ÉPIGRAMME
Je sçay que si, Maclou, tu fais ta douce lime Passer dessus ma lourde et raboteuse rime, Tu trouveras de quoy fascheusement limer ; Aussi le temps auquel je me mis à rimer Ne pouvoit apporter qu'un grossier style et rude. Tu sçais que le poète ayme la coye estude.
(1) Il doit avoir été composé vers la fin cle 1562 > car le Privilège du roi qui en autorise l'impression est du 5 janvier 1563.
J'estoy de tous costez par guerres tormenté : Le carme doit de crainte estre tout exempté, A tous coups me sembloit veoir la poignante pointe De la dague meurtrière estre à mon gosier jointe. Brief, fust que je dormisse ou prinse le repas, Tousjours frayeur de mort me suyvoit pas à pas. Parquoy sans nul esgard, tu te mettras à lire (Comme juge esbahi) ce que j'ay peu escrire (1).
Le Carmen saturnalitium n'est qu'une sorte d'épître familière, mais pleine de grâce, de bonhommie et de finesse. Maclou ayant été appelé auprès du Roi pour affaire (2), Vintimille lui souhaite un heureux voyage, et le prie d'aller visiter leurs communs amis,
(1) Si le privilège de l'imprimeur n'attribuait expressément à Trédéhan la version française du Carmen saturnalitium, nous inclinerions à penser qu'elle est de Vintimille lui-même, surtout après avoir lu cette dédicace. Dans un siècle où l'érudition était comme inséparable des talents, il n'était pas rare qu'un poète publiât ainsi ses productions dans plusieurs langues à la fois.
(2) Il s'agissait sans doute du démêlé que Popon et le conseiller de Récourt, commissaires députés du roi pour l'exécution de Védit de pacification, eurent avec Gaspard de Saulx- Tavannes, en -IS63. Popon avait assisté, le 27 janvier 1561, à la conférence tenue en présence du roi entre les docteurs catholiques et les ministres de la religion réformée, et dans laquelle on s'était principalement occupé du culte des images. Voir l'abbé Papillon, Bibliothèque des auteurs de Bourgogne (Dijon, 1745, in-fol., 2« partie, pag. 164 et suiv.)-
70 VI£ DE JiLGQUES D£ VINTIMlLLfi.
leur doi>Dant à l'entrée Un millier de saints, en recevant aussi.
Peut-être, lui dit-il, entr^ni les risées, car vous ne travaillerez pas toujours, vous arrivera-t-il à l'un ou à Tautre de prononcer mon nom, mais sur le ton de Tamitié; et alors, si le proverbe est vrai, les oreilles me tinteront. Puis, il le félicite de ce qu'il va voir le chancelier de THospital, Xénie, du mot grec xénos, en latin hospitalis, par allusion au nom du chancelier. Vous pourrez y continue-t-il, entendre commenter par ce grand homme et recueillir comme à leur source les lois qu'il promulgue chaque jour pour le bien de l'État. N'ayez garde pourtant d'ajouter à ses fatigues ; essayez plutôt de le distraire ; entretenez-le de poésie, car
Es saussayes il aime encor se desfascher,
Et sous les bois branchus tout le jour se cacher,
Mesmes les faunes suyvre et tout lascif satyre ;
La petite bruière et quelquefois Tityre
De tuyaux de ségiie, ensemble joints, chanter.
Et ne craignez pas de l'importuner par vos visites : il sait qui vous êtes;
De Popon se souvient, cognoissant son sçavoir.
N'est-ce pas lui qui nous a jugés dignes des emplois que nous occupons? Non, jamais je n'oublierai tout ce qu'il a fait pour moi !
Mais peut-être, avec un sourire : Ce bon Rhodien, vous dira-t-il, cet aventurier, ce soldat, se mêle donc aussi de poésie? est-il fou ? ne sait-il pas que, pour escalader le double mont, il faut être soutenu par les Grâces et convoyé par les Muses? — Répondez que c'est en marchant sur ses traces et malgré moi que je suis devenu poète. Suit une fiction, dans laquelle Vintimille amène ingénieusement l'éloge du chancelier. Une des Muses, Erato, après avoir rappelé tout ce que l'Hospital a fait pour le jeune Roi et pour la France, trace de lui ce portrait :
11 n'est sanctifié par une agraphe d'or ; Ses vêtements ne sont de pourpre somptueuse, N'encor moins enrichis de pierre précieuse ; Mais il est d'un habit tout simple et propre orné.
Elle le montre debout, au milieu des partis contraires, et comme sur les ruines de la patrie :
11 résiste, puissant, contre la grand' tempeste.
Vintimille s'applaudit alors de n'être point
lui-même au timon des affaires : et quel homme sage eût voulu d'un tel honneur au prix d'une lelle responsabilité !
J'envoye aux dieux supresmes
Et prières et vœus : les suppliant qu'ainsi Ne me veuillent jamais charger de tel souci ; [mettre Mais qu'aux heures d'esbat, sans plus, veuillent per- Aux muses de chanter, plaisans jeux entre-mettre, Et avec les amis venir perdre les nuicts.
L'esprit par ris et vin tout deschargé d'ennuis.
Souhait de poète , mais qui dénotait chez un homme habitué comme Vintimille à la vie active, plus de lassitude et de découragement que d'indifférence !
Telle est a peu près l'économie de ce petit poème, dont les exemplaires sont devenus fort rares. Voulant en détacher quelques morceaux, nous avons dû, pour la commodité du lecteur, préférer au texte latin, qui a plus de grâce, la version française de Trédéhan.
Cependant le zèle intempestif des Parlements portait ses fruits : la guerre civile exerçait partout ses ravages. Les progrès du parti calviniste, qui venait de s'allier avec les
Anglais, forcèrent le conseil delà Régence à publier, le 19 mars 1563, un nouvel édit, qui fut appelé édit de pacification, et qui faisait au culte réformé des concessions beaucoup plus étendues que Tédit de 1562.
Le Parlement de Bourgogne formula aussitôt de nouvelles remontrances ; mais les temps étaient changés ; elles furent mal accueillies, et des lettres patentes du Roi du 26 mai 1563, prescrivirent à la Cour Tenregistrement et la publication de Tédit. Elles lui enjoignirent en outre de laisser rentrer dans son sein, sans leur imposer de conditions, les conseillers qui en avaient été exclus ou qui s'en étaient éloignés. Le Parlement hésita d'abord; mais enfin il se rendit. Vintimille revint alors à Dijon.
Déjà le chancelier de THospital, dont l'activité suffisait à tout, se préoccupait de réformes à introduire dans l'administration de la justice, et préparait la célèbre ordonnance de Moulins, que celles de Louis XIV n'ont fait en quelque sorte que reproduire. Vintimille, consulté, prit une très-grande part à ces travaux préliminaires, avec Claude Le-
fèvre, premier président du Parlement de Bourgogne ; et tous deux furent appelés à leur donner la sanction dans l'assemblée des notables de Moulins, en 1566 , honneur auquel le chancelier n'associa que cinq membres des autres Parlements.
Vintimille reçut bientôt une nouvelle et non moins importante commission. A la sollicitation des états de Bourgogne, le Parlement, depuis quelques années, avait décidé qu'il serait procédé à la réformation, interprétation et ampliation de la Coutume qui régissait cette province.
Le roi Charles IX ayant accordé à cet effet des lettres patentes en 1567, Jean delaGuesle, premier président, du consentement et avis des députés des trois états, s'associa pour rédiger ce nouveau Code les deux jurisconsultes les plus distingués du Parlement, Jacques de Vintimille et Jean Bégat.
Le premier président fit ensuite notifier la commission par tous les baillages et sièges principaux de la province de Bourgogne, et en même temps ajourner les députés de chaque baiUage pour apporter par devant les
YI£ DE JACQUES DE YINTIMILLE. 75
commissaires les procès-verbaux des conférences et avis sur la réformation.
Et le 30 décembre 1568, de Vintimille et Bégat, conseillers, réunis en commission avec le premier président de la Guesle, dans son hôtel, en présence de Claude Bretagne, aussi conseiller, de Marc Fyot , avocat et conseil des états, et de Lazare de Souvert, commis greffier desdits états, commencèrent leurs opérations : ils en prononcèrent la clôture le 23 septembre 1569. Ce travail avait donc duré environ neuf mois, pendant lesquels les commissaires s'étaient réunis plusieurs fois chaque semaine. Les cahiers rédigés par eux comprenaient 391 articles.
La commission dressa, Tannée suivante, les procès-verbal de la réformation, avec le concours de Fiacre Hugon de la Beynie , président à mortier, appelé pour remplacer le premier président de la Guesle, qui venait d'être nommé procureur-général à Paris :
et le nouveau texte de la Coutume, sanctionné par lettres patentes du Boi, devint exécutoire dans toute la Bourgogne, à partir du 9 décembre 1575, jour où ces lettres furent entérinées
par arrêt du Parlement. Il n'est pas besoin d'ajouter que des services si considérables avaient acquis à Vintimille autant d'influence au sein du Parlement qu'il y avait rencontré, quelques années auparavant, de préventions.
Déjà, sur les représentations de ce Corps tout entier, des lettres patentes du Roi du 17 décembre 1568r, l'avaient déclaré expresisément affranchi de la déchéance qui venait d'atteindre pour la seconde fois ceux de ses collègues que l'on accusait de favoriser les nouvelles doctrines. Aucun doute qu'il ne fût parvenu promptement aux premières charges delà magistrature, si la modération de ses idées au milieu de l'effervescence générale, si d'ailleurs sa qualité d'étranger, n'eussent fait obstacle à son élévation.
Vers l'année 1570, Vintimille fut bien cruellement frappé dans ses affections : il perdit sa femme, après vingt ans de mariage.
Il la regretta vivement, si l'on en juge par la touchante expression de ses regrets : « Tant qu'elle vécut, s'écrie-t-il, la vie ne me fut jamais à charge ; depuis qu'elle est morte, je n'ai pas connu un seul instant de vrai bon-
heur Et s'il ne me restait une fille, gage
de son amour; une fille et un gendre qui sont les appuis de ma vieillesse ; si Popon, cet invariable ami, ne m'avait assisté et reconforté dans ma détresse subite ; si, par ses prières et en élevant mes pensées vers Dieu, il ne m'avait rappelé à la vie, mes cendres et celles de cette épouse adorée reposeraient, à l'heure qu'il est, dans la même urne (1). »
Mais les consolations que Vintimille trouva auprès de personnes si chères ne lui suffirent pas encore: il embrassa le sacerdoce, donnant ainsi un irrécusable témoignage de l'orthodoxie de sa foi, et devint, tout en conservant ses fonctions de conseiller, archidiacre de Notre-Dame de Beaune, chanoine de Saint-Lazare d'Autun et doyen de Saint- Vincent de Chalon-sur-Saône (2). Sa modération prit aisément les allures plus vives de la charité : hâtons-nous de dire qu'il fut un
(i) Ce passage est traduit de Télégie latine déjà citée, et qui parut en 1580.
(2)Claud. Roberti, Gallia christiana, in Episc. August., p. âi6; — PalHot ; — de la Monnoye, dans les Bibliothèques françaises de Du Verdier et La Croix du Maine, etc.
de ceux qui contribuèrent à préserver la Bourgogne des horreurs de la Saint-Barthélémy ; car c'est après avoir réuni, le 26 août 1572, un conseil secret où Vintimille se trouvait, avec Jeannin, avocat au parlement, et trois autres, que Chabot de Gharny, grand écuyer de France, qui commandait la Province comme lieutenant-général, se refusa à ordonner les massacres (1).
L'Europe, malgré tant de sujets d'inquiétude, avait accueilli avec enthousiasme, au mois d'octobre 1571, la nouvelle de l'éclatante victoire remportée sur les Turcs, dans le golfe de Lépante, par les flottes de Philippe II, du Pape et des Vénitiens, réunies sous le commandement de Don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint. Vintimille prit sa part de l'allégresse générale : mais son émotion fut d'autant plus profonde, que l'ennemi de la chrétienté était en même temps l'ennemi particulier de sa race. Non-
(I) Voir les Œuvres du président Jeannin. Ayant dû opiner le premier, comme le plus jeune et le moins qualifié, Jeannin émit courageusement Tavis, bientôt adopté par tout le Conseil, qu'il y avait lieu d^ «"«^«inter aux ordres du roi.
seulement c'étaient les Turcs qui, cinquante ans auparavant , avaient massacré dans Rhodes son père et ses oncles, versé le sang de sa mère et de son bienfaiteur, causé la dispersion et la ruine de sa famille, et qui l'avaient contraint lui-même à se réfugier sur la terre étrangère, dure extrémité, quoique cette terre fût la France ! mais c'étaient eux encore qui, dans le siècle précédent, avaient ravi à ses ancêtres maternels le trône de Constantinople. Il composa sur l'anéantissement de leur flotte un poème latin , qu'il dédia au Sénat et au peuple de Venise, et qui parut en 1572. Ce poème intéresserait davantage , s'il était l'œuvre d'un témoin oculaire ; mais quelle verve dans le prologue ! et comme le sentiment du triomphe y fait vibrer l'âme de ce vieux gentilhomme, dont on voit bien que les anciennes blessures saignaient encore !
Cuî grata est brevitas, satis, hostem dicere victum, est : Sed me amissa Rhodos non sinit esse brevem.
Nam dulce est longos Turcis refricare dolores, Mergere bis victos, bis jugulare juvat.
« Que celui qui aime la concision se contente de
« dire : Nous avons vaincu ! la perte de Rhodes ne me « pennet pas, à moi, d'être si court. J'ai du plaisir « à raviver Tamère douleur des Turcs ; j'ai du plaisir « à les submerger une seconde fois et à les égorger de « nouveau. »
L'épilogue est un morceau plein d'originalité, et qui mérite d'être rapporté tout entier ; car dans aucun autre peut-être Vintimille n'a plus délicatement et plus poétiquement exprimé le sentiment secret qui , malgré son âge, sesfonctions et tant de nouveaux liens, le rappelait vers la riante patrie de ses jeunes années. Touchante coïncidence ! le même regret, la même espérance s'exhalera, longtemps après, des lèvres d'André Chénier, cet autre exilé, cet autre gallo-grec, aussi intéressant et non moins malheureux que Vintimille :
Salut, Thrace, ma mère, et la mère d'Orphée ; Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps, etc.
Vintimille s'exprime ainsi :
Nuper ab antiquis exsurgens Pallas Athenis, Vocibus his visa est imperiosa loqui :
Puise Rhodo, et pelagi variis erepte periclis, Quid tantùm in Francûm finibus exul agis?
En patefacta via est, Venetûm victricibus arriiis,
Quà patrios possis tutus adiré lares ; Quàque Palaeologis quœ olim férus abstulit hûstis,
Hœres legitimus régna superba petas :
Surge âge , pelle moras , ego te fréta lata reuiensum
Efficiam optatà conditione frui.
Huic ego ; Quid dulcem rumpis mihi, Diva, quietem?
Non stimulant fessum praemia tanta senem.
Quô mihi vêla, rates? Quô pontus, monstra, procellœ?
Quô long! errores, exiliumque duplex ?
Quid mihi régna refers tantis obnoxia curis?
Régnent, quels fastus, sanguis et arma placent. Gallia nunc patria est : valeat Rhodos atque Pénates,
Natalisque, Coos Hippocrataea, vale.
Stare loco, et tutâ est animus considère terra,
Hic, ubi pax, pietas, et sacra jura vigent ; Hic, ubi doctorura jucunda caterva virorum,
Flora, Pales, Bacchus et Gères aima virent.
Barbaranunc Cyrrha est, Scythicos jàm Graecia mores
Induit, antiquae nil pietatis habet.
Sed si Threiciis Turcae expellantur ab oris,
Maeoticos ultra Tartareosque sinus ; Insita si feritas dulci mitescat amore,
Thespiadis priscus si redivivat honos : [rens
Non equidim abnuerîm (neque enim me (^aucasus hor-
Nutriit, ut patriae non memor esse velim) , lonias iterùm laetus reuieare per undas,
Et semel, optatos rursùs adiré lares :
Mu3a per iËgeam ut Delum, Coon, atque Golossos Currat, et Aoniis fontibus ora riget,
« Naguère je crus voir Pallas s'élancer de l'ancienne « ville d'Athènes; elle vint à moi et me dit avec autoa rite : Rhodien banni, toi qui as impunément affronté (( les mille périls de la mer, pourquoi prolonger ton « exil sur les frontières de la France? Grâce au succè3 « des Vénitiens, les chemins te sont ouverts ; tu peux « aller retrouver sans crainte les lares paternels ; légi- « time héritier des Paléologues, tu peux rentrer au sein (( du magnifique empire dont un ennemi barbare les a (' dépouillés. Allons, pars, ne tarde plus : repasse la (( vaste étendue des mers ; je te rendrai alors Theu- « reuse condition que tu regrettes. — Et moi : Pource quoi. Déesse, troubler le repos dont je jouis? Je suis « fatigué ; je suis vieux : de si grands avantages ne me « tentent pas. Que me parles-tu de mer, de navires, de «calamités et de tempêtes? quai-je affaire denou- « velles aventures et d'un second exil? pourquoi m'of- « frir un trône que d'innombrables soucis environnent? « Le trône ne convient qu'à ceux qui aiment le faste, « le sang, la guerre ! La France est désormais ma « patrie. Adieu, Rhodes, Pénates ; et toi, qui m* as vu « naître, Cos, patrie d'Hippocrate, adieu ! Je n'ai qu'un « désir, c'est de rester où je suis, dans cette contrée « sûre, là où sont encore respectés la paix, la religion, « les plus imprescriptibles droits ; là où fleurissent de u savants hommes en tout genre, troupe aimable, et « avec eux Flore, Paies, Bacchus, la nourricière Cérès.
« Gyrrha (1) maintenant est barbare; la Grèc^ a adopté « les mœurs de la Scythie : il ne lui reste plus rien de « son antique piété. Mais si les Turcs étaient chassés « des rivages de la Thrace, par-delà les Palus-Méo- « tides et les mers de la Tartarie ; si à la rudesse qu'ils « ont introduite succédaient des mœurs plus douces ; « si Thespies recouvrait son ancienne gloire. . . ohl alors, « je ne m'en défends pas (car il faudrait que j'eusse « été élevé dans l'affreux Caucase pour vouloir oublier « tout-à-fait ma patrie) , c'est avec joie que je vogue- ({ rais de nouveau sur les mers d'Ionie ; c'est avec joie « que j'irais revoir mes lares tant regrettés. Ma Muse « volerait à travers la mer Egée, Délos, Gos et les Go- «losses, et irait' tremper .ses lèvres aux fontaines « d'Aonie. »
C'est à peu près dans le même temps que Vintimille, à la prière de Maclou Popon, composa une histoire généalogique de sa famille, sous ce titre : Discours des hommes illustres de la race des comtes de Vintimille, Paléologues et Lascaris. Il la dédia à son ami, et la lui envoya sous la condition d'en faire, après l'avoir lue, un présent a Vulcain. Mais Popon n'eut garde de prendre au sé-
(1) Ville de la Phocide, au pied du Parnasse.
rieux la recommandation de Vintimille. La copie manuscrite de cet ouvrage que possède la Bibliothèque impériale (1) provient du monastère de Saint-Germain-des-Prés, auquel elle avait été léguée, en 1732, par Henri de Cambout, duc de Goislin , évêque de Metz, qui la tenait lui-même de Louis Machon, chanoine de Toul. Elle doit avoir été faite, après la mort de Jacques de Vintimille, pour Prosper, son neveu, fils de Marc; car elle contient une notice sur Prosper et les armes des Vintimilles plusieurs fois écartelées ou accollées avec celles de madame Claude de Cornillion , sa femme. Malheureusement , Jacques, dans cette sorte de compilation biographique (2), s'occupe moins de lui-même que de sa famille, et les documents qu'on y trouve sur celle-ci manquent quelquefois d'exactitude, parce que, comme il nous l'apprend, les titres anciens de sa maison
(4) Voir rAVertissement.
(2) Les premiers auteurs qui en fassent mention sont Palliot, dans son Parlement de Bourgogne, et le P. Louis Jacob, dans l'ouvrage qu'il a composé en langue latine sur les Écrivains illu^lres de Châlon. Tous deux florissaient au xvii® siècle.
étant en la puissance de son frère, au Gunio, il n'avait pu, en écrivant, consulter que ses souvenirs.
Quelques années après, Vintimille, sur la demande de Philibert Bugnyon, aivocat en la sénéchaussée, siège présidial de Lyon et parlement de Dombes, traduisit du grec en français Toraison ou apologie de Lysias sur le meurtre d'Eratosthène, surpris en adultère.
Cette traduction parut à Lyon, en 1576, précédée, suivant Tusage, de vers latins et français adressés à l'auteur par divers poètes du temps, tels que Jean de Ghevigny, G. Ghappuys, Antoine Armand, et accompagnée d'un commentaire de Bugnyon, dans lequel « est traictée et comprinse toute la matière des adultères insérée dans le droict civiL »
Bugnyon plaça en tête de l'ouvrage la lettre suivante, qui contient ses remercîments au traducteur :
« A noble et généreiLX seigneur Jacques, des comtes de Vintemille , Rhodien , etc.
Philibert Bugnyon, jurisconsulte masconnais y salut.
« Je serais du tout ingrat envers vous ,
« Mons., si ayant reçu ce bien de votre « part qu'en ma faveur Toraison de Lysias, « qui se présente, soit mise en public, je ne € tâchais de raccompagner du commentaire € que je vous ay dès-longtemps promis....
€ Et me sens grandement obligé à Votre Sei- « gneurie, d'avoir gaigné ce poinct, que pour « l'amour de moy, en l'âge où vous estes, « vous ayez prins la patience, et croy-je le € plaisir, de faire celuy parler françois, qui « n'eut jamais eu le crédit d'estre et parois- € tre entre les nostres, si ne l'eussiez mis en -t autorité, bruit et réputation : par le moyen € de laquelle j'estime qu'il sera bientost si « avancé, que peu d'autres Grecs y seront les « mieux venus. Ce qui me contrainct devons < prier mettre la main au surplus de ses insi- « gneset labourieuses œuvres, de la traduc- € tion desquelles vous ne rapporterez moins « d'honneur, que vous vous en estes acquis « par la docte Cyropédie de Xénophon, etc..
€ Ne permettez donc, Mons., que la Répu- « blique et nation françoise soit privée du « fruict qui ne luy peut (que je sache) com- « modément estre imparty que par vous et le
« docte prélat Amyot, qui a peu de sembla- € blés en son estât et profession : et recevez « mes scolies et lucubrations d'aussi bon € cœur que je les vous dédie, en commémo- € ration et souvenance de Tamitié qu'il vous € plaist me porter ; vous recommandant la € version que vous préparez des livres de € Ptolomé, ainsi que m'escrivistes n'aguères, « et baisant les mains de Votre Seigneurie. A € Lyon, ce 24 de septembre 1575. »
La traduction projetée des ouvrages de l'astronome Ptolémée ne parut jamais (1) :
mais on voit, par la mention qui précède, avec quelle ardeur Vintimille se livrait encore au travail, quand déjà commençait pour lui la longue série des désenchantements de la vieillesse.
Peu de temps après la Saint-Barthélémy,
(i) Le passage suivant d'une pièce de Philippe Robert, avocat au Parlement de Dijon, donne à penser que cette traduction était terminée en 1580, et que Vintimille Tavait communiquée à quelques amis :
Hujus ab auspiciis Xenophon, Ptolomteus, et ipse Historiae scriptor romanae» in lumiuis auras Emergun', et Franciaco spectantur amiclu.
Michel de THospital était mort, dans une retraite qui ressemblait à un exil, et gémissant des maux qu'il s'était vainement efforcé de conjurer. Au mois de mars 1577, ce fut le tour de Maclou Popon , âgé seulement de soixante-trois ans. La mort de ce magistrat si savant et si vertueux fut un coup cruel pour Vintimille : on peut même dire qu'il ne s'en releva pas. Tout ce qu'il écrivit depuis, et il n'écrivit guère que pour parler de ce triste événement, est empreint d'une profonde mélancolie. Il résolut du moins d'élever à son ami un monument, non de marbre, d'or ou d'ivoire, ni gigantesque, ni orné de colonnes précieuses, mais plus durable encore, tout littéraire, tel en un mot qu'il convenait à un si docte et si modeste personnage. Tous les amis du défunt se mirent aussitôt à l'œuvre, et chacun d'eux apporta le tribut poétique de ses regrets (1). Vintimille, pour sa
(1) Mdclou Popon, dans sa jeunesse, avait inspiré des sentiments semblables à Théodore de Bèzc, comme l'attestent deux élégies qui se trouvent dans les poésies latines de cet auteur, et qu'il composa sur la fausse nouvelle qui s'était répandue que Maclou (Hait mort en traversant les Alpes.
part, composa un grand nombre de pièces en vers latins. Au frontispice de ce recueil, imprimé à Paris en 1580, est une pyramide, qui supporte un globe terrestre surmonté d'une Renommée, avec cette inscription : JEternœ memoriœ Maeuti Pomponii, senatoris Divionensis; doctrirnBj fidei, pietatis etjustitiœ ergo, Musœ Burgundicœ alumno clarissimo posuerunt, consecraverunt (1577). « A Téter- « nelle mémoire de Maclou Popon, magistrat € dijonnais : il doit à sa science, à sa bonne « foi, à sa piété et à sa justice, ce monument, « que les Muses de la Bourgogne lui ont « élevé et consacré comme au plus illustre de « leurs nourrissons. » Puis, Vintimille raconte, dans une lettre en prose latine, datée du mois d'avril de la même année, et adressée à Charles Alibout, évêque d'Autun, la vie, mais surtout les derniers moments de Maclou. A l'élévation du langage, on reconnaît un disciple de Platon; mais l'accent contenu, quoique pénétrant, du narrateur, laisse deviner la résignation plus touchante encore d'un chrétien :
« Pendant les six mois qu'a duré sa der-
nière maladie, dit-il, ses amis pleuraient, sa femme éclatait en sanglots, et de même ses petits-enfants, toute sa maison. Pour moi, dans une conjoncture si cruelle, à la manière d'Annibal, je cachais sous un visage souriant ma tristesse; je Tencourageais, je l'affermissais de mon mieux contre la mort, me préparant à des sentiments semblables, afin de pouvoir,quand le moment en serait venu, mourir avec le même courage. »
Viennent ensuite Tépitaphe de Popon et les élégies inspirées par sa mort. Mais non, ce n'est point assez des pieux efforts de Tamitié; Vintimille voudrait y associer tout ce que Paris , tout ce que la France comptait alors de plus illustre. Ah ! si des poètes comme Ronsard, Jodelle, Daurat, Jamyn, Baïf, Desportes, Rémi Belleau, Garnier, pouvaient prêter à sa douleur le concours de leurs talents ! Il sait combien leurs moments sont précieux; il ne voudrait pas être indiscret : mais il faut enfin, il faut avant tout que le souvenir d'un si regrettable ami ne périsse pas (1).
(1) Voir la pièce intitulée : VintimilUus Rhodiûs ad Musas,
De toutes les pièces déposées par Vintimille sur la tombe de Maclou, nous ne rapporterons qu'un court dialogue, mais sublime dans sa brièveté. L'allusion qu'il contient aux malheurs de notre pays suffit pour montrer jusqu'à quel point Vintimille était devenu français.
Vintimitlii cum Pomponio dialogiis.
VINTIMILLIDS.
Men* , Macule, fugis? An te praesagia terrent? Proxima nec patriœ cernere damna potes?