‹ Vie de Jacques IIChapitre 25 sur 28 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jacques, duc d’York, fils de Charles I", roi de la Graiide-Rretagne , et de Henriette-Marie , fille de Henri IV, roi de France , naquit au palaii de Saint-James, le 1 4 octobre i633, et fut e'ievé avec les autres enfants du roi, jusqu’à ce que son .père quittât Londres, dans l’année i64i.

A cette e'poque , les troubles ayant en quelque façon forcé le roi , la reine et le prince de Galles de sortir de la capitale , le duc les accompagna , ainsi que sa sœur aînée, la princesse Marie , nouvellement mariée au prince d’Orange. La cour se rendit d’abord a Hampton-court, et ensuite à Windsor. Là, sa majesté ayant appris que le désordre allait en augmentant , prit la résolution d’envoyer la reine et la princesse Marie en Hollande , et en conséquence les conduisit elle-même

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à Douvres, sans passer par Londres. Le duc d’York fut envoyé à Sainl-James, pour y rester avec son frère le duc de Glocester et la princesse Elisabeth.

Le roi , ayant vu embarquer la reine et la princesse d’Orange , emmena le prince de Galles avec lui à York; mais, peu de temps apres, s’apercevant que les différents entre lui et le parlement étaient venus au point qu’il restait peu d’espoir d’accommodement , il envoya , vers Pâques , au marquis de Hertford, l’ordre de venir le joindre avec le duc d’York. Le parlement en ayant eu avis , fit défense au marquis de s’y rendre, ce qui n’empêcha pas que ce seigneur n’obéît au roi.

Hertford partitdeLondres le lundi de Pâques, et conduisit le duc à York, où son altesse royale reçut l’ordre de la Jarretière. Leroiayantlieude croire que sir John Hotham, gouverneur de la ville de llull, refuserait de l’y admettre en personne, dans la crainte de déplaire au parlement, y envoya le duc^ comme par curiosité , et voulut se servir ainsi du prince , malgré sa jeunesse , pour s’emparer.de la place. Le duc fut accompagné du prince électeur palatin, etdeplusieursseigneurs et gentilshommes. Sa majesté avait résolu de les suivre le lendemain avec le prince de Galles, persuadée qu’une fois que le duc aurait pénétré dans la ville avec sa suite, le gouverneurneseraitplusenétatd’empêchcrqu’elle p’y entrât aussi. Mais l’événement ne justifia pas

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ses espérances ; car, le lendemain matin , le duc se trouvant avec le gouverneur sur la plateforme , sir Lewis Dyves vint dire à son altesse que le roi arrivait , puis se tournant vers le gouverneur, il lui annonça , de la part de sa majesté, qu’elle dînerait ce jour-là avec lui. A cette nouvelle Hotham pâlit, se frappa la poitrine, et sans rien répondre, pria le duc de rentrer sur-le-champ avecsasuitedanslamaisonoùillogeait; puis, ayant fait fermer les portes de la ville , il mit la garnison sous les armes. Le roi, en arrivant, trouva les portes fermées et aperçut des soldats sur les remparts : il demanda le gouverneur, qui, s’étant rendu auprès de sa majesté, chercha à excuser son refus de la recevoir dans la ville , en disant que le commandement lui en avait été confié par le parlement. Il s’étendit ensuite en lieux communs, déclamant contre les conseillers perfides, avec toute l’hypocrLsie ordinaire aux gens de son parti. Sa majesté répondit à ses longs discours avec la modération d’un prince qui n’avait d’autres moyens de lui rappeler ses devoirs , que les arguments et la persuasion; elle lui représenta quelle était la conduite qu’un sujet fidèle et honnête devait tenir dans sa position , et combien étaient grands le crime et la désobéisancé d’un homme qui , en opposition aux lois de son pays, refusait à son souverain l’entrée d’une de ses propres villes ; enfin le roi lui fit sentir que, par une

révolte aussi ouverte , il se rendait responsable des malheurs qui en seraient la suite , et du sang qu’il ferait couler.

Ces raisons ne firent aucun effet sur Hotham; car, outre l’engagement qu’il avait pris avec la faction du parlement, un avis qu’il avait reçu depuis peu , n’avait servi qu’à le confirmer dans ses résolutions. M. William Murray, garçon de la chambre du roi , lui avait fait savoir que sa majesté était décidée , aussitôt qu’elle serait maîtresse de la ville , à le faire arrêter et juger par un conseil de guerre. Quoique cette nouvelle n’eût aucun fondement , elle produisit néanmoins l’effet qu’on s’en était promis, savoir, d’empêcher que le roi n’entrât dans la ville de Hull. Enfin sa majesté voyant l’inutilité de ses efforts , demanda qu’il fût permis à son fils , à son neveu et au reste des seigneurs de venir le joindre. Le gou- /

verneur y consentit ; mais ils furent obligés dé sortir de la ville un à un , afin de leur ôter la possibilité de rien entreprendre. Aussitôt qu’ils furent tous dehors, sa majesté partit pour Beverley, où elle passa la nuit , et d’où elle retourna le lendemain à York.

En manquant la prise de Hull, le roi, nonseulement laissa dans les mains du parlement une place qui, à cette époque, était regardée comme très-forte , et que le marquis de Newcastle assiégea plus tard inutilement , mais il se mit encore

dans une impossibilité presque absolue de lever une armée ; car il y avait dans la ville des armes et des munitions pour plus de vingt mille hommes, avec de l’artillerie en proportion, tandis qu’à cette époque , sa majesté ne possédait pas de quoi mettre cent hommes en campagne.

Ce ne furent pas d’ailleurs la déloyauté du gouverneur et la trahison de celui qui envoya l’avis, quiseules firent échouer l’entreprise ; ilfaut encore avouer qu’elle fut généralement mal conduite: car si le roi, au lieu d’envoyer en. avant sir Lewis Dyves, avait surpris le gouverneur par une visite inattendue , U y a toute apparence qu’il se serait rendu maître de la place. Les habitants lui étaient alors fort attachés , et il était accompagné d’un si grand nombre de gentilshommes de cette province et d’autres, que la garnison, quelque mal disposée qu’elle fût, n’aurait pas pu faire une longue résistance. Il ne paraît pas même que les soldats eussent vraiment de mauvaises intentions, car la plupart d’entre etix, en entendant sir John Hotham refuser au roi l’entrée de la ville , jetèrent leurs armes aussitôt que les personnes de la suite de sa majesté , qui étaient au pied des remparts, les eu eurent sommés. Les officiers furent obligés de mettre l’épée à la main et de forcer, par des menaces, les soldats à relever leurs armes.

Le roi fit encore une grande faute, en ce qu’il ne choisit pas parmi les seigneurs qui avaient été en-

voyés en avant avec le duc, quelque personne de confiance, qu’il aurait chargé de s’assurer de sir John Hotham , dans le cas où ce gouverneur se montrerait indocile, tandis que les autres auraient reçu l’ordre positif d’oheir en tout à cette personne. Ceci aurait pu s’effectuer très- facilement , soit quand sir Lewis Dyves apporta le premier message du roi , soit lorsque Hotham entra seul dans la chambre où le duc et sa suite avaient été renfermés. On s’étonna depuis , que parmi tant de seigneurs et de gentilshommes , il n’y en eût aucun qui voulût profiter d’une occasion si favorable pour rendre au roi un service éminent. A la vérité, Hotham était à peine sorti, que sir Lewis Dyves et M. William Murray, garçon de la chambre du duc , et bien plus honnête homme que celui dont nous avons parlé , quoiqu’il portât le même nom , sans faire part de leur projet à personne , trouvèrent moyen de suivre le gouverneur, bien décidés à le jeter du haut des remparts , ou à le tuer de quelque autre manière. Mais celui-ci les voyant approcher, pendant qu’il était en conférence avec le roi, les fit saisir sur-le-champ , et les retint prisonniers jusqu’après le départ du duc. Il les renvoya ensuite, parce qu’il ne put trouver contre eux aucune preuve. Dieu parut donc réserver pour un autre moment la punition de ce gouverneur ; mais sa justice ne l’en priva pas : ceux mêmes dont ce

traître avait épousé la querelle , devinrent les instruments de la vengeance divine. Le parlement le fit mourir avec son fils, pour avoir voulu remettre cette meme garnison entre les mains du roi. Ils se trahirent l’un l’autre , parce qu’on avait, donné à diacun en particulier l’espoir de se sauver en confessant son crime , ce qui n'empêcha pas qu’on ne les fît monter tous deux , le même jour, sur l’échafaud.

Sa majesté étant arrivée à York , crut qu’il était plus que temps de songer à sa sûreté personnelle en levant une armée , le parlement lui en ayant d’ailleurs donné l’exemple ; mais il manquait également d’armes et d’argent. Pour l’argent, le roi n’en avait que ce que les seigneurs et gentilshommes royalistes qui l’accompagnaient, lui. fournissaient volontairement, et quant aux armes , il n’en pouvait recevoir une quantité suffisante que du continent , ce qui était extrêmement difficile , le parlement étant maître de toute la marine , à l’exception des vaisvseaux qui avaient conduit la reine en Hollande. Cette princesse renvoya l’un d’eux, nommé La Providence ^ et commandé par un Ecossais , le capitaine Straughan, avec un chargement d’armes et de munitions, à-peu-près vers l’époque où le roi tenta sans succès de s’emparer de llull. Si ce n’eût été pour ce secours opportun , sa majesté n’aui’ait jamais pu lever le plus petit corps d’armée. Le

capitaine rencontra tant de difficultés et courut tant de dangers en exécutant sa commission , qu’un extrait de son journal ne s era pas sans intérêt.

Le capitaine Straughan ayant reçu, de sa majesté la reine , l’ordre de porter au roi une certaine quantité d’armes , et de convoyer un bâtiment chargé de poudre , sachant d’ailleurs que le parlement , instruit du besoin qu’avait le roi d’armes et de munitions , faisait garder soigneusement les côtes, afin d’intercepter ses vaisseaux ou tous ceux qui pourraient vouloir lui en porter, crut que la meilleure manière d’exécuter sa commission était de se diriger directement vers l’Humber, 'où on ne l’attendait pas , d’y faire échouer son vaisseau à un endroit déterminé, et d’y débarquer son chargement. A cet effet il fit connaître ses intentions à sa majesté, en la priant de faire en sorte qu’il se trouvât des gens à l’endroit indiqué, pour recevoir les armes et les munitions qu’il leur remettrait. Il marquait aussi le signal qu’il ferait en approchant de la côte , afin qu’on lui répondît par un signal pareil. Ayant pris ces mesures , il fit voile de la Brielle et entra dans l’Humber. Il fit le signal , mais ne recevant pas de réponse , il n’osa s’aventurer plus avant, et la mer commençant à baisser, il fut forcé de lever l’ancre, gardant auprès de lui le bâtiment à poudre , dans la crainte que le reflux

ne l'entraînât en pleine mer. lient à peine mouillé, qu’un vaisseau du parlement , venant de Hull et portant cinquante-quatre canons, jeta l’ancre à ses côtés ; un autre vaisseau, qui avait appareillé tandis qu’il passait auprès de lui sur la rade de Grimsbey, vintse placer à l’arrière du sien. L’un et l’autre envoyèrent sur-le-champ leurs chaloupes pour le sommer de se rendre à leurs bords. 11 s’y refusa , parce que commandant un vaisseau de sa majesté, c’était à eux à venir à lui. Ils ne s’inquiétèrent point de son refus, remettant, pour agir, jusqu’à la marée montante. Cependant le capitaine était fort embarrassé sur ce qu’il avait à faire. Il ne pouvait gagner le large; car, outre les deux vaisseaux qui le surveillaient, le sien était en si mauvais état, qu’il n’osait s’y risquer. Il résolut donc de lever l’ancre à la marée montante , de dépasser la ville de Hull , d’avancer aussi loin qu’il lui serait possible , et de s’échouer ensuite , dans l’espoir que quelqu’un viendrait à son secours. Il envoya donc à bord des vaisseaux du parlement, en les priant de lui prêter des câbles et des ancres dont il avait grand besoin, et en observant que c’était l’usage entre vaisseaux de guerre de se secourir mutuellement. Mais ceux-ci lui en ayant refusé, il leur fit dire , afin de mieux cacher ses desseins, qu’il se rendrait â Hull , aussitôt que la mer le permettrait, et qu’il s’y plaindrait d’eux au gouver-.

