‹ Vie de Jacques, comte de VintimilleChapitre 6 sur 8 · POMPONIUS · texte numérisé non relu

POMPONIUS

Parce, sat est. Summi Jovis est spectanda voluntas, Nam tua, nec longùm , stat tibi certa dies.

« Dialogue de Vintimille avec Popon.

(c Eh quoi 1 me fuis-tu donc , cher Maclou ? as-tu « quelque funeste pressentiment ? crains-tu de ne

V pouvoir envisager d'un œil ferme les prochains désas- « très de la patrie ?

« POPON.

« Je ne fuis pas ; je m'élève. Je in' efforce, et sans « relâche, de réunir à Jésus-Christ Tâme qu'il m'a « donnée.

«Tu es heureux, mais non pas moi : car qu'ai-je « désormais affaire de la vie ? La vie, sans toi, n'a rien « qui me puisse être agréable.

« POPON.

« Épargne-moi ; n'en dis pas davantage. Il faut res- « pecter la volonté du souverain Maître. Va, ton heure « est déjà marquée ; tu ne languiras pas longtemps. »

On le voit, Vintimille pressentait sa fin prochaine. Et, comme les vieillards aiment à se reporter au temps de leur jeunesse, il se ressouvint alors des heureuses années qu'il avait passées à Lyon, dans la famille de son bienfaiteur. Depuis longtemps déjà, Mathieu, George et Jean de Vauzelles étaient morts. Vintimille voulut prononcer une dernière fois le nom de George, et, comme pour prolonger la reconnaissance, rendre impérissable le souvenir du bienfait. Il publia

dans le recueil dont nous avons parlé, moins de deux années avant sa mort, les vers suivants, qu'il ne prévoyait pas sans doute que la dernière postérité de Mathieu pourrait répéter encore après trois siècles :

Teque, Vozelle, colam, quo nuUus charior unquàm,

Quo ductore mihi est Gallia facta Rhodus.

Gallia nunc patria est ; literas, te autore, latinas

Perdidici : tu mî dux, pater atque cornes.

Cùmque forent Grœci atque Itali inibi sanguine juncti.

Non mibi qui dextram porgeret uUus erat.

Tu verô, qui Gallus eques, qui patris amicus,

Servasti Graeco, laustua tanta, fidem.

O quàm pulchra tui, Virtus, splenderet imago,

Humanis manibus si benè picta foret !

Quàm magnos animis hominum inspiraret amores !

Cordaque divinis ureret igniculis I Nulla, Yozelle, tuos Lethe delebit honores :

Sic veteris facti gratia fixa manet.

« A toi aussi, Vauzelles, je garderai un pieux souve- <( nir; car jamais personne ne m'a été plus cber. « Conduit par toi en France, j'y trouvai une autre « Rhodes : la France est désormais ma patrie. Tu m'as << initié aux lettres latines; tu fus mon guide, mon « père , mon ami. Quoique les Grecs et les Italiens me « tinssent par les liens du sang, pas un ne me tendait (( la main. Mais toi, chevalier français, qui avais été

« l'ami de mon père, tu es demeuré, que ce soit là ta « gloire ! fidèle à un Grec. Ah ! vertu, que tu semble- « rais belle, si la main des hommes pouvait dignement « te représenter ! quel immense amour tu saurais « leur inspirer! de quelle divine flamme tu embraseu rais leur cœur ! Non, Vauzelles, pas de Léthé qui « puisse effacer le souvenir d'une si belle action ; et « de cette façon l'honneur qui t'en revient seraindé- « lébile. »

Vintimille mourut en 1582, âgé d'environ soixante-dix ans. Par son testament, en date du 9 mai 1580, il avait institué héritière universelle de ses biens en Bourgogne, et de tous les droits, noms et actions qui lui appartenaient dans le comté de Vintimille, et ès-lieuxde Gunio, Carpaxio, Larzeno et Saint- Barthélémy, en la seigneurie de Maro, sur la côte génoise, Jeanne, sa fille unique, qui avait épousé, plusieurs années auparavant, Melchior Bernard, seigneur de Montessus, gouverneur de la citadelle de Châlon (1).

Jeanne ne recueillit sans doute que la moin-

(i) M. Abel Jeandet, dans sa Vie de Pontus de Tyard (Paris, 1863, in-8°, p. 87), dit que la famille de Montessus existe encore en Bourgogne.

dre partie de Théritage paternel, et c'est dans cette prévision que Vintimille avait écrit ces lignes, où Ton aime à retrouver la belle réponse de Phocion aux envoyés du roi Philippe (1) : « Dieu... m'a donné une fdle, de « laquelle je vois sortir de la lignée pour ma « consolation. Des biens, il y en a peu; mais « à suffisance de ma vie. Il y en a assez pour « mes héritiers, s'ils s'adonnent à bien, et «trop, s'ils s'adonnent à mal (2). »

Il fut inhumé auprès de sa femme, en la chapelle des Gros, dans l'église de Saint- Michel, à Dijon. L'église existe encore, mais la chapelle a changé de destination, et la pierre tumulaire a disparu. Quelle inscription fut mise sur cette pierre ? On ne sait. Un Dijonnais, Jean Girard, en composa deux, en vers iambiques, qui parurent dans son recueil d'épitaphes. Le père Jacob les rapporte dans son ouvrage sur les écrivains illustres de Ghâlon (3), mais elles sont tellement

(i) Cornélius Népos, Phoc, c. i.

