissitude de toutes choses, et la « condition des influences célestes. »
Cette manière d'envisager l'invention lit-
téraire, était plus neuve du temps de Vintimille, elle était surtout plus nécessaire qu'elle ne le serait aujourd'hui. Notre vieille langue avait son génie sans doute; mais elle ressemblait à ces arbres qui, faute de culture, ne produisent que des fruits médiocres. Rabelais, dans la prose, et Marot, dans la poésie, avaient montré ce qu'elle pouvait; mais, sous leur plume habile, elle n'avait guère exprimé que la gaîté naïve ou l'humeur satyrique de nos pères : il fallait puiser aux sources d'une littérature plus étendue et plus élevée ce qui lui manquait, et lui donner de cette manière comme une expérience anticipée. De bonnes traductions, en dissipant l'ignorance, étaient le moyen le plus sûr d'atteindre ce résultat. C'est ce que comprit Vintimille, moins hardi sans doute, mais beaucoup plus sage que Ronsard et sa pléiade, qui, pour avoir voulu trop tôt marcher seuls, se perdirent, et par l'importation maladroite d'idiotismes grecs et latins dans notre langue, mirent en péril son heureuse ingénuité. Vintimille, disons-nous, ne voulut parler que la langue ordinaire, et
il rendit ainsi un véritable service à la littérature :
€ C'est ce que j'estime, écrit-il, devoir € estre gardé principalement es traductions, € et trouve bon d'escrire tout ainsi que je € parle, espérant que la France me reco- « gnoistra, non pour hoste, mais pour enfant, € et m'entendra sans truchement : et comme « le François aime la rondeur et simplicité,
< il ne rejettera la naïfveté et candeur dont
< je fais estât, usant d'un langage commun, « non fardé et vrayement françois, que j'ay € appris au sortir de Rhodes, des mieux « parlans de la Cour (1). »
Le choix de la Cyropédie, ce roman moral, qui fut à peu près pour l'antiquité ce qu'a été pour nous le Télémaque^ convenait à VintimîUe, qui, comme plusieurs personnages éminents des quinzième et seizième siècles, appartenait par ses tendances élevées à l'école socratique ou platonicienne. Les deux premiers livres de sa traduction étaient ter-
Ci) Advertissemenl et remonstrance aux censeurs de la langue française.
il les avait recopiés de sa main, et venait de les offrir au Roi, en 1547, quand celui-ci mourut à Rambouillet.
Henri II accueillit favorablement la traduction complète de la Cyropédie : Vintimille la lui présenta avec la traduction de VHistoire des successeurs de Marc-Aurèle par Hérodien (1), qu'il avait commencée vers la même époque, étant, comme il le dit, « en expé- € dition de guerre soubs le grand roy Fran- « çois, es camps de Jaillons et Boloigne. »
Il avait dédié cette dernière au connétable Anne de Montmorency dès Tannée 1544. Elle ne parut que dix ans après, précédée d'une lettre à Fauteur par Pontus de Tyard, son ami, qui lui avait dérobé sa traduction et l'avait fait imprimera son insu (2).
Ces traductions furent alors très-remar-
I (i) G*est une traduction latine du même ouvrage qui> dans le
siècle précédent, avait commencé la réputation d'Ange Politien,
' dont les talents jetèrent tant d'éclat sur Tadministration de
I Laurent de Médicis, à Florence.
' (2) On lit en tète de la traduction d'Hérodien (édition de 1580)
une longue pièce de vers, adressée par Guillaume des Autels,
! poêle bourguignon, à Pontus, au sujet de ce larcin littéraire.
quées, quoique Amyot eût déjà publié son Plutarque. Elles méritèrent à Vintimille les bonnes grâces du Roi, et lui valurent une gratification considérable. Le naturel, la simplicité gracieuse, Télégance qui les distinguent, le feu doux et piquant qui les anime, trouvèrent dans le inonde savant et à la Cour de dignes appréciateurs. Mais elles essuyèrent aussi quelques critiques (1), épreuve que subissent tôt ou tard les œuvres auxquelles il est donné d'occuper l'attention publique.
Vintimille, plus sévère encore envers luimême, remania plusieurs fois, et après beaucoup d'années, ses traductions ; mais de la mauvaise humeur pédantesque de quelques censeurs, qui lui reprochaient jusqu'à sa qualité d'étranger, il ne se préoccupa guère : car son premier tort à leurs yeux était précisément de résister à l'importation barbare que nous signalions tout à l'heure :
« Autres m'ont voulu blasmer, dit-il, de € n'avoir usé en mes traductions tant de
(1) Baillet, Jugement des savants, (1722, 7 vol. in-4o,lomelll, page 110).
THérodian que de la Cyropédie , des phrases modernes, élégances et figures affectées et obscures, dont les nouveaux escrivains ont commencé d'orner leurs escrits, me rejettant comme estranger et antiquaire. De m'appeller estranger, ils ne me font pas tant d'injure, qu'ils font de tort auxRoysqui m'ont receu et enté en France, il y a plus de cinquante ans, (il écrivait ceci en 1580) et honnoré d'estats et charge s souveraines et louables. Des autres objects je ne tiens compte, et ne demanderay jamais le pardon que demandoit Albin, puisque jusques à présent on a trouvé peu ou rien à redire en mes traductions. Si je n'ay suivy leur façon de parler, je ne pense avoir failly : d'autant que aucuns d'eux usent de termes, phrases, épithètes et orthographes si estranges, qu'ils font comme une fricassée de mots de divers pays, et gastent et corrompent la grâce et naïfveté de la langue françoise. En quoy je ne suis pas d'accord avec eulx, comme l'on verra un jour par un Traicté à part, si j'ay loisir. » Puis, parlant des écrivains
qui honoraieDt alors la France par leurs talents, il ajoute avec modestie : t Je ne tend « pas à si hault vol. Ceulx qui ont Taîle plus € forte monteront plus hardiment à Tessor:
€ à moy ce sera assez de voler bas et nager € terre à terre pour ne courir fortune (1). >
Dans le temps même où il s'occupait de la Cyropédie et de l'Histoire d'Hérodien, Vin tiraille traduisait de l'italien en français deux ouvrages de Machiavel : Le Prince et l'Art de la guerre. Il offrit encore au connétable de Montmorency ces traductions, qui peutêtre n'ont jamais été imprimées, qui dans tous les cas ne se trouvent plus aujourd'hui, et dont nous aurions jugé inutile de parler, si Vintimille lui-même, dans le précis succint qu'il a laissé de sa vie, n'en faisait mention.
Pour montrer ce qu'il pouvait dans un autre genre, Vintimille, à l'exemple de son ancien maître Alciat, donna une édition des lois romaines, qui a conservé le nom d'Editio
(1) Advertissement et remonstrance aux censeurs de la langue française.
vintimilliana. Le Code et les Novelles parurent en 1548, à Paris, le Digeste, en 1550 (1). C'était le texte publié, en 1529, à Nuremberg, par le jurisconsulte allemand Haloander, mais revu sur les Pandectes florentines, c'est à dire sur le célèbre manuscrit trouvé à Amalfî, dans le xii* siècle, et qui, des mains des Pisans, était passé dans celles des Florentins. Vintimille y ajouta un grand nombre de textes ou gloses, qu'il avait recueillis en Italie, plus de dix ans avant que le duc de Florence publiât une édition authentique des Pandectes. Il composa en outre quelques ouvrages qui ne virent point le jour, mais que ses amis se passèrent de main en main.
Des travaux si divers avaient étendu sa réputation, et, en lui conciliant l'estime des plus hauts personnages, lui avaient permis de faire à la Cour une figure digne de sa naissance. Outre le connétable de Montmorency, qui le protégeait ouvertement, à cause de la
(4) Voir Antoine Terrasson , Histoire de la jurisprudence romaine (Paris, i750, in-fol. p. 381.)
parenté qui existait entre sa femme, Magdeleine de Savoie, et la famille de Vintimille ; outre les enfants du Connétable, spécialement François et Henri , avec lesquels il vivait dans une grande familiarité, il avait trouvé de puissants amis dans les cardinaux du Bellay et de Tournon, ceux de Lorraine et de Sens, les ducs de Guise et d'Aumale.
Bientôt, les seigneurs de Rambouillet-d'Angennes, père et fils, à la maison desquels il était plus particulièrement attaché, lui donnèrent accès auprès de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, qui faisait bâtir le célèbre château d'Anet. Les devises et poésies que Vintimille composa pour cette délicieuse résidence, dans le genre où excellait son ancien ami Maurice Scève (1) , eurent tant de succès, qu'elles lui concilièrent la faveur de Diane, souveraine maîtresse des libéralités du Roi et de son cœur.
Mais une protection qui lui était plus précieuse encore, parce qu'elle était le prix d'un
(i) Mauricius Scaeva in charis mihi vixil amicis, Gallica quo primùm Délia clara fuit.
Vintim,, dans Télégie latine déjà citée.
solide mérite, était celle des chanceliers Olivier, Bertrand et deTHospital. Ce dernier surtout faisait beaucoup de cas de Vintimille, et ne perdait aucune occasion de le lui témoigner. Un office de conseiller-clerc étant devenu vacant au Parlement de Bourgogne, par rélévation d'Antoine de Saint-Anthost aux fonctions de premier président du Parlement de Rouen, Vintimille en fut pourvu le 6 mars 1549 (1), et fut reçu le 10 mai 1550.
Le décès d'un de ses collègues, Jean Tisserand, lui permit d'échanger cet office, le 5 octobre 1551, contre un office de conseiller-laïc. La réception de Vintimille en cette dernière qualité eut lieu le 13 novembre de la même année.
Le Parlement de Bourgogne avait à sa tête, en 1550, un illustre lyonnais, un ancien membre de l'Académie de Fourvière, un ami de la famille de Vauzelles, Claude Patarin.
Ce fut une première satisfaction pour Vinti-
(i) Guichenon et \e factura conservé à la Bibliothèque impériale disent que ce fut à la recommandation de George de Vauzelles. Vintimille, dans son Discours des hommes illustres, etc. ne s'explique point à ce sujet.
mille. Mais quelle ne fut pas sa joie, lorsqu'en 1554, une décision royale, à sa sollicitation peut-être, lui donna pour collègue son ami le plus cher, parce que c'était Tami des jeunes années , Maclou Popon ! Les douceurs de la famille conviaient en ce moment Vintimille aux plus tendres épanchements de Tamitié.
Peu de temps après son arrivée à Dijon, il s'était engagé dans les liens d'un mariage mo. deste, mais selon son cœur, et Jeanne Gros, dame d'Agey et d'Escoûelle, sa femme (1), veuve de Zacharie Ghappellain, greffier civil et des présentations en la Cour du Parlement, venait de lui donner une fille.
Partagée entre les devoirs de la magistrature, la culture des lettres, les soins de la famille et de Tamitié, enfin la vie du pauvre exilé allait s'écouler tranquille ; enfin il l'avait trouvé, ce nid qu'il cherchait pour s'y tenir à couvert le demeurant de ses jours, moùis jaloux d'agrandir que d'assurer sa petite fortune : Dieu^ disait-il, y a donné bon suc-
(i) Elle était de Verdun, sur Saône et Doubs.
ces et accroissement (1). — Vaines espérances ! il allait être forcé de s'expatrier une seconde fois ; et déjà s'amassaient sur sa tête des orages plus terribles que ceux même auxquels il avait échappé dans sa jeunesse !
Qui ne la connaît, cette douloureuse, cette sanglante histoire des discordes civiles qui ont déchiré notre patrie pendant la seconde moitié du seizième siècle? Les ruines qu'elles ont amoncelées sur notre sol subsistent encore, au milieu de ruines plus récentes. Sous la minorité de Charles IX, une famille illustre, celle des princes de Lorraine, plus populaire, plus influente que celle du Roi, ose aspirer à la couronne, et, pour y atteindre, déploie toutes les ressources de son génie. Sauver la foi catholique, affermir la monarchie, tel est le prétexte dont elle colore ses entreprises ; chasser les Valois du trône, en écarter les Bourbons, tel est le secret de sa politique.
Catherine de Médicis, mère du Roi, qui administre les aflPaires du royaume comme
(i) Discours des hommes illustres^ etc.
régente, quoiqu'elle n'en ait pas le titre, seconde, en les maudissant, ces ducs de Guise qu'elle redoute : elle ménage, pour les leur opposer, les chefs du parti calviniste, qu'elle hait. Mais, pour l'honneur de la France, Michel de l'Hospital était alors investi de la dignité de chancelier. Né à Aigue- Perse, en Auvergne, d'un médecin qui suivit le connétable de Bourbon dans son exil, il n'avait pu rentrer lui-même en France que grâce à l'intervention du cardinal de Lorraine. Cette circonstance n'affaiblit point son dévouement au Roi et à l'État ; et voyant dans la protection envahissante des Guises un danger pour la royauté plutôt qu'une force pour le catholicisme, convaincu d'ailleurs qu'on ne ramène pas les esprits en irritant les courages, il se déclara pour la tolérance, au risque de mécontenter les deux partis, et s'efforça de la faire prévaloir dans les Conseils de la Reine-mère et de son fils.
C'est à son instigation, et dans cet esprit, que fut rendu l'édit du 17 janvier 1562, qui accordait aux protestants, entre autres droits , celui de s'assembler pour
l'exercice de leur culte, mais seulement hors des villes.
Dans ces difficiles conjonctures, Vintimille pensa que le devoir du Parlement était d'appuyer une mesure qui avait pour objet de prévenir la guerre civile. Il connaissait le chancelier de THospital; il avait foi dans Texpérience et la droiture de cet intègre homme d'État. Il résolut de montrer la même sagesse, fallût-il encourir les mêmes haines ; ajoutons qu'il fit la même violence à ses affections : car, s'il devait moins aux princes de Lorraine que le Chancelier, il avait vécu longtemps dans leur société, et reçu le meilleur accueil dans leur maison.
Mais la majorité du Parlement de Bourgogne ne partagea pas sur ce point les idées de Vintimille : tous les Parlements du royaume, il faut le dire, étaient alors dévoués à la maison de Guise. Le Parlement résista donc à Tenregistrement de l'édit, et députa vers le Roi deux conseillers, afin de lui adresser des remontrances.
Cependant Gaspard de Tavannes, qui était lieutenant-général pour le Roi dans la pro-
vince, et qui fut plus tard l'un des instigateurs de la Saint-Barthélémy, après avoir expulsé de Dijon quinze cents calvinistes qui s'étaient réunis en armes dans un même quartier, avait fait arrêter comme suspects, puis bannir par la justice de la ville, plusieurs conseillers au Parlement. Vintimille, qui s'était montré favorable à l'enregistrement de l'édit, fut compris dans cette proscription.
Les remontrances du Parlement, présentées avec beaucoup de force et d'éloquence par un de ses députés, Jean Bégat, ayant obtenu l'approbation royale, cette compagnie judiciaire, le 1*' juillet 1562, enjoignit à tous ses membres de prêter un serment contenant confession explicite de leur foi, conformément aux articles accordés en Sorbonne en 1543 ;elle décida en même temps que ceux qui refuseraient de prêter ce serment n'auraient plus droit aux entrées ni voix délibérative. Les conseillers exilés par Tavannes ne se soumirent, on le comprend, qu'avec une extrême répugnance. à l'accomplissement de cette formalité. Vintimille pourtant n'hésita pas, car il était sincèrement attaché au ca-
tholicisme ; mais voyant que plusieurs de ses collègues paraissaient mettre en doute sa sincérité, il n'attendit pas qu'on se portât sur sa personne à de plus grands excès, et quitta la France (1).
Le chancelier de THospital lui-même n'était pas traité avec plus de ménagement par ses ennemis. On l'appelait huguenot, athée: Homo doctus, disait-on, sed verus Atheus.
C'est vers cette époque que Vintimille composa son Carmen saturnalitium (poème saturnal), dont le titre contient peulrêtre une allusion à la licence effroyable de ces temps de fanatisme. Il est dédié à Maclou Popon, et je me figure que Vintimille le lui envoya
(1) C*est ce qui résuite d*un sonnet de Vintimille à Jean Tixier, secrétaire du roi, que l'on trouve à la suite du poème intitulé : Carmen saturnalitium, « Dis à Tixier, s'écrie-t-il, en s'ad ressaut à son livre :
Que j'ay des estrangiers mieux aimé le repaire Quand le peuple françois estoît tant irrité.
Di luy tout hardiment que je quittay la France De bon cœur, quand j'y vei toute cruelle outrance Régner plus qu'en Sithie (austère région);
Quand j'y vei Mars sanglant au milieu des campagnes Abandonner au vent ses sanglantes enseignes, Pourempescher le cours de la Religion. »
comme un de ces légers présents que l'on faisait à ses amis pendant les Saturnales romaines... Ce poème latin comprend environ deux cents vers. Il parut à Lyon en 1564 (1), accompagné d'une traduction en vers français, par Pierre Trédéhan, angevin, qui avait inséré dans le même volume une traduction du dialogue de Platon, intitulé Théagès, ou De la Sapienoe, et une épitre en vers français, adressée à Vintimille. Vintimille, de son coté, avait écrit, à la suite du Carmen saturnalitium, les vers suivants, qui servent comme de préambule à la traduction française de ce poème :
A Mac tau Popon^ conseilUer^ etc.