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neur, bien assuré que celui-ci leur en ferait des reproches et lui fournirait ce dont il avait besoin. En attendant, il fit placer le bâtiment à poudre stribord et bâbord de son vaisseau du côté opposé aux ennemis ; puis , ayant fait faire un trou dans son bâtiment , il fit passer ainsi à son bord toute la poudre que l’autre avait chargée ; cela fait, il appareilla et se dirigea vers Ilull, suivi des deux vaisseaux du parlement, qui se tinrent à une petite distance derrière lui , afin d’être bien sûrs qu’il ne chercherait point à gagner le large. Ils continuèrent cette manœuvre jusqu'au moment où la marée se trouva à-peu-près au plu.s haut. Alors le pilote du capitaine Straughan lui dit qu’il pourrait sauver son vaisseau sans courir le risque de passer sous le canon de la ville; qu’il était arrivé à un banc de sable où il n’y avait que douze pieds d’eau à la haute mer, qu’après l’avoir dépassé, il pourrait s’échouer .où il voudrait, sans craindre que les vaisseaux du parlement , qui liraient plus d’eau que le sien , le suivissent. Celui du capitaine en tirait onze pieds et demi ; il résolut donc de tenter le passage , s’y dirigea à pleines voiles, et parvint dans l’autre canal. Les deux vaisseaux du parlement essayèrent de l’imiter ; mais, n’ayant pas assez d’eau, ils touchèrent. Le capitaine continua son chemin jusqu’à un endroit qu’on appelle Pauli , qui est à quelques milles audessous de Hull , et sur la même rive de l’Hum-

L)igii;.-cc by Goo^lc

ber. Là il échoua son vaisseau, qu’il plaça de manière à lui servir de batterie pour protéger le débarquement des armes et des munitions. Il s’en occupa sur-le-champ , et envoya un messager au roi, à York, pourlui donner avis de son arrivée.

Pendant ce temps, les gentilshommes et les officiers qui se trouvaient à bord se mirent à l’ouvrage , et élevèrent des retranchements , dans la crainte que leurs voisins de Hull ne cherchassent à les surprendre et à s’emparer de ce qu’ils avaient sauvé avec tant de dangers et de si grandes difficultés. Ils travaillèrent si assidûment, qu’ils se trouvèrent en état de défense avant que les ennemis pussent rien entreprendre contreeux ; car, quoique la garnison se fût avancée avant qu’ils eussent reçu des secours d’York, elle n’osa les attaquer, en voyant la position avantageuse de Straughan. Elle rentra donc, et les laissa tranquilles jusqu’à ce que sa majesté leur eût envoyé une escorte pour se rendre à York. Quant au vaisseau, on voulut persuader au roi de le faire brûler,» puisqu’on ne pouvait empêcher qu’il ne tombât au pouvoir des rebelles ; mais sa hiajesté s’y refusa, disant que ce serait de l’ingratitude, après le service que ce vais.seau lui avait rendu , et qu’elle ne désespérait pas d’ailleurs d’en rester maîtresse ainsi que de ses états. On le laissa donc où il était, après en avoir retiré les canons. Les

matelots devinrent presque tous canonniers. Le lendemain, la garnison de Hull vint en prendre possession. Il y eut néanmoins quelque chose de prophétique dans ce qu’avait dit sa majesté; car,

, à la restauration de son fds , ce même vaisseau , qui existait encore , retomba en sa puissance avec ses états.

Ces secours ayant donné à sa majesté les moyens de lever une armée , elle commença par mettre la ville d’York en état de défense, et se rendit ensuite, accompagnée d’un §rand nombre d’officiers, àNottingham, où, pour la première fois, elle déploya ses étendards. Ce fut alors que le zèle et l’affection des seigneurs et gentilshommes qui étaient restés fidèles à la cause royale, se montrèrent d’une manière exemplaire. Ils firent voir ce que des hommes bien nés et de principes sûrs peuvent faire, quand ils entrepi’ennent de servir leur prince avec activité ; car en très-peu de temps, et sans autres fonds que ceux qu’ils purent fournir eux-mêmes, ils levèrent une armée assez considérabl e pou r mettre le roi , avant la fin d’octobre , en état de livrer bataille aux rebelles, qui néanmoins avaient commencé avant lui à réunir leurs forces , et qui ne manquaient ni d’argent, ni d’armes, ni de munitions , ni de rien de ce qu’il fallait , en un mot , poirr se procurer une armée forte et nombreuse; tandis, que sa majesté, nonobstant les secours

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qu’elle avait reçus de Uollaiide , fut obligée , en •se rendant d’York à Nottingham, de désarmer par-tout sur son chemin les milices, pour donner leurs armes à ses nouvelles levées , et, après tous ces embarras et toutes ces difficultés, plusieurs de ses soldats n’en restèrent pas moins privés.

Sa majesté ayant ainsi formé une armée, elle quitta Shrewsbery vers le milieu d’octobre, décidée à attaquer l’armée des rebelles ; et le 22 du même mois elle arriva à Edg’ecot, non loin de Bambury , dans le comté de Northampton ; là, ayant appris que l’armée ennemie , commandée par le comte d’Essex, n’était qu’à une journée de marche, elle donna ordre à ses troupes de se réunir le lendemain à Edgehill. Le roi y était à peine arrivé, qu’il aperçut l’avant-garde de l’armée rebelle dans le fond , près de Keynton. Elle se rangea en bataille dans la plaine qui est devant ce village , mais ne s’avança pas davantage.

Quand toutes les troupes de sa majesté furent réunies, elle descendit la montagne, et donna ordre à Ruthven , qui alors n’était que feld-maréchal, mais qui plus tard fut fait comte de Branford, de ranger l’armée en bataille. C’était un officier expérimenté, qui avait servi sous le roi de Suède dans le grade de général-major.

Mais le comte de Lindsay , qui était général , fut si fort piqué de cette préférence , qu’il dit à sa

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majesté que , puisqu’elle ne le croyait pas digne de remplir la .place de commandant en chef, il voulait la servir comme colonel; et sur-le-champ il courut se mettre à la tête de son l’égiment d’infanterie, en priant seulement qu’on le plaçât en face du comte d’Essex, afin qu’il pût le combattre en personne. L’infanterie fut rangée en bataille d’une manière très -differente de celle qui est en usage aujourd’hui ; on appelait alors cette manière la brigade suédoise. La cavalerie fut placée aux deux ailes, la droite commandée parle prince Rupert, qui en était le général, et la gauche par lord Wilmott , son lieutenant-général. Chaque aile avait une seconde ligne ou réserve, l’une composée des régiments de lord Digby et de sir Thomas Aston, avec quelques dragons commandés parle colonel Édouard Gray, l’autre formée par le régiment de lord Biron. Ces officiers étaient eux-mêmes à la tête de leur régiment ; à l’extrême droite se trouvaient aussi quelques dragons sous les ordres de sir Arthur Aston. D’après la relation de témoins oculaires et les mieux instruits , l’armée de sa majesté était Composée d’environ huit mille hommes d’infanterie , de deux mille cinq cents de cavalerie , et dix pièces de canon. Les rebelles avaient entre dix et douze mille hommes d’infanterie ; leur cavalerie et leur artillerie surpassaient aussi celles du roi. Quant à l’ordre de bataille, ils ne ren-

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dirent pas leurs ailes aussi égales que celles de sa majesté; car, ayant appris que le prince Rupert devait commander l’aile droite du roi, ils mirent leur meilleure cavalerie dans leur aile gauche ; car ils avaient déjà éprouvé les effets de son courage et de sa prudence auprès de Worcester, où il avait mis en déroute , avec des forces inférieures, un de leur corps de cavalerie d’élite. Afin de renforcer encore davantage celle aile, ils placèrent entre chaque escadron de petits pelotons de mousquetaires, et quelques dragons sur la gauche. Pour ce qui regarde leur aile droite , toute leur cavalerie n’était pas encore arrivée ; et sentant qu’ils ne seraient pas assez forts pour s’opposer à l’aile gauche du roi, ils se contentèrent de placer le reste de leurs cavaliers derrière l’infanterie, et de garnir les buissons xle quelques dragons pour faire montre. Dans cette position ils attendirent l’attaque , sans s’avancer davantage contre l’armée du roi.

Celle-ci ne fut entièrement rangée en bataille que vers trois heures de l’après-midi. Elle se mit alors en marche à pas lents et mesurés et avec un grand courage. Dès qu’elle se trouva à portée du canon, les rebelles tirèrent avant que les troupes du l'oi eussent fait feu. Sa majesté, avec le prince de Galles et le duc d’York, suivait immédiatement l’infanterie, accompagnée de plusieurs gentilshommes qu’elle avait gardés auprès

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d’elle , et du corps de pensionnaires à cheval , commandés par leur lieutenant sir William Howard. Afin que chacun sût dans quelle partie de l’armée se trouvait la personne du roi , il fit porter devant lui un guidon écarlate plus grand que de coutume. Quand l’armée se trouva à une portée de mousquet de l’ennemi , l’infanterie commença à tirer des deux côtés, celle du roi continuant à avancer, et celle des rebelles se bornant à garder le terrain. Elles ne tardèrent pas à se trouver si près l’une de l’autre, que quelques bataillons purent se servir de leurs piques, notamment le régiment des gardes, commandés par lord Willoughby et celui du général. Ce' fut au point que lord Willoughby tua de sa propre main un officier du régiment du comte d’Essex et en blessa un autre. Le combat étant si chaudement engagé par l’infanterie, il était naturel de penser que le désordre se mettrait d’un des deux côtés ; mais il en arriva autrement, car chacun d’eux s’étant retiré de quelques pas comme par un consentement mutuel, ils plantèrent leurs étendards , et continuèrent à tirer jusqu’à la nuit. Le grand nombre de témoins oculaires de ce combat peut seul rendre croyable un fait aussi extraordinaire , et dont on ne peut donner d’autre raison que le courage na turel des Anglais, qui les engageait à conserver le terrain , quoique le défaut d’expérience empêchât qu’aucun des

Digiti; ibyGooi^lc

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deux partis profitât des avantagés qu’il aurait pu trouver. On a remarqué qu’il n’y a pas de ^ peuple dont les soldats s’attachent plus aux pas de leurs officiers que les Anglais. On ne les a presque jamais vus fuir sans que leurs chefs leur en eussent donné l’exemple, ou que la mort les eût privés de leurs officiers.

Mais il n’y eut pas la même égalité de courage dans la cavalerie , car les royalistes s’avancèrent avec toute la résolution possible , sur-tout l’aile gauche commandée parle princeRupert, quoique leur marche ne cessât d’être inquiétée par l’artillerie ennemie , ainsi que par les petites divisions d’infanterie que les rebelles avaient placées entre leurs escadrons. Ce feu ne troubla point les royalistes et ne.les fit pas même changer de pas. Ils continuèrent à avancer jusqu’à ce qu’ils arrivèrent auprès de la cavalerie ennemie , qui , après avoir épuisé .son premier feu, lâcha pied, et fut poursuivie très-vivement par les royalistes. Le nommé Ramsey , qui commandait cette aile , eut , à ce qu’il paraît , tant de frayeur, qu’il ne cessa de fuir qu’en arrivant à Londres.

Pendant ce temps, l’aile gauche n’eut pas beaucoup à faire , n’ayant en tête que quelques dragons et deux ou trois régiments d’infanterie qu’elle dépêcha promptement ; puis ayant remarqué que l’aile gauche de l’ennemi était en déroute, elle se mit à fa poursuivre, au lieu de

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tomber sur le flanc et sur le dos de l’infanterie. La réserve commit la même faute; car, au lieu de garder son poste ou d& charger l’infanterie ennemie, elle se mit aussi à la poursuite de la cavalerie , qu’elle suivit jusqu’au delà de Keynton avec tant d!ardeur, que, malgré tous les efforts du prince Rupert , il lui fut impossible de la rallier, jusqu’à ce qu’elle rencontrât deux régimeots , d’infanterie de l’ennemi, qui, avec quelques pièces», de campagne , s’avançaient pour rejoindre le resjtede l’armée. Mais la cavalerie royale était., alors,' trop en désordre pour qu’il fût possible au prûice Rupert de s’en servir utilement, et la nuit était presque close avant qu’il pût la ramener aux secours de l’infanterie, qu’il avait laissée engagée dans le combat , et qui était ré(\qite à une grande extrémité ; car le comte d’Essex ayant remarqué que toute la cavalerie du roi était occupée à poursuivre son aile gauche, donna ordre aux.

cavaliers qu’il avait , mis en réserve derrière son infanterie , de charger les régiments du roi et du général sur le ^anc, dans le moment de la plus forte mêlée. Ces régiments ne furent pas rompus par cette charge , mais elle y mit un peu de désordre» et l’infanterie ennemie s’en étant aperçue, s’avança contre eux et les poussa jusqu’auprès de leurs canons. Elle parvint même à s’emparer de, l’étendard royal , que portait sir Edmond Verney, et que cet officier n’abandonna qu’en

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inouranl. Cependant le canon du roi commença à jouer avec tant d’effet , qu’il empêcha les pro^ grès de l’ennemi, et donna le temps aux régiments de la gauche , qui avaient plié , de se rallier : l’ennemi s’en étant aperçu , cessa d’avancer. Pendant ce temps, le reste de l’infanterie pressait vigoureusement celle du roi ; et si la brigade de droite , commandée par le colonel Charles Gérard , ne se fût bien tenue et n’eût repoussé les assaillants , l’infanterie royale eût couru le risque d’une entière défaite ; car si les deux ailes avaient cédé , le centre n’aurait pas pu faire une longue résistance. En attendant , des deux côtés on cessa les attaques, chacun garda son poste, et l’on continua seulement à tirailler, jusqu’à ce que la nuit mît fin au combat. *

C’est ici le lieu de parler d’une belle action de lord Willoughby. Ce seigneur ayant entendu rapporter, au plus fort du combat, qu’un cordon bleu était tombé , et sachant que ce ne pouvait être que le comte de Lindsay son père , il s’empressa de courir à son secours, et le trouva couché à la tête de son régiment, ayant eu .la jambe cassée d’un coup de mousquet. C’était au moment où la cavalerie ennemie venait de charger, de sorte qu’il était impossible d’emporter le blessé. Lord Willougliby resta donc la lance en arrêt , défendant son père ; et, dans cette position, il blessa un capitaine ennemi à la fi-

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> gure, et fut sur le point de le jeter à bas de son

' cheval ; mais, au même instant, les siens ayant plié, il resta au milieu des ennemis , préférant de se laisser prendre avec son père , afin de lui cire utile pendant sa captivité, que de se sauver et de le laisser dans la détresse.