(2) Discours des hommes illustres, etc.

(3) Ludovici Jacob, de Claris scriptoribus cabilonensibus, libri III (Paris, Sebast. Cramoisy, 1652, in-4", p. 31).

amphigouriques, qu'elles ne méritaient pas d'être conservées.

Il eût suffi d'inscrire sur la tombe de Vintimille les deux vers suivants, que nous avons pris pour épigraphe de sa vie, et qui sont d'un de ses contemporains, Philippe Robert, avocat au Parlement :

Vintmilius, clarus proavis et steinmate regam, Sed magis ipse suae virtutis imagine fulgens !

K Vintimille, illustre par ses aïeux et son origine « royale ; plus illustre par l'éclat de son mérite peru sonnel I »

Doué des aptitudes les plus diverses, passionné pour tous les nobles exercices de l'esprit, Vintimille n'a laissé pourtant aucun de ces monuments qui frappent les yeux de la postérité : mais pourrait-on, sans injustice, demander à un homme d'un génie si étendu la supériorité des hommes spéciaux? Les lois même qu'il avait faites avec Bégat et la Guesle, ces lois qui ont régi pendant plus de deux cents ans la Bourgogne, ont été remplacées par d'autres lois. Ses traductions ont vieilli ; et cependant on ne peut lui re-

fuser, comme écrivain, le naturel, Télégance, Tatticisme du langage. On trouve dans ses poésies latines, qui sont peu nombreuses, et où lui-même ne voyait sans doute que des œuvres de circonstance, des fautes de prosodie, comme dans celles des Philelphe, des Bèze et de plusieurs de ses contemporains (et certes ce n'était pas de sa part dédain de gentilhomme, ni qu'il craignît d'encourir le reproche que Salluste faisait à une Romaine : psallere, saltare elegantiùs quam necesse est probœ (1); c'était plutôt inadvertance d'un homme voué par profession à d'autres travaux) ; mais on y trouve aussi le sentiment du rhythme , parfois même, ce qui n'appartient qu'au vrai poète, du mouvement et de la passion. Vintimille fut en un mot l'un des types les plus distingués du seizième siècle, tels que les formaient tout à la fois les agitations de la vie publique ou des camps, les salutaires labeurs de la science , l'étude intelligente et assidue des plus beaux génies des siècles de Périclès et

(1) Bellum Catilinarium.

d'Auguste ; mais ce qu'il faut surtout admirer chez lui, c'est l'équilibre parfait des facultés morales et intellectuelles. Il méritait, suivant l'expression de Golletet, la réputation qu'il a eue de son temps de bien faire tout ce qu'il faisait. Dans tout ce qu'il a écrit, dit le même auteur, il paraît bien que c'est un homme d'honneur et de condition qui parle (1). Ce double éloge peut lui suffire. Ajoutons pourtant que, comme magistrat, il s'honorait avant tout d'aimer la justice : « Parmi notre compagnie et en tout le « pays, dit-il, je n'ai point acquis mauvais « nom (soit dit sans envie), ains une réputa- « tion d'aimer la justice, que j'espère conti- « nuer avec l'aide de Dieu (2). » Nous laissons au lecteur le soin d'apprécier s'il rappelait d'ailleurs par quelques traits les trois races souveraines dont il était issu, et dont luimême a si bien décrit les principaux carac-

(1) Le Hérault de la poésie françoise, ou VEistove générale et particulière des poètes françois, tant anciens que modernes, par Guillaume Golletet (5 vol. de format in-4°), manuscrit appartenant à la Bibliothèque du Louvre.

(2) Discours des hommes illustres, etc.

tères : « On raconte, dit-il, que ces Paléolo- « gués ont été quasi tous de grande stature, « grand front , large barbe , ayant care « d'hommes de guerre, vénérables, hautains, « ayant toujours la tête élevée, le maintien « auguste, la parole douce et néanmoins « retenant sa grandeur, éloquens et gratieux « envers un chacun, gens de fait et de dis- « cours, de. grande entreprise et négocia- <! tion. Les Lascaris étaient plus petits, de « moyenne stature, humains et courtois, « amateurs des dames, soupçonneux, cauts « et fins, et aucuns d'eux plus dévotieux et « dissimulateurs. Ceux de Vintemille natu- « rellement ouverts, simples, libéraux, non < soupçonneux ni simulateurs, secourables « à leurs amis, ne se défiant de personne, « hautains de cœur et convoiteux d'honneur « et de gloire, se contentant de leur for- « tune (1). !»

Pour moi, ce n'est pas sans quelque émotion qu'après plus d'une année de laborieuses

(1) Discours des hommes illustres, etc.

recherches, j'ai essayé de retracer cette grave et touchante physionomie. Auprès de cette ombre, si complaisamment évoquée, bien des ombres se pressaient, qui ne me sont pas moins chères, et que je n'ai pas repoussées toutes, comme le héros antique. Je voudrais que Vintimille me dût, à moi aussi, quelque chose : heureux, si faisant pour sa mémoire ce que George fit autrefois pour sa personne, je puis lui épargner cette seconde mort de ceux qui ont vécu par la pensée, l'oubli l

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