Tout ceci se passait pendant que sa majesté était derrière l’infanterie; s’apercevant du désordre qu’y avait mis la charge de la cavalerie ennemie , elle résolut de l’encourager par sa présence, et de prévenir par-là une défaite totale. Ne voulant pas exposer le prince et le duc d’York au même danger, le roi ordonna au duc de Richmond de les mettre à l’abri et de les conduire au haut de la montagne. Le duc ayant fait difficulté d’obéir, sa majesté donna le même ordre au comte de Dorset, qui répondit avec un jurement qu’il ne voudrait pas passer pour un lâche quand il s’agirait de sauver les fils de tous les rois de la chrétienté ; il pria en conséquence sa majesté de charger un autre de cette commission. Alors le roi ordonna formellement à sir William Howard et à ses pensionnaires , au nombre de cinquante ,' d’accompagner les princes ; après quoi sa majesté , mettant à effet sa première résolution , marcha en avant avec ceux qui étaient restés auprès d’elle. Ainsi qu’elle s’y était attendue , l’infanterie reprit courage en le voyant et conserva le terrain. Un des domes-

tiques du roi reçut un coup de feu à scs côtés ; sa majesté resta avec l’infanterie , jusqu’à ce que la nuit eût mis fin au combat.

Pendant ce temps , sir William Howard emmenait le prince et le duc, d’après l’ordre qu’il en avait reçu; mais il n’eut pas fait plus d’une portée de mousquet , qu’il aperçut un corps de cavalerie s’avançant vers lui, et qui paraissait venir de la gauche de l’infanterie royale. Ayant envoyé savoir ce que c’était, et apprenant que ces cavaliers étaient des ennemis , il se retira derrière une petite cabane entourée d’une haie , et dans laquelle on était occupé à panser des blessés de l’armée royale. L’ennemi ayant aperçu les troupes du roi dans l’enclos, se retira, ce qui préserva le prince et le duc d’un danger imminent ; car si les rebelles les avaient attaqués , ils n’auraient pu manquer d’étre pris , étant fort inférieurs en nombre. Cependant la faible escorte des princes profita de cette circonstance pour se replier vers le soir jusqu’au haut de la montagne. A la nuit les deux armées commencèrent la retraite ; celle du roi vers la montagne , et les ennemis sur Keynton. Ceux-ci laissèrent sur le champ de bataille six pièces de canon ; le roi en abandonna aussi quelques-unes , sans qu’il y eût de part ou d’autre de soldats pour les garder. Le lendemain au point du jour, sa majesté voyant ces canons dans le même état , envoya cinq cents

hommes de cavalerie qui les emporlcrcnt tous à la vue de l’ennemi , sans qu’il fit la moindre tentative pour les en empêcher. On proposa alors de se remettre en marche et de tomber sur les rebelles; mais le roi voyant que son infanterie e!tait très-affaiblie , parce que les soldats s’étaient répandus dans les villages voisins pour fourrager, 'ne crut pas prudent d’engager un nouveau combat ; il se retira donc le soir dahs son ancien quartier d’Edgecolt. L’ennemi se replia en même temps sur Warvvick.

Il reste à rendre compte du nombre des tués , qui ne monta pas aussi haut qu’on l’a généralement pensé; car, d’après les rapports les plus sûrs, il pai’aît qu’il n’est resté des deux côtés que quinze cents hommes sur le champ de bataille. Parmi les personnes de marque qui périrent du côté du roi, se trouvèrent lord Aubigny, frère du duc de Richmond et capitaine de la compagnie du duc, et Monro, Ecos.sais, lieutenant-colonel du régiment d’infanterië du général. Le général lui-même, comte de Lindsay , mourut quelques jours après de ses blessures, au château de AV arwick, où il avait été conduit prisonnier avec son fds. Lord Taff, le colonel Charles Gérard, le colonel sir Nicolas Biron , sir Georges Stroad , officier d’artillerie, sir Richard Graham, l’un des écuyers de sa majesté, et sir Gcrvais Scroop furent blessés. Ce dernier avait été laissé pour

mort sur la place ; mais, le lendemain matin, son fils le trouva percé de vingt-trois coups, dépouillé de ses habits, sans mouvement, et couché parmi les cadavres. Les chirurgiens pensèrent que la gelée, qui était survenue pendant la nuit, lui avait sauvé la vie en arrêtant le sang. Les rebelles perdirent lord Saint -Jôhn, le colonel Charles Essex , et quelques autres officiers d’uh. grade inférieur. L’étendard royal fut pris une fois par l’ennemi, mais il fut repris par le capitaine John Smith, frère de lord Carington. Revenant de la poursuite de la cavalerie ennemie, il eut le bonheur de rencontrer le corps qui s’en était emparé. En récompense de ce service, le roi le nomma chevalier baronnet sur le champ de bataille.

Le lendemain de Faction, le prince Rupertproposa à sa majesté de partir avec trois mille fantassins et la plus grande partie de la Cch^alerie pour Londres ; il offrait de se rendre maître de Whitehall et de Westminster,' d’en chasser la portion rebelle du parlement, et de s’assurer de ce quartier de la ville , jusqu’à ce que .sa majesté arrivât avec le rfeste de l’armée.’ Ce plan pouvait s’exécuter facilement avant que le comte d’Essex fût en état de rassembler ses fol-ces dispersées pour s’y opposer; mais, un conseil si sage fut d’abord combattu , et enfin décidément rejeté , d’après l’avis de plusieurs membres du conseil , qui paraissaient craindre que sa majesté ne ren^

trât en conquérant.- L’un d’eux lui dit même ouvertement qu’il était dangereux de confier une pareille expédition au prince Rupert, qui, étant jeune et naturellement emporté , pourrait, dans un moment de vivacité , mettre le feu à la ville. Ces remontrances prudentes et d’autres semblables, faites et appuyées par des hommes qui pensaient de même , engagèrent le roi à se rendre d’abord à Bambury , où le colonel Tiennes commandait pour le parlement , et dont sa majesté s’empara. De là on lui conseilla de marcher à Oxford, où elle resta quelques jours, de sorte que, par tous ces retards, elle perdit l’occasion, et le comte d’Elssex arriva à Londres avant elle. Cette imprudence du roi devint fatale à ses intérêts. Selon toute apparence , s’il avait marché directement vers la capitale , il aurait mis fin à la lïuerre et étouffé la rébellion ; le parti des factieux dans le parlement et leurs adhérents dans la ville , étaient dans une si grande consternation, qu’ils seraient certainement sortis par une porte tandis que sa majesté serait entrée par l’autre. Mais le comte d’Essex étant retourné auprès d’eux, et l’armée du roi ne paraissant pas, ils reprirent courage , donnèrent des ordres pour compléter leurs corps de troupes, et rassurèrent leurs amis tremblants. Cela parut clairement, lorsque sa majesté se décida trop tard à s’avancer contre eux.

VIE DE .lACQUES II. 2$

Le roi quitta donc Oxford au commencement do novembre, et marcha sur Londres sans trouver .d’opposition. Ilarrivaà Brandfordle 12 , et y trouva deux ou trois régiments d’infanterie rebelles , avecq uelqueshommesde cavalerie, qui essayèrent de défendre le pont ; mais, après un combat trèsvif, qui se prolongea pendant quelques heures , le passage fut forcé et toute l’infanterie ennqmie fut prise ou tuée sur la place. Une personne d’un haut rang , qui se trouvait alors avec le comte d’Essex , est convenue depuis , que si les troupes du roi avaient marché sur-le-champ en avant, elles se seraient incontestablement rendues maîtresses de Londres, les forces de l’ennemi étant dispersées dans différents quartiers de la ville , et la plus grande partie de la cavalerie se trouvant à Kingston, sur l’autre rive de la Tamise; aussi, quand le comte d’Essex vint le soir à Hammersmith , il avait si peu d*e monde avec lui , qu’il s’attendait d’un moment à l’autre à être chassé de la ville ; mais, le lendemain matin, il fut rejoint par ses troupes et par au moins dix mille hommes de milice de la cité de Londres. 11 les rangea en bataille à Turhamgreen; et le roi, dont les forces n’étaient pas de moitié aussi considérables, ne crut pas devoir les combattre , ni même rester dans leur voisinage. C’est pourquoi sa majesté se replia le même jour sur Hamptoncourt, et le lendemain, passant la rivière, elle

marcha à Oatlabds , de là à Bagshot , puis à Rea-

ding , où elle resta quelques jours , parce que le

prince tomba malade de la rougeole ; mais , dè^

que son altesse fut rétablie , le roi laissant une

garnison dans cette ville, continua sa route vers

Oxford.

Vers le milieu d’avrili643, le comte d’Essex assiégea Reading , ce dont le roi ayant reçu l’avis , il rassembla son armée et marcha au secours de la place. Mais, n’ayant pas réussidans son expédition, il revint à Oxford , et peu de jours après sa retraite la place se rendit au parlement. Le roi s’était fait accompagner du prince ; mais il avait lais.sé le duc en arrière.

Vers la fin de juillet. Bristol fut pris par le prince Rupert, et à-peu-près à la même époque la reine arriva à Oxford. I.e roi se rendit à Bristol, emmenant avec lui le prince et le duc; et vers le lo août il mit le siege devant Glocester. La manière dont ce siège fut conduit devint fatale aux intérêts du roi. On commença par ouvrir la tranchée à une trop grande distance de la place, et ensuite l’on prépara, pour traverser le fossé , des galeries qui étaient absolument inutiles, ce fossé n’étant ni assez large ni assez profond pour justifièr la perte d’un temps aussi précieux. A cela il faut ajouter que , quand sir Jacob Ashlay eut achevé les travaux de sa mine , il ne put la faire jouer, parce que le comte de

Branford , de son côte , n’ctait pas prêt. Toutes ces circonstances réunies donnèrent au comte d’Essex le temps de revenir de Londres avec son armée au secours de la place , tandis qu’elle n’aurait pas pu tenir plus de quatre jours, si le siège aA'ait été poussé avec vigueur.

Aussitôt que sa majesté fut informée que les rebelles marchaient à lui, il envoya le prince Rupert à leur rencontre avec un grand corps de cavalerie, afin d’observer leurs mouvements et de retarder leur marche , ce qu’il exécuta avec tant de prudence , qu’il les retint au moins deux jours : mais le roi n’en tira pas un grand avantage ; car les travaux du siège n’étaient pas assez avancés pour qu’il pût profiter du temps que le prince Rupert gagna. Le comte d’Essex ne tarda pas à s’approcher de si près , que le roi fut forcé de lever le siège. Il se mit donc en marche le 2 septembre et alla au-devant de l’armée du parlement, résolu de lui livrer bataille. Le roi arriva en conséquence au château de Sudely , pendant que l’ennemi était 'à Winchcom. De là le prince et le duc furent renvoyés à Oxford. Mais le comte d’Essex ayant délivré Glocester, et ne s"e sentant pas l’envie de combattre, trouva moyen d’éviter l’armée du roi, et se retira en toute hâte vers Londres. Quelque diligence que fît le roi , il ne put l atteindre qu’à Auburn et à Newberry, où 1 on combattit.

Quelque temps avant le siège de Glocester, la reine était venue à Oxford , comme il a été dit ci-dessus. Sa majesté y resta jusqu’au mois d’avril i644; alors elle se rendit à Exceler, où elle accoucha, au mois de juin, de la princesse Henriette. Quinze jours après sa délivrance, elle fut obligée de songer à sa sûreté ; et, pour éviter l’armée du parlement, elle prit la fuite et passa en France , laissant la princesse en Angleterre.

Vers le 3 de juin de la même année, le roi sortit d’Oxford ' avec toute sa cavalerie et ses mousquetaires , pour ne pas y être cerné par deux armées de rebelles l’une, commandée par le comte d’Essex, et l’autre par sir William Waller. Il laissa ses lanciers et son artillerie dans la ville. Il emmena avec lui le prince , mais il trouva convenable que le duc restât à Oxford. Le roi passa heureusement entre les deux armées sans être inquiété, et marcha sur Worcester. Le comte d’Essex donna ordre alors à sir William Waller de suivre le roi et d’observer ses mouvements, tandis que lui-même marcherait vers les provinces de l’ouest , pour réduii'e cette partie du royaume sous la puissance du parlement; mais sa majesté ayant eu à temps avis de son dessein, échappa à Waller, et revint près d’Oxford. Quand elle se trouva dans les environs de cette ville, elle envoya chercher ses lanciers et son artillerie, puis se retournant tout-à-coup du

colé de Waller, cil# l'attaqua et le défit au pont de Capredy , le 29 juin. Apres celte victoire, le roi suivit immédiatement Essex dans l’ouest , et le poussa dans un coin de la province de Cornowailles, à Lcslihicl. lià ce seigneur, d’après le conseil de lord Roberts, abandonna son armée et SC rendit par mer à Plymoulh, seule place que le parlement conservât dans cette partie du royaume. Apres son départ , sa cavalerie se fit Jour à travers l’armée du roi, et, parla négligence de lord Gorcing, atteignit aussi Plymouth. L’inl’anlcrie se voyant ainsi doublement délaissée, et par son général et par sa cavalerie, demanda à capituler, et obtint de se retirer en abandonnant ses armes, Son artillerie et ses munitions.

Tandis que ces choses se passaient là où le roi était en personne , les armes de sa majesté étaient moins heureuses dans le nord ; les rebelles ayant rnis le siège devant York, le prince Rupert réunit toutes les troupes qu’il put trouver dans les provinces voisines, afin de délivrer la place ; l’ennemi ayant été averti de son dessein, leva le siège et se retira à quatre ou cinq milles de la ville. Sur ces entrefaites, le prince Rupert reçut du roi l’ordre positif de livrer un combat. A cet effet, il envoya demander au marquis de Newcastle, à York, toutes les troupes dont il pourrait disposer. Ayant reçu ces renforts, il suivit l’cunemi et le serra de si près, que celui-ci fut

3o VIE DE JACQUES II.' '

forcé de se retourner et de cftmbattre. La journée de Marstonmoor se serait probablement décidée en faveur du roi , si le lord Biron avait sum ponctuellement les ordres qu’on lui avait donnes ; car le prince Rupert lui avait confié un poste très- avantageux derrière une garenne et un terrain marécageux, avec l’ordre formel de ne pas le quitter, et d’y attendre et recevoir la charge de l’ennemi, qui n’aurait pu arriver à lui qu’en désordre, ayant à souffrir, dans sa marche, le feu de sept cents mousquetaires , qui lui aurait causé de grandes pertes et aurait même peut-être décidé du combat. Mais , au lieu de garder son poste, comme il l’aurait dû, l’ennemi avait à peine commencé à faire jouer sur lui deux ou trois pièces de campagne, qu’il se laissa persuader par le colonel Hurrey de traverser le marais et de l’attaquer, donnant par-là sur lui le même avantage qu’il avait eu auparavant sur les rebelles. Ceux-ci le chargèrent en effet pendant son passage, etlemirent promptement en déroute. Alors, quoique l’aile gauche , commandée par lord Gorsing, eût battu l’aile droite des rebelles, leur gauche, qui avait Cromwell et David Lesley à sa tête , restant ferme après la déroute de lord Biron, força sans peine lord Goreing à abandonner le champ de bataille, et tua un grand nombre de fantassins du roi. Peu de jours après cette victoire, ils recommencèrent les travaux

VIE DE JACQUES II. 3l

du siège, et la ville leur fut rendue par le marquis de Newcastle; car, outre qu’il désespérait d’étre secouru, il avait perdu presque toute son infanterie dans la dernière bataille. -

C'est ainsi que l’ordre fatal envoyé au prince Rupert, et une trop exacte obéissance de sa part, occasiona non • seulement la perte de la bataille et de la ville d’York, mais entraîna même pelle de tout le royaume; car, après cette journée, les affaires de sa-majesté commencèrent à péricliter visiblement ; et les rebelles ayant soumis cette partie du pays, ce qu’ils firent promptement et sans difficulté , les troupes que commandait le comte de Manchester les vinrènt rejoindre ; et , avec ce renfort , ils se sentirent en état de livrer à Newberry une seconde bataille au roi', qui la perdit. Il ne sera pas màlà-propos de dire ici qu’une personne de rtiarque, • qui se trouvait à cette époque dans l’arméè des rebelles , a assuré qu’après la levée, du siège leurs' généraux, qui étaient le comte de Manchester, le lord Fairfax et‘le vieux Lesley, se trouvèrent dans le plus grand embarras , ne sachant comment faire pour conserver leur armée ; de sorte que , s’ils n’avaient pas été forcés par le prince Rupert de se battre , cette armée se serait débandée sous quatre jours au plus tard , et le prince serait resté tranquille possesseur du jiays.

Ce ne fut pas là la seule imprudence que commirent ceux qui étaient alors en fa\eur auprès du roi ; car, après la série de succès qu’il avait eus, d’abord contre Waller, et ensuite contre le comte d’Essex dans l’ouest, il retourna à Sherbourn , où le prince Rupert vint le joindra. Là, il fut décidé dans un conseil de guerre, que sa majesté ne s’avancerait pas plus loin que Salisbury, afin de donner le temps au prince Rupert d’aller dans le pays de Galles , et de demander à lord Gérard toutes les troupes dont il pourrait disposer pour renforcer l’armée du roi. Pendant ce temps , l'ennemi se rassemblait à Windsor, où il avait été rejoint par le comte de Manchester, qui était arrivé du nord. Mais à peine la prince était-il parti , et le roi arrivé à Salisbury, que sa majesté apprit que sir William Waller , était avec son armée à Andover. Elle résolut aussitôt de l’en chasser, et y aurait réussi, si toutes les troupes étaient venues au rendez-vous ; mais, pendant que le roi les attendait, sir William ayant eu vent de son intention , sortit en diligence ; quand l’avant-garde du roi arriva , elle trouva celle de l’ennemi déjà hors de la ville , et, tombant dessus , ell« l’obligea de se retirer précipitamment et en désordre. Après ce léger succès, lord Digby, jaloux de faire un coup d’éclat dans l’absence du prince Rupert, engagea sa majesté à poursuivre son avantage ,

Digilizcd by Cooglt

et à se porter avec lui sur Newberry. L’ennemi apprit cette résolution ; et , ^réunissant toutes ses forces, il marcha à sa rencontre. Le nombre de ses troupes était le double de celles de sa majesté. Ce que le roi aurait pu faire de mieux eût été de se retirer à Oxford , afin de donner au. prince Rupert le temps de le rejoindre avec les. soldats qu’il devait amener dq pays de Galles ; mais ce conseil prudent, qui était cependant le seul moyen de salut , fut négligé. On fit encore d’autres fautes. Quoiqu’on eût trois jours pour élever des retranchements, on n’en fit point; et, de plus, on voulut conserver le poste de Spinay qui était trop éloigné de la ville , tandis que , si on s’était retiré un peu plus loin , on aurait eu moins de terrain à couvrir, et l’avantage d’avoir le flanc défendu par le château de Dunnington.

Je n’entrerai dans aucun détail sur la bataille, qui ne fut pas heureuse pour le roi ; je dirai seulement que son armée se replia dans la nuit, d’abord sur AVallingford, et ensuite sur Oxford , laissant son artillerie dans le château de Dunnington , que l’ennemi ne tarda pas à assiéger , bien assuré qu’il s’en rendrait maître' promptement et sans peine : mais l’événement ne répondit pas à son attente, car, avant qu’il pût s’en emparer, le prince Rupert étant arrivé avec des renforts , le roi marcha de nouveau en avant , dé- I- . 3

livra le château, emporta son artillerie , et offrit la bataille aux rebelles, qui ne jugèrent pas convenable de l’accepter. Ils restèrent renfermés dans Newberry et refusèrent le combat, sur quoi le roi se retira le lendemain, ayant terminé son expédition. Cette action fut la dernière de la campagne.

Vers le commencement de mars i645 , sa majesté envoya le prince de Galles dans l’ouest ; et , . le 3 mai , le roi quitta lui-même Oxford , laissant le duc d’York avec la plupart des membres de son conseil dans cette ville. Â la fin du même mois , la nouvelle armée des rebelles , commandée par sir Thomas Fairfax, y vint mettre le siège. Il y avait dans la place une garuison d’environ cinquante mille hommes de bons soldats , et elle était si bien pourvue de tout ce qui était nécessaire pour soutenir l’attaque, qu’on n’eut aucune inquiétude à son égard. Ce siège était en effet la circonstance la plus favorable qui pût arriver ppur le roi ; car , tandis que l’ennemi se, consumait en vains efforts pour s’emparer de la ville , il laissait à sa majesté le temps de faire de grands progrès dans le nord, où elle comptait se diriger. Mais , soit terreur panique , soit, pour faire usage d’un mot plus doux, indiscrétion de la part du conseil , .il dépêcha à sa majesté des lettres pressantes , pour la prier de venir à son secours , déclarant que , si elle n’ar-

rlvail pas, on serait forcé de capituler. Le conseil in.sista sur l’envoi de ces lettres , quoique le gouverneur .William Legg déclarât qu’il n’y avait pas le moindre danger , et qu’il saurait bien défendre la ville. Il tint ce qu’il avait promis; le 2 juin il fit une sortie sur les seuls ouvrages que les ennemis eussent encore élevés contre la place , sur la montagne de Hadinglon , et les en repoussa avec une perte considérable , en tués et en prisonniers. Cette action les effraya, et leur fit si bien connaître la force de la garnison, qu’ils levèrent immédiatement le siège ^ selon toute apparence avant même d’avoir appris que le roi marchait contre eux.

La lettre expédiée par le conseil trouva le roi à Leicester ou dans les environs de cette ville , dont il venait de s’emparer. Croyant Oxford en danger, il changea son projet d’avancer vers le nord, et marcha pour en faire lever le siège. Mais il rencontra l’armée ennemie à Naseby , où il perdit cette malheureuse bataille qui décida de la querelle , de sa couronne et de sa vie. Ce fut la dernière qu’il livra , car depuis ce temps il ne lui fut plus possible de réunir une armée ; toute sa vieille infanterie y périt. En attendant , les rebelles furent par-tout victorieux ; après avoir battu le roi , ils marchèrent sur-le-champ vers l’ouest, défirent lord Goreing, et avant l’hiver, ils eurent réduit les places les plus considé-

râbles de ces provinces sous l’obcissancc du par-r lement. Dans tonies les parties du royaume, le roi fut également malheureux , au point qu’il ne lui resta bientôt plus de place de sûiclé qu’Oxford. Il s’y retira au commencement de novembre et V passa tout l’hiver.

■ Vers la fin d’avril 1646, il en sortit de'guisé, et passa sans être de'touvert à travers le camp ennemi , espérant trouver dans l’armée d’Ecosse la sûreté que ne lui offrait plus une ville déjà cernée et sur le point d’être assiégée. Il eut un moment la pensée d’emmener le duc avec lui, mais il changea d’avis. Au i" de mai. Oxford fut en effet investi. Après que l’ennemi eut disposé son camp autour de la ville, il ouvrit la tranchée au haut de la montagne de Iladington , en face de la porte orientale , et la poussa jusqu’à cent pas des ouvrages avancés ; il n’approcha pas davantage, parce que, ne doutant pas que la place ne se rendit sous peu , il ne crut pas dçvoir la presser avec plus de vigueur et exposer inutilement ses soldats. Le 18 , le conseil demanda à envoyer des commissaires pour traiter de la reddition de la ville. Les négociations se prolongèrent jusqu’au 20 juin, et, durant tout ce temps, quoiqu’il n’y eût d’armistice que trois jours avant la signature des articles , il ne se livra aucun combat remarquable. On se borna à des escarmouches près de la porte du nord , où l’ennemi

VIE i)E JACQUES 11. S 7

n’avait point ouvert la tranchée , mais où il s’était contenté de tirer des lignes de circonvallation d’une rivière à l’autre , et à une portée de canon de la place. Dans une de ces rencontres , le prince Rupert reçut une balle à l’épaule droite ; mais la blessure fut promptement guérie , la balle n’ayant entamé que les chairs.

Le ^4 juin , jour de Saint-Jean-Baptiste , la ville se rendit à sir Thomas Fairfax. Il n’y eut d’autre article concernant le duc , que celui qui portait qu’il serait remis au parlement et resterait à sa]disposition. Ce point est très-remarquable, les intérêts des autres personnes ayant été soigneusement stipulés. Le prince Rupert et le prince Maurice eurent la permission de passer les mers. Les autres obtinrent la même liberté, si telle était leur volonté , sinon ils pouvaient rester, et six mois leur étaient accordés pour faire leur paix particulière. En conséquence de cette capitulation, Fairfax- ordonna à sir Georges Ratcliff de rester auprès de la personne du duc , jusqu’à ce que le parlement eût déclaré de quelle manière il voulait en disposer.

Le même jour ou le lendemain , l'ennemi étant entré dans la ville , le général et la plupart des officiers vinrent rendre visite à son altesse royale: sir Thomas Fairfax lui fit une espèce de discours qui, certes, n’était pas des plus éloquents-, car il était meilleur soldat qu’ orateur. II fut le seul de

tous les officiers qui ne baisa point la main do duc : ils n’avaient pas encore banni toute apparence de respect pour la famille royale. Personne • néanmoins ne fut assez poli pour s’agenouiller, si ce n’est le seul Cromwel , qui était alors lieutenant-général. Le duc resta à Oxford jusqu’au Commencement de juillet. Il n’était point resserré, mais il ne pouvait prendre l’air dans la campagne, sans être accompagné d’une forte escorte de cavalerie.

Peu de temps apres le départ du duc, sir Georges Ratcliff reçut des lettres de la reine , qui était aloi's à Paris, et qui avait appris que son altesse royale se trouvait encore à Oxford. Dans ces lettres elle lui disait de conduire le duc en Irlande , ou bien de l’amener auprès d’elle en France , si la chose était encore en son pouvoir ; mais sir Georges refusa de se prêter à scs désirs, disant qu’il n’oserait emmener un des bis du roi hors du royaume , sans un ordre exprès de sa majesté. Cette délicatesse , ou, pour mieux dire, cette indiscrétion de sa part, aurait pu coûter cher à son altesse royale, qui, par-là, tomba entre les mains des rebelles. Le gouverneur du duc ne tarda pas à recevoir du parlement l’ordre de le conduire à Londres. A trois ou quatre milles de la ville , le duc rencontra le comte de Northumberland, que le parlement venait de lui donner pour gouverneur, et plusieurs autres des plus illustres d’en-

li'c les rebelles , qui le reçurent des mains de sir Georges Ralcliff : ils déchargèrent sur-le-champ celui-ci de toute responsabilité, et renvoyèrent les domestiques du duc , sans même en excepter un nain que son altesse royale aurait désiré garder auprès d’elle. Le duc fut ainsi conduit à Saint- James, où le duc de Glocester et la princesse Elisabeth se trouvaient déjà , le roi les y ayant laissés à son départ de Londres. Âu lieu des domestiques renvoyés , le parlement en plaça d’autres de son choix auprès du prince. Le duc de Northumberland et son épouse ne cessèrent de traiter les trois enfants du roi avec autant d’égards et de respect, que si sa majesté elle-même les leur eût confiés.

Durant l’hiver, on fit quelques tentatives pour procurer l’évasiom du duc. Le colonel Edouard Villars en fut chargé par sa majesté ; mais le parlement ayant découvert ce projet, il ne put s’effectuer. Vers la même époque , le duc fut attaqué d'une fièvre tierce qui dura depuis les derniers jours de janvier jusque vers la fin de mars.

Peu de temps après, le parti qui jouissait de la puissance en Ecosse, et à la tête duquel se trouvait le marquis d’Argyle , remit le roi entre les mains du parlement. Sa majesté fut menée prisonnière à llolmeby, dans le comté de Northampton , où elle resta jusqu’au commencement de l'été de 1647. alors tirée par le gui-

Digitlzed by Coogic

4o VIE BE JACQUES U.

don Joyce, et conduit à l’arniée, qui était en marche pour Londres. Lorsqu’elle passa par Maidenhead , le duc eut la permission d’aller voir son père , après quoi son altesse royale fut ramenée à Londres.

La cité et une grande partie du parlement se déclarèrent alors contre le pouvoir militaire. Il y en eut aussi , au nombre desquels se trouva le comte de Northumberland, qui quittèrent la ville et rejoignirent l’armée. Le comte avait eu l’intention de faire transférer secrètement le duc avec .son frère et sa soeur à l’hôtel de Sion, où il se trouvait à cette époque J et avait envoyé en conséquence son beau-frère , Henri Howard , à Saint- James, pour faciliter leur évasion; mais la faction de la cité , qui se doutait de son projet , le fit surveiller de si près, qu’il lui fut impossible de l’exécuter; car, quoique tout fût préparé pour le départ J les gardes placés autour du palais furent si attentifs, qu’on n’aurait pas pu en sortir sans être aperçu. Le lendemain le parlement rechercha soigneusement cette affaire, et fit interroger tous les domestiques ; mais il ne put s’en occuper pendant long-temps ; car la cité et la partie du parlement qui s’était jointe à elle furent forces de se soumettre , et l’armée fit son entrée dans la ville.

Vers la fin de l’été , sa majesté fut conduite à Hampton-court, où le duc eut plusieurs fois la

VIE DE JACQUES II. l\l

permission de la^^siter. 11 s’y rendait ordinairement deux ou trois fois par semaine , jusqu’à l’e'poque où sa majesté étant parvenue à s’échapper, fut encore reprise dans l’üe de Wight. '

Pendant l’hiver, une seconde tentative fut faite pour délivrer le duc. Elle fut combinée par madame Kilvert, sœur de l’évéque de Salisbury et l’une des dames de la princesse Elisabeth. Le duc avait aussi gagné un nommé Hill , barbier, que le parlement avait placé auprès de lui. Tout était prêt pour l’exécution , quand une lettre , que le duc écrivait q Hill , au sujet de cette affaire, fut interceptée et le secret découvert. Hill fut mis en prison, mais ayant été relâché quelque temps après, on le renvoya du service du duc. Quanta madame Kilvert, elle fut plus heureuse, car on ne découvrit jamais qu’elle eut eu part à ce projet. Lors de la première tentative, le duc avait positiv'ement nié qu’il en eût eu aucune connaissance ; mais, cette fois, la preuve était trop claire pour qu’il pût s’en défendre , puisqu’on avait en main une lettre de son écriture , dont une partie était en chiffre. Ce chiffre lui avait été donné par lé roi son père : au.ssitôt qu’il eut appris que l’affaire était découverte, il le confia à madame Kilvert , en la priant de le cacher dans un endroit . convenu entre eux, afin que si l’on rcnvoyailcetle dame , le. duc pût néanmoins par la suite retrou- •ver son chiffre.

Le prince eut à peine dohnécet ordie, quede»

commissaires du parlement, savoir, deux lords et quatre membres des communes, arrivèrent pour l’interroger. Ils commencèrent par lui montrer la lettre dont il ne pouvait nier l’écriture , et lui

sur plusieurs autres détails , et le pressèrent beaucoup de déclarer quelles étaient les personnes qui avaient dû l’assister dans sa fuite ; mais ils trouvèrent en lui la plus grande réserve , quoi-

voulait pas répondre avec ingénuité (^ce fut le mot dont ils se servirent) et découvrir ses complices. Mais quand ils s’aperçurent que leurs ruses n’ébranlaient point sa résolution, ils se retirèrent ; et après avoir fait leur rapport aux deux chambres, celles-ci ordonnèrent au comte de Nortbumberland de redoubler de soins pour surveiller le duc, jusqu’à ce qu’elles eussent pris une décision à son égard. Quelques-uns des membres proposèrent de l’envoyer à la Tour, et dans le commencement cet avis parut l’emporter ; mais,' quand les esprits furent un peu calmés, quelques hommes modérés de la chambre des communes firent triompher l’avis contraire , et le duc fut remis, comme il a été dit, au comte de INorthumberland , qui fit quelque difficulté d’accep-

dem^ndèrent ensuite le chiffre; mais il répondit

qu’il l’avait brûlé. Ils l’interrogèrent après cela

qu’ils allassent jusqu’à lui faire entendre qu’il courait le risque d’être envoyé à la Tour, s’il ne

ter celle charge ; déclarant qu'il ne voulait répon- ' dre de rien, ni encourir aucun blâme dans le cas où le prince s’échapperait. Il fut donc convenu qu’on ne lui imputerait rien de ce qui pourrait arriver; et s’étant ainsi chargé du duc aux conditions qu’il avait imposées lui-méme, il continua à lui servir de gouverneur. Il pria le parlement de nommer quelques personnes pour avoir l’œil sur le duc et empêcher sa fuite , parce qu’il ne voulait pas prendre sur lui cette partie de Femploi. ‘ On lui accorda sa demande, et l’on força en outre le duc de promettre qu’il ne recevrait aucune lettre sans la montrer au comte de Northumberland ; mais rien de ce qu’on put faire ou dire ne l'empêcha de songer sans cesse à se«auver.

Dans la plus grande chaleur de celle affaire et dans le temps même où on l’interrogeait, le duc commença à former un nouveau projet pour sa délivrance. Il se servit du secours désir Georges Howard, frère du comte de Suffolk , que le parlement avait placé auprès de lui en qualité de grand écuyer. Il parvint à le gagner complètement, et l'envoya au colonel Josej»h Bamfeild , que le duc savait avoir été employé dans les premières affaires; car on avait confié le projet à un grand nombre de personnes , et c’est à cela qu’il faut, selon toute ajiparence , attribuer sa découverte. Le parlement ayant toujours ignoré la . part que Bamfeild y avait eue, ce! officier n’avait

pas été obligé, comme tant d’autres, de qpitter la ville. C’est pourquoi son altesse royale , convaincue du danger que lui avait fait courir la découverte de sa dernière tentative , résolut de ne se fier qu’à ces deux personnes , et de rejeter toutes les autres propositions qui pourraient lui être faites. Par ce moyen , il lui fut plus facile de , cacher ses intentions. En conséquence, le duc refusa de recevoir une lettre qu’on lui apportait de la part de la reine sa mère , quoiqu’il fût assuré de l’honnêteté de la personne qui la lui remettait. Cette personne fut extrêmement surprise de son refus, car il y avait fort long-temps qu’elle cherchait l’occasion de la lui faire tenir. Elle trouva à la fin le moyen de la lui glisser dans la main, malgré les surveillants, au moment où le duc entrait dans le jeu de paume de Saint-James, et lui dit à l’oreille que la lettre était de la reine. Le duc se contenta de répondre ; « Il faut que je tienne ma promesse, et je ne puis par conséquent la recevoir. » En disant ces mots , il alla plus avant, de sorte que personne ne remarqua ce qui venait de se passer. Quand la reine apprit ces détails , elle fut fort mécontente du duc , ne pouvant imaginer quelles avaient été ses raisons pour refuser une lettre djc sa part ; mais elle en fut instruite bientôt après. La circonspection lui ^était'Cn effet commandée ; car il savait , par exjiérience, ce qu’il avait à attendre, dans le cas

OÙ l’on découvrirait quelque chose de louche dans sa conduite.

Quelque diligence que Bamfeild mît dans ses préparatifs , ce ne fut que le 20 avril que tout put être arrangé pour l’évasion du duc. Pendant ce temps , il n’y eut pas un seul mot commis aa papier. M. Georges Howard portait tous les jours verbalement les messages du duc et de Bamfeild; ce fut là toute la part qu’il eut à cette affaire.

Tout étant disposé , la veille du jour désigné le duc soupa à son heure ordinaire, qui était vers sept heures du soir, après quoi il se mit à jouer à cache-cache avec les autres jeunes gens de la maison. Le duc avait pris l’habitude, depuis^ quinze jours , de jouer tous les soirs à ce jeu , et il se cachait ordinairement dans des endroits si difficiles, qu’on était souvent plus d’une demiheure à le trouver, et parfois il en sortait de luiméme. Il s’y était pris ainsi, afin d’accoutumer ceux qui étaient avec lui à le chercher pendant long - temps sans penser qu’il eût l’intention de se sauver, et afin de gagner une demi-heure, sans exciter de soupçons , le jour qu’il se sauve-, rait en effet.

Cette précaution eut tout le succès qu’il en pouvait désirer ; car aussitôt que le jeu eut commencé , le duc fit semblant de vouloir se caclïfer,

' selon son habitude ; mais il commença par mon-

ter dans la chambi'e de sa sœur, où il renferma un pelit chien qui d’ordinaire le suivait , et qui aurait pu découvrir sa fuite ; puis descendant un escalier dérobé qui conduisait dans le jardin intérieur, il passa de ce jardin dans le parc, ayant trouvé moyen de se procurer d’avance la clef d’une porte de derrière. Bamfcild l’attendait dans le parc , avec un domestique qui le couvrit d’un manteau et lui mit une perruque. De là ils so rendirent à Spring-garden , où ils trouvèrent un M. Tripp , avec un fiacre qui les conduisit jusqu’à l’hôtel de Salisbury. I.e duc descendit de voiture avec Bamfeild , comme s’il avait eu l’intention de faire une visite dans l’hôtel , tandis que Tripp se fit conduire plus loin. On lui avait recommandé de faire plusieurs courses dans la cité, et de garder le fiacre le plus long-temps qu’il le pourrait dans ce quartier. Aussitôt qu’ils furentpartis, le duc et Bamfeild descendirent Ivylane, et se mirent dans une petite barque qu’ils quittèrent de nouveau près du port. Ils se rendirent ensuite dans la maison d’un chirurgien nomméLoe, où ils trouvèrent madame Murray, qui avait préparé pour le duc des habits de femme . Il s’en revêtit, et se rendit avec Bamfeild et son domestique au quai du Lion. Là une chaloupe à quatre rames les attendait ; ils y entrèrent et desceridirent jie fleuve , profitant de la marée tombante.

VIE DE JACQÜES It.

Ils furent à peine placés dans la chaloupe, que le patron commença à avoir des soupçons.

En le retenant, Bamfeild lui avait seulement dit qu’il amènerait avec lui un ami. Le patron voyant une jeune femme seule, ne douta pas qu’il n’y eût, sous cette affaire, quelque chose de plus qu’il ne s’était imaginé. 11 en eut une si grande frayeur, que, pendant tout le voyage, il ne cessa de répéter qu’il était impossible de passer devant les redotitesde Gravesend sans être découvert. II ajouta que le seul moyen de parvenir à bord du vaisseau qui les attendait au Hope, était de prendre terre à Gravesend , et de s’y faire conduire par une barque. Bamfeild lui démontra la difficulté et le danger qu’il y aurait à suivre son avis ; alors le patron parla du péril qu’il coiirait , du clair de lune et d’autreS inconvénients. Pendant cette conversation , il acquit la certitude que la femme qu’il avait à son bord était en effet un personnage de distinction qui avait pris ce déguisement; car, en regardant à travers une fente de la porte de la chambre, il vit, à la lumière d’une chandelle, le duc qui avait posé sa jambe sur une table , et qui relevait son bas <l’une manière peu ordinaire aux femmes. Ses soupçons se trouvèrent par-là entièrement confirmés, ainsi qu’il en a fait plus tard l’aveu.

Quoi qu’il en soit, il fut si confus à cet aspect, qu’il ne sut plus ni ce qu’il faisait ni ce qu'il di-

sait. Le prince et Bamfeild s'en étant aperçus , crurent ne pouvoir mieux faire que de tout avouer et de lui confier leurs vies, assurés qu’ils étaient d’ailleurs de son honnêteté. Le duc lui fit donc connaître son rang, l’assura qu’il ne serait point ingrat, et promit de prendre soin de sa fortune. II lui proposa meme de l’emmener avec lui en Hollande, s’il craignait de retourner à Londres. ,4

Rassuré par celte promesse, lepatron promit de, faire ce qu’il pourrait pour passer devant les redoutes sans prendre terre , et il l’exécuta ; à cet effet , en approchant de Gravesend, il éteignit la lumière et laissa sa chaloupe suivre la marée, De cette manière ils passèrent sans être remarqués, et arrivèrent au vaisseau , qui était un pink hollan-: dais de soixante-dix tonneaux ; il avait été déchai'gé à Gravesend, et les attendait au-des.sus du Hope. Sir Nicolas Armorer, le colonel Mayard , et Richard Johnson , accompagnés chacun d’un domestique, étaient déjà à bord de ce vaisseau.

. Bamfeild leur avait confié le projet, afin de pouvoir, par leur secours, en cas de besoin, se rendre maître du bâtiment.

Ils levèrent l’ancre au point du jour, et, met-, tant à la voile, ils arrivèrent le lendemain, dans la matinée,, à Flessingue. Là ils voulurent attendre qu’il y eût assez d’eau pour remonter jusqu’à Middelbourg. Le capitaine de vaisseau se rendit à terre avec deux de ses matelots, disant

qu’il serait de retour pour l’heure de la haute mer. Mais avant qu’il revînt, Owen, le patron de la chaloupe, qui avait accompagné le duc , descendit dans la petite chantbre où son altesse royale se trouvait avec sa compagnie , et leur dit qu’il venait de voir entrer dans le port une frégate du parlement, qui avait sans doute été envoyée à leur poursuite ; qu’elle ne tarderait pas à les atteindre^ et qu’il ne leur restait que le temps de lever l’ancre et de mettre à la voile pour Middelbourg. Quelqu’un lui ayant demandé s’il était bien sûr que ce bâtiment fût une frégate , il le leur affirma positivement ; et personne d’entre eux ne connaissant la mer, ils se laissèrent facilement persuader par cet homme qui était marin. On ordonna alors aux deux matelots qui étaient restés à bord , de lever l’ancre et de partir; mais ceux-ci ayant refusé d’obéir dans l’absence de leur patron , on Ips y força avec le secours de deux domestiques. John Owen prit sur lui de conduire le vaisseau en sûreté à Middelbourg, quoique les deux marins lui dissent qu’il y avait à peine assez d’eau, et qu’il courait risque de s’échouer ; mais la crainte qu’il avait du bâtiment anglais , qu’il prenait pour un vaisseau de guerre, le rendit sourd à leurs remontrances. Ainsi qu’on le lui avait prédit, son vaisseau toucha deux fois sur la barre ; mais la mer était si haute, qu’il parvint néanmoins à le détacher et à traverser le banc

So VIE DE JACQUES II.

sans que le navire en soulTrît. On ctail à peine passé, qu’Owen reconnut lui-même qu’il s’était trompé, et que le bâtiment qui lui avait causé tant de frayeur n’é^ail qu’un vaisseau marchand. Pendant ce temps- le capitaine était venu à bord, et l’on arriva à Middelbourg avant que toute la marée fût écoulée.

Le duc alla à terre dans ses babils de femme et y resta cette nuitf le lendemain il s’embarqua pour Dordrecht , d’où il envoya Bamfeild à la; Haye , pour donner avis à sa sœur et au prince, d’Orange de son arrivée , et pour lui procurer, des vêtements , n’en ayant d’autres que le déguisement qu’il avait apporté avec lui. Le prince et la princesse envoyèrent aussitôt leur yacht pour lé conduire à Maeslandsluys , où la cour vint aui devant de lui. Le prince d’Orange l’avait déjà vu à son passage par la Brelle. Dès qu’ils furent, débarqués , ils le conduisirent à leur château dp, d’HonsHolredyk ^

■ Après avoir rendu compte de l’évasion du duc, il ne sera pas sans intérêt de raconter aussi ce qui se passa à Siiint-James après son départ. Il n’y avait pas une heure qu’il était parti quand on r.emaniua son absence. On commença par le chercher dans tous les appartements du palais. Ne le trouvant pas, on en envoya sur-le-champ avis à Whitehall , ainsi qu’au général sir Thomas Fairlax. Des ordres furent donnés sur toutes les routes

' VIE DE JACQUES II. 5l

qui aboulissaient à la capitale , et notamment sur celles de l’Ecosse et du pays de Galles ; car on s’imaginait qu’il avait pris l’un de ces deux chemins. On mit aussi un embargo dans tous les ports, mais le duc avait dëjà passé Gravesend quand l’ordre y arriva. Enfin on ne cessa de le chercher que quand on eut reçu la nouvelle qu’il était arrivé en Hollande.

Peu de temps après cet événement , il y eut , dans le comté de Kent, un .soulèvement, dont tous' les vaisseaux de guerre qui se trouvaienï alors dans les Dunes profitèrent pour se déclarer en faveur de sa majesté. Les équipages mirent leurs officiers à terre, et nommèrent parmi eux d’autres commandants, sur le royalisme desquels ils pouvaient compter. Une action si belle mérite d’étre racontée plus en détail.

Rainsborough, qui commandait cette flotte,' consistant en un vaisseau du second rang , un du troisième , trois ou quatre du quatrième , un du cinquième et trois ou quatre du sixième, sans compter quelques chaloupes , ayant appris que trois châteaux, dans les Dunes, avaient été surpris par les habitants du comté de Kent, qui s’étaient déclarés pour sa majesté , et que la ville de Deal y avait pris une grande part , se mit à bord d’une chaloupe, afin d’approcher du rivage et de découvrir, s’il était possible , ce qui se passait dans cette ville. De là il envoya ordre à ses vais-

seaux de lever l’ancre, de remettre à la voile, cl de s’approcher aussi près qu’il serait possible de la terre , pour canonner la ville et lui faire le plus de mal qu’ils pourraient. Les équipages se mirent donc à l’ouvrage ; et tandis qu’on travaillait dans le vaisseau la Constanle-Réformation , qui était celui de Rainsborough lui-même, un des aides du contre-maître , nommé Robert Lindale , qui était au cabestan, crut que le moment était favorable pour exécuter une résolution qu’il avait prise depuis long-temps , et qu’il avait communiquée à trois marins du même vaisseau , qui pensaient comme lui. C’était de rendre au roi un service signalé. Ils commencèrent de concert à murmurer des ordres qu’ils avaient reçus, disant hautement qu’ils ne savaient pas pourquoi on voulait les faire tirer sur la ville de Deal qui était remplie de leurs femmes , de leurs enfant» et de leurs parents. Quand ils virent que cet argument faisait de l’effet sur leurs compagnons , ils ajoutèrent que ce serait une chose bien plus honnête et plus utile en même temps de se joindre à ceux qui s’étaient déjà soulevés , et de se déclarer pour le roi. Aussitôt l'équipage entier cria d’une voix unanime : Vive le roi] Lindale leur dit alors qu'il soupçonnait que le lieutenant et quelques autres officiers pourraient bien s’opposer à leur projet, et qu’il fallait par conséquent s’armer promptement et s’emparer de la sainte-

barbe, après quoi ils pourraient s’assurer des officiers et de tous ceux qui ne voudraient pas se joindre à eux.

Cette résolution fut exécutée sur-le-champ ; après quoi Lindale se rendit auprès des officiers, et leur dit que l’équipage était dans l’intention de se déclarer pour le roi. Il ajouta qu’il se doutait bien qu’ils n’y consentiraient pas , que néanmoins on ne leur ferait aucun mal , et qu’aussitôt que tout serait terminé , on les enverrait à terre avec leurs effets et avec tous les gens de l’équipage qui le désireraient; mais qu’en attendant, la sûreté générale exigeait qu’ils fussent renfermés à fond de cale. Le lieutenant et un ou deux des autres officiers , voyant qu’il n’y avait pas de remède , se soumirent sans résistance , trop heureux encore de ne pas recevoir un plus mauvais traitement. Cela fait , et tout étant tranquillement terminé à bord de ce vaisseau , où Lindale crut devoir encore s’assurer de quelques personnes dont les sentiments lui paraissaient douteux, il fit mettre à la voile, et alla se placer le long du bâtiment qui se trouvait le plus près de lui. Là il déclara ce qu’il avait fait , engagea ce vaisseau à suivre son exemple , et menaça de le couler à fond s’il s’y refusait. Il en fit de même pour les autres, jusqu’à ce qu’ils se fussent tous déclarés pour le roi. Sur ces entrefaites, Rainsborough voyant que sa flotte avait mis à la voile , màii

qu’au lieu de s’approcher de la terre, comme il l’avait ordonné, elle ne faisait que louvoyer, et que les vaisseaux communiquaient entre eux , s’y rendit dans sa chaloupe, pour demander la cause d’une conduite si extraordinaire. Etant arrivé à son propre vaisseau , il s’informa de ce qui se passait et voulut monter à bord. Mais l’équipage luirépondit avet fenneté qu’ilne devait pas songer à y mettre le pied, parce qu’on s’était déclaré pour le roi ; qu’on ne tarderait jias , du reste , à lui envoyer ses domestiques et ses effets avec quelques officiers qu’on avait arrêtés. Tandis qu’on s’y préparait, l’amiral voulut commencer une conversation avec les équipages , afin de les engager à rentrer dans ce qu’il appelait leur devoir; mais ils le prièrent de cesser tout discours de ce genre, sans quoi ils seraient forcés de tirer sur lui. Voyant qu’il était inutile de raisonner davantage, il mit , en panne , jusqu’à ce qu’ils lui eurent envoyé ce qu’ils lui avaient promis , puis il remonta le fleuve dans sa chaloupe , pour aller rendre compte au parlement de ce qui venait de se passer. Les équipages des autres vaisseaux imitèrent celui du vaisseau amiral , et renvoyèrent leurs commandants, ne gardant qu’un petit nombre d’officiers dont le royalisme leur était connu. '

Ayant ainsi exécuté leur projet ils crurent qu’il était temps d’envoyer auprès des habitants du comté de Kent , pour leur apprendre ce qu’ils

VIE DE JACQUES il.

avaient fait, et les prierde leur envoyèf quelquesuns de leurs gentilshommes qui eussent ëlé sur mer, pour les commander. En conséquence , sir William Palmer, le capitaine Bargrave, le capitaine Fogg et d’autres se rendirent à la tlolte , prirent sur eux le commandement des vaisseaux , et remplirent les places vacantes par le renvoi dés officiers. Mais avant qu’ils fussent prêts à mettre à la voile pour quitter les Dunes, le comte de Warwick vint à eux dans une chaloupe, étant envoyé par le parlement, pour essayer s’il ne réussirait pasmieux que Rainsborough à les faire renoncer à leur obéissance em'crs sa majesté. Le comte envoya demander s’il lui serait permis de venir à bord et de leur parler. En réponse on lui envoya un des trois marins qui avaient formé l’entreprise, pour s’informer de ce qu’il leur voulait , disant qu’il était nécessaire qu’ils en fussentinstruits avant de pouvoir lui accorder la permission qu’il demandait. Le comte répliqua qu’il était député par le parlement, pour leur offrir telle satisfaction qu'ils pouri'aient désirer, et un entier pardon pour ce qui s’était passé , s’ils voulaient le recevoir à leur bord et se déclarer de nouveau pour le parlement. Il ajouta qu’il avait été encouragé par une lettre qu’il avait reçue de plusieurs d’entre eux qui l’invitaient à venir, eu l’assurant qu’il réussirait dans sa négociation. Le

marin répondit que la flotte ne mettait aucun prix aux promesses du parlement; qu’elle s’était déclarée pour sa majesté, et qu’elle était décidée a lui rester fidèle ; qu’il ignorait qui étaient ceux qui avaient écrit à sa seigneurie pour l’inviter à venir , mais qu’il était au moins sûr que sa signature ne se trouvait pas au bas de cette lettre ; qu’en conséquence il demandait à la voir. Le comte la lui donna , et quand il en eut pris lecture , il la mit dans sa poche , disant que , ne pouvant accorder à sa seigneurie la permission de venir à bord , il ferait du moins en sorte que ceux qui lui avaient écrit vinssent le plus tôt possible lui rendre leurs devoirs.

Ayant parlé ainsi, il retourna à bord de la Constanle-Rilfornialion, la lettre à la main , d’où il passa successivement sur les autres vaisseaux, renvoyant au comte tous ceux qui avaient signé cet écrit. Le comte voyant que ses représentations étaient inutiles, fit demander qu’on lui prêtât un vaisseau, afin qu’il pût remonter plus commodément la Tamise , engageant sa parole de renvoyer le bâtiment. On consentit àsademamle, et ou lui accorda le Nicodênie , frégate du sixième rang ; mais il ne tint pas sa promesse ; elle ne fut jamais renvoyée. Tout étant ainsi arrangé, on crut que ce qu’il y avait de mieux à faire était de partir pour la Hollande , où l’on était sûr de tcouver

le duc d’York. On mit en conséquence à la voile, et la flotte arriva à Ilelvoet-sluys vers la fin de mai.

A son arrivée , elle envoya prévenir le duc de ce qui s’était passé. Il s’y rendit sur-le-champ , et resta à bord jusqu’à ce que le prince (de Galles) arrivât de France , par mer, et prît sur lui le commandement de la flotte. Quelques jours après, ce prince se mit en mer, etfit voile pour les Dunes, laissant le duc en Hollande avec sa sœur. Avant son départ, il renvoyai Bamfeild du service du duc. C’était un homme turbulent , qui avait intrigué avec les marins , dans le moment même où son maître était sur la flotte. Il avait voulu les convertir au presbytérianisme , au grand détriment du service de sa majesté. lien était même venu au point de chercher à faire usage de sa faveur auprès du duc , afin que ce prince prit le parti des presbytériens contre le prince de Galles ; mais ses propositions ayant été rejetées par le duc , qui en parla même à son frère , cet homme inquiet perdit tous les avantages qu’il aurait pu raisonnablement attendre des services qu'il avait rendus. Le duc fut si offensé, qu’il ne voulut plus , par la suite , le reprendre auprès de lui , quelques sollicitations qu’on lui en fit ; néanmoins , en considération de ce qu’il avait fait , son altesse royale lui donna tous les secours que

sa propre position rendait possibles, et les lui continua jusqu’après la restauration de sa majesté; mais, à cette époque, sa conduite devint si mauvaise , que le duc ne jugea plus convenable de s’occuper de lui.

Vers la fin de l’été , le prince revint avec la flotte sous ses ordres, à Helvoet-sluys , d’où il se rendit à la Haye. Peu de temps après, le comte de Warwick arriva aussi à Helvoet-sluys, avec la flotte du parlement ; mais les Hollandais , interposant leur autorité, ne permirent aucune hostilité dans unde leurs ports. Le comte resta jusqu’à l’entrée dé l’hiver; et voyant alors qu’il ne pouvait rien entreprendre contre la flotte du roi , il retourna en Angleterre avec celle du parlement. Quand il fut parti , le commandement des vaisseaux du roi fut confié au prince Rupert , qui , avec son frère le prince Maurice , les conduisit d’abord en Irlande, de là en Portugal, puis au détroit de Gibraltar, enfin aux Indes occidentales, où le prince Maurice périt avec plusieurs des vaisseaux , sans qu’ on ait j amais su ce qu’ils é taien t devenus. On a supposé qu’ils avaient fait naufrage parmi les îles de la Virginie. Avant que ce malheur arrivât, le vaisseau du prince Rupert, la Constante-Réfonnation, avait somhré dans une grande tempête , et il ne s’était sauvé qu’gavée beaucoup de peine et de périls , lui quatrième, à

Digilizod ;^GoOglc

bord du vaisseau de son frère. Après avoir e'pronvé un gfand nombre d’aventures , il revint en Europe en i653, et débarqua à Nantes.

Le duc resta environ huit mois en Hollande ; il passa les fêles de Noël à La Haye avec son beau-frère le prince et sa sœur la princesse d’Orange. Le lendemain du jour des Kois, il se mit en voyage pour la France, d’après les ordres de la reine sa mère. Il pas.sa par Bruxelles, et, pn arrivant à Cambrai, il y reçut des lettres de la reine , qui lui apprenait ce qui était arrivé à Paris le jour des Rois. Les troubles qui régnaient dans cette ville avaient forcé le roi de France à la quitter, et à .se rendre avec sa cour à Saint- Germain. Il avait mis la plus grande précipitation dans sa retraite , qui s’était effectuée pendant la nuit. Depuis lors cependant , il avait réuni ses forces et tenait Paris bloqué, résolu de faire rentrer la capitale dans le devoir. La reme terminait sa lettre en disant à son fds de rester où il était jusqu’à ce qu’il reçût d’elle de nouveaux ordres.

L’ archiduc Léopold , qui était alors gouverneur des Pays-Bas, ayant appris que sa majesté était en Hollande , lui envoya un de ses principaux officiers avec un message très-civil, par lequel il lui offrait un séjour plus commode que la ville frontière dans laquelle il se trouvait. Il

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6o VIE DE JACQUES II.

lui proposait de se transporter à Saint- Amand , qui n’ëtait qu’à une journée en arrière de Cambrai. Le duc ayant accepté son offre, se rendit .dans cette ville, où il fut traité avec distinction par les religieux qui étaient de l’ordre de Saint- » Benoit. Il y resta jusqu’au 8 février , qu’il reçut des lettres de la reine, avec l’ordre de se rendre à Pai •is. Il retourna en conséquence à Cambrai ^ alla de là à Péronne , puis à Paris, où il arriva le i3 février; car, quoique la ville fût toujours bloquée par l’année du roi , il obtint pourtant la permission de rejoindre la reine sa mère. Peu de jours après l’arrivée du duc à Paris , il apprit le meurtre horrible de son père : il est plus aisé d’imaginer que de peindre l’effet que cette nouvelle fit sur la reine et sur lui.

Vers le même temps les Parisiens , qui commençaient à sentir les suites de leur désobéissance, et qui voyaient bien qu’ils ne pouvaient être secourus, entrèrent en négociation et se soumirent au roi. Quand la paix fut faite , le duc alla à Saint-Germain pour être présenté au roi et à la reine de France ; il en fut reçu avec toute la bonté qu’il pouvait désirer; on le traita avec la magnificence due à son rang , et comme si' la famille royale avait conser>"é son ancienne puissance. Après cela, son altesse royale revint à Paris , et y resta avec la reine sa mère jusqu’à ce

Vie de JACQUES ii, 6i

que le roi son frère arrivât de .Hollande. Ils se rendirent ensemble à Saint-Germain , où la cour de France s’était fixée.

Le voyage du roi en France ne devait avoir pour but, à ce qu’on disait, que de passer par ce royaume pour se rendre dans l’Irlande, qui s’était . déclarée pour lui, et où les rebelles ne conserv aient que les villes de Dublin et de Londonderry; mais, au lieu de cela , sa majesté resta presque tout l’été à S. -Germain , et se laissa enfin persuader à changer la résolution qu’elle avait prise d’aller en Irlande, et de se rendre à Jersey. Elle partit donc le 19 septembre et emmena le duc avec elle. Le 26 du meme mois , sa majesté arriva à Coutances et se rendit le lendemain à Coutenville (apparemment Surtaim’ille), où elle comptait s’embarquer. Là plusieurs personnes furent d’avis que le roi attendît au lendemain, afin d’étre bien assuré qu’il n’y avait point de vaisseaux du parlement sur la côte. Le duc et sir John Berkley furent les seuls qui s’opposèrent à cet avis, disant qu’il fallait s’embarquer sur-le-champ; ils l’emportèrent , et il n’est pas douteux qu’ils sauvèrent par là sa majesté. Leur motif était qu’il ne pouvait y avoir aucun danger à s’embarquer ce jourlà, parce que le vent venait à peine de passer à l’eàt, de smle que les Vaisseaux du parlement, qui étaient Guernesey , ne pourraient pas mettre en mer assez prompteraçnt pour /împccher le

G2 vie de JACQUES II.

roi de débarquer, tandis -que si l’on différait jusqu’au lendemain matin , ils auraient eu le temps de se placer de manière à l’intercepter.

Cet avis ayant prévalu , ainsi qu’on vient de le dire, sa majesté mit sur-le-champ en mer, et débarqua heureusement à Jersey en moins de trois heures. Le lendemain malin, comme on l’avait prévu , six ou sept vaisseaux des rebelles donnèrent la cha.sse aux bâtiments sur lesquels on avait embarqué les chevaux du roi ; ces bâtiments n’élaient partis que le matin , et , pour se sauver, ils furent obligés de se jeter au milieu des rochers : encore n’échappèrent-ils qu’avec peine. De sorte qu’il est évident que si le roi avait attendu comme eux, il aurait couru les mêmes dangers.

Pendant que le roi était avec le duc dans l’île de Jersey, il reçut la nouvelle défavorable que lord Ormonde, qui commandait les royalistes confédérés en Irlande, avait été battu devant Dublin. Ce malheur et la levée du siège de Londonderry mirent les affaires de sa majesté en si mauvais état dans ce royaume, qu’elle renonça entièrement à l’idée de s’y rendre , et les deux vaisseaux de guerre hollandais que le prince d’Orange avait envoyés à Jersey pour transporter sa majesté en Irlande , furent renvoyés en Hollande.

Peu de temps après cet événement , et avant le départ de. sa majesté , quelques propositions

lui furent faites pai- les Écossais ; elles lui furent apportées par un M. Windram , gentilhomme très-royaliste. Sur quoi sa majesté résolut de retourner en Hollande, où elle se trouverait plus à portée de traiter avec ses sujets de ce royaume , dont la plus saine partie n’avait cessé , depuis le meurtre^ du roi son père , de faire des protestations et de s’opposer aux mesures criminelles et violentes que l’on prenait en Angleterre.

, A cet effet, le printemps étant venu, sa majesté passa en France; et, après être restée quelque temps à Beauvais où. la reine sa mère s’était rendue exprès pour l’entretenir, elle continua son .voyage en Hollande. Elle trouva à Breda des commissaires écossais, et ayant réglé toutes choses avec eux, le roi se rendit en Ecosse.

, Pendant ce temps le duc était resté à Jersey, d’où il ne partit qu’au commencement de septembre pour retourner en France, d’après l’ordre de sa majesté. Il arriva à Paris le 27, niais il ne resta pas long-temps dans cette ville. Il y avait dans la lettre du roi quelques expressions ambiguës, par lesquelles sa majesté semblait faire entendre qu’elle désirait que son frère se rendît en Hollande. Ces expressions furent expliquées par des personnes en qui le duc mettait la plus grande confiance, et particulièrement par sir Georges Ratcliff, par le doyen Stuart, que le roi lui-merae avait placé auprès de son frère, et

parle docteur Killigrew, son chapelain. Ces personnes ayant quelques desseins cachés, pressèrent si vivement le duc de partir pour la Hollande , que la reine , qui était tout-à-fait contraire à ce voyage , ne put pourtant, pas l’empêcher. Le prince se mit en voyage le 4 octobre, et arriva le i3 à Bruxelles. Il resta quelque temps dans cette ville , où il reçut la douloureuse nouvelle de la mort de sa sœur , la princesse Élisabeth , au Çhâleau de Carishrook , dans l’île de Wight , et peu après celle de la défaite des Écossais à Dunbar.

Au bout de quelques jours, le duc fit connaître à sa sœur, la princesse d’Orange, le projet qu’il avait fait de se rendre en Hollande. Mais la reine ayant déjà éci’it à sa fille la manière dont le duc avait quitté Paris, et le mécontentement qu’elle ressentait de sa conduite , la princesse pria son altesse royale de différer son voyage en Hollande, exprimant le regret qu’elle éprouvait du déplaisir de la reine, et ajoutant qu’elle ne pouvait convenablement inviter son frère à se rendre auprès d’elle, avant qu’il ne se fût réconcilié avec sa majesté. Cette lettre obligea le duc de rester à Bruxelles jusqu’à ce qu’il eût arrangé ces différends ; il y reçut la nouvelle affligeante de la mort du prince d’Orange , qui avait succombé à la petite- vérole , au commencement de novembre. Ce fut là une des plus grandes pertes

que la famille royale pût éprouver à cette époque. La douleur de son altesse royale fut en quelque sorte allégée , quand elle apprit que sa sœur était accouchée d’un fils, le prince d’Orange actuel, né le 1 4 du même mois, neuf jours après la mort de son père.

Le duc étant resté à Bruxelles jusque vers le milieu de décembre , se rendit alors à Rhenen , château appartenant à la reine de Bohême , dans la province d’Utrecht, et qu’il avait emprunté à cette reine, résolu d’y demeurer en particulier jusqu’à ce qu’il pût engager sa sœur à le recevoir à La Haye.

Durant cet intervalle , il éprouva de grandes difficultés ; car il avait quitté Paris sans se munir de fonds , et s’il n’eût , par hasard, reçu les dîmes de quelque^ prises faites, dans le nord, par des frégates de Jersey, que les vents contraires avaient forcées d’entrer à Dunkerque, il n’aurait pu subsister, et se serait vu réduit aux dernières extrémités.

Dès que le duc arriva à Rhenen , il envoya de nouveau prier sa sœur de permettre qu’il allât la rejoindre ; et bientôt elle lui fit dire qu’il pouvait venir, parce qu’elle avait obtenu l’autorisation de la reine. Quand le duc reçut cetle agréable nouvelle , il quitta Rhenen sur-le-champ et arriva à La Haye le 12 janvier. Il y resta tout l’hiver, jusqu’au moment où il fut question d’y

recevoir les ambassadeurs des rebelles anglais.' Pensant qu’il n’était pas convenable qu’il se trouvât dans une ville où ces ambassadeurs devaient faire une entrée solennelle , et pour éviter l’humiliation d’y voir les meurtriers de son père accueillis avec honneur, il se retira de La Haye et alla passer quelque temps à Breda. Mais quand cette cérémonie fut passée , son altesse toyale y retourna , et se conduisit avec tant de circonspection à La Haye , qu’il ne lui arriva jamais de rencontrer ces ambassadeurs dans les rues. Cela lui fut d’autant moins difficile, qu’à la répugnance qu’il éprouvait à les voir dans un lieu où il ne pouvait pas se venger d’eux comme il l’aurait voulu, se joignait la précaution des Etats-Généraux , qui leur avaient fait prendre mutuellement l’engagement de s’éviter, craignant les suites d’une rencontre. Cette précaution était nécessaire dans un moment où les Etats-Généraux croyaient de leur intérêt de faire la cour à l’Angleterre , tandis que le peuple de La Haye détestait si fort ces ambassadeurs , qu’il les aurait volontiers mis en pièces, s’il en avait trouvé l’occasion. Tous les efforts et toute l’autorité des Etats furent à peine suffisants pour protéger ces ' Anglais ; on fut obligé de leur donner une garde de fantassins pour empêcher qu’on ne les attaquât chez eux, et qu’on ne leur fît quelque affront signalé dans la ville ; malgré ces précautions, les

DiQiM,' '-y l.

gens de leur suite furent insultés par la populace.

Au commencement du mois de juin , le duc reçut une lettre de sa majesté , qui était alors en Écosse, et qui lui ordonnait de retourner à Paris , lui faisant en même temps connaître combien elle était mécontente de son départ. Par cette même lettre , il lui était encore enjoint de renvoyer de son service le docteur Killigrew, de ne plus suivré les conseils de sir Georges Ratcliff , mais de se laisser entièrement guider par la reine sa mère. Ces ordres furent immédiatement suivis par son altesse royale , qui partit de La Haye pour la France , et arriva à Paris vers la fin du mois de juin.

Le duc étant alors d’âge à pouvoir supporter la fatigue , et la reine sa mère désirant cultiver son esprit et le, rendre propre à agir, résolut de l’envoyer avec la cour de France, qui devait sous peu quitter Paris. Elle demanda donc pour lui , à la reine et au cardinal, la permission de suivi’e le roi de France. Ils consentirent sans peine à cette proposition , promettant d’avoir le plus grand soin du jeune prince ; mais, avant leur départ, on reçut la nouvelle que les affaires de sa majesté , en Ecosse , avaient pris une si mauvaise tournure, qu’elle avait été obligée de former la résolution désespérée de marcher vers l’An^ gleterre. Peu après, on apprit sa défaite à Wor-

cester, ce qui engagea la reine à changer le dessein qu’elle avait eu d’envoyer le duc avec la cour de France. C’est pourquoi, quand celle-ci se rendit en Berri , vers la fin de septembre , le duc resta avec sa majesté à Paris , où il» éprouvèrent l’un et l’autre les plus terribles inquiétudes sur le sort du roi. Cette cruelle anxiété continua jusque vers le milieu d’octobre , quand ils reçurent l’agréable nouvelle que sa majesté avait heureusement débarqué à Fécamp , en Normandie , n’ayant avec elle que lord Wilmott. Nous n’entrerons dans aucun détail sur la manière dont le roi se sauva, ni sur les dangers qu’il courut , ou les peines qu’il souffrit depuis le moment où il fut obligé de se déguiser, jusqu’à son arrivée ; nous nous bornerons à observer que si Dieu ne l’eût doué d’autant de présence d’esprit que de courage , et de la constitution la plus robuste, il n’eût jamais échappé d’Angleterre d’une façon aussi miraculeuse.

A la nouvelle de son arrivée, le duc crut qu’il était de son devoir d’aller au-devant de son frère. Il eut le bonheur de le voir à Magny , entre Paris et Piouen, et de l’accompagner jusqu’à Paris. Le roi eut la satisfaction, en arrivant dans cette capitale, non-seulement d’y voir la reine sa mère, mais encore d’y être accueilli avec les plus grandes démonstrations de joie par tous les gens de qualité qui s’y trouvaient. Le cardinal de Reta. en

particulier, lorsqu’il vint le voir, offrit de lui prêter une somme considérable qu’il avait apportée en or dans son carrosse. Mais, quoiqu’il l’en pressât beaucoup , sa majesté s’y refusa avec de grands remercîments. Le cardinal, dans cette occasion, comme dans plusieurs autres, s’est toujours montré fort dévoué à ses intérêts et à son service.

Il n’y avait pas long-temps que sa majesté était à Paris, quand on lui fit quelques ouvertures secrètes, ou, pour mieux dire, on le sonda au sujet d’un mariage avec Mademoiselle , fille aînée du duc d’Orléans. Cette proposition fut bien accueillie par le roi, et la reine sa mère l’approuva. Les choses en vinrent au point' que le roi allait très-souvent visiter la princesse, qui lui donnait tout lieu de penser que ce projet s’effectuerait. Mais tout-à-coup il crut s’apercevoir qu’elle se refroidissait, sans qu’il pût en * deviner le motif. La prudence le força par conséquent à rendre ses visites moins fréquentes, jusqu’à ce qu’il eût à la fin découvert la véritable cause du changement de sa conduite. Des personnes qui avaient ou qui prétendaient avoir de l’amitié pour la princesse, lui firent entendre que , dans la position critique où se trouvait la cour de France , il ne serait pas difficile de né- , goder un mariage entre elle et le roi, auquel la reine et le cardinal seraient forcés de consentir

pour sortir des difficultés où ils se trouvaient engagés. Quelque peu raisonnable que fût une pareille idée , elle fit une si profonde impression sur l’esprit de Mademoiselle, qu’elle l’engagea à rompre entièrement avec le roi d’Angleterre ; de sorte que, sans obtenir ce qu’elle ne pouvait atteindre , elle perdit ce qu’elle aurait pu avoir.

A-peu-près vers la même époque , on proposa aussi, à leurs majestés, une épouse pour le duc, c’était mademoiselle de Longueville, fille unique du duc de Longueville et de sa première femme, sœurdu comte de Soissons. Cette dame était alors, après Mademoiselle, le premier parti de France. Le roi et la reine douairière d’Angleterre l’approuvèrent et le proposèrent au duc, qui se laissa facilement persuader. La négociation fut poussée si loin , qu’on en >'int à demander le consentement de la cour de France ; mais ce consentement ayant été refusé , le traité fut rompu.

Au printemps de l’année iGSa, la situation de la cour de France ne permettant pas d’espérer un accommodement entre le roi et les princes, tandis que tout annonçait au contraire une«campagne , le duc , qui désirait se rendre capable de commander un jour, résolut de servir en qualité de volontaire dans l’armée française. Sir John Berklcy fut le seul qui ne s’y opposa pas, lorsqu’il en fit la proposition; mais à force d’insister.

il obtint enfin le consentement du roi et de la reine.

L'histoire que nous traduisons donne ici une relation détaillc'e dns campagnes que le duc d’York fit en France, sous les ordres du maréchal de Turcnne, depuis jusqu’en i 656 , et Les deux années suivantes dans l’armée espagnole. Nous avons cru pouvoir supprimer cette partie qui ne contient que des événements militaires très-connus , et qui d’ailleurs a déjà été imprimée en France. Le prince écrivait le soir ou le lendemain de chaque action, ce qui s’était passé sous ses yeux, et le coramuniqu.iit ensuite au général. En 1696, se trouvant en France, il fit faire une traduction de tout ce qui regardait le vicomte de Turenne , et la donna au cardinal de Bouillon. Huit ans après , la reine, sa femme, envoya au même cardinal une autre traduction de ces Mémoires, signée de sa main , scellée de son grand sceau, et conlre-signée par raylord Caryll, secrétaire d’état. Cette pièce a été imprimée à la suite de la Vie du vicomte de Turcnne, par Ramsay; Paris, 1785, 2 vol. in- 4 °. Nous allons néanmoins faire un précis de ce qui intéresse personnellement le duc d’York, afin que nos lecteurs 'ne trouvent point de lacune dans notre ouvrage.

L’argent e'tant aussi rare à la cour de France qu'à celle d’Angleterre, le duc fut obligé d’emprunter, pour son équipement, trois cénts pistoles , d’un gentilhomme nommé Gauthier, qui avait servi en Angleterre. Le roi son frère lui donna un attelage de six chevaux que le lord Crofts avait amenés de Pologne ; ils étaient trop petits pour le carrosse, et. servirent à monter deux

OU trois valets de pied et autant de palefreniers. On loua deux mulets pour porter jusqu'à l’armée un lit de camp et le petit bagage. Le duc ne devait être accompagné que de sir John Berkley et du colonel Worden, et il n’avait pas un seul cheval de main pour pouvoir en changer en cas de nécessité. Le 2i avril , il se mit en chemin pour joindre l’armée. En arrivant à Corbeil, il ne lui restait plus que vingt pistoles , mais la cour s’y étant rendue, il reçut encore une petite somme, et, le 24, il partit pour Chartres, où il trouva l’armée.

La première action à laquelle le duc prit part, fut l’attaque du faubourg d’Etampes; il s’y distingua et resta toute la journée au milieu du feu. Il assista ensuite au siège de cette ville, que M. de Turenne leva le 7 juin, pour aller au-devant du duc de Lorraine qui se trouvait à Villeneuve- Saint-Georges. Ce fut son altesse royale qui conclut le traité entre ce duc et la cour deFrance, traité par lequel M. de Lorraine s’engagea à quitter, sous quinze jours , les terres du royaume. Le duc de Beaufort, grand favori de la populace de Paris , avait été joindre M. de Lorraine à Villeneuve-Saint-Georges, avec cinq cents Parisiens à cheval , auxquels , par le traité , il était permis de se retiter; mais n’étant point faitmentionde leur général , il ne se crut point en sûreté, eti^e voulant point faire épreuve de la générosité, de M. de

VIE DE JACQUES II. y3

Turenne , il prit un trompette avec lui , passa la Seine, et courut à Paris, où, pour monter le peuple contre le roid’ Angleterre , il fit entendre malicieusement que c’était à sa persuasion que le duc de Lorraine avait signé le traité. Ce bruit fit une telle impression sur la multitude , que ni le roi, ni la reine d’Angleterre, ni aucun Anglais de leur cour n’osèrent, pendant plusieurs jours, sortir du Louvre , ni même regarder par les fenêtres, de peur de s’attirer quelque insulte, ou au moins quelque injure ; et l’animosité du peuple augmenta au point, que leurs majestés furent contraintes de quitter la ville secrètement, et de vse retirer à Saint-Germain jusqu’à ce qu’elle fut apaisée.

Au combat du faubourg Saint- Antoine , où le duc d’York fut toujours à côté de M. de Turenne, il courut de grands dangers, et le colonel Worden , un des garçons de sa chambre , fut grièvement blessé. Pendant le reste de la campagne , le duc ne quitta jamais M. de Turenne, assistant à tous les combats, et chargesouvent de postes importants dans les sièges. Le 25 janvier, se trotivant à Voulpeix, à une, lieue de Vervins, le duc d’York, qui suivait M. de Turenne par-tout, étant allé avec lui reconnaître la place, et s’étant avancé fort près avec un gentilhomme, pour mieiiv faire les remarques , prit un petit corps de cavalerie de la place pour être de l’armée , et ne re -

74 VIE DE JACQDES 11.

connut son erreur que quand les ennemis se furent approchés à la portée de pistolet; ils tirèrent dans le moment où il cherchait à s’échapper du milieu d’eux ; mais leur précipitation lui donna le temps de se sauver, ainsi qu’au gentilhomme qui l’accompagnait.

Le 3 février, le duc , le cardinal , les généraux et toutes les personnes de qualité arrivèrent à Paris. Là, son altesse royale eut la satisfaction de rendre ses devoirs à la reine s» mère , et de revoir son frère , le duc de Glocester , et son cousin le prince Rupert. Le premier, après avoir été long-temps gardé prisonnier par les sanguinaires ennemis qui avaient assassiné son père, fut mis en liberté , non par aucun sentiment d'humanité , mais seulement pour. épargner l’argent qu’il leur coûtait. Le second avait été regardé comme perdu; il avait couru pendant quatre ans mille dangei's sur mer, etn’y avait échappé que par dcsmiracle.> réitérés. Son altesse royale ne rend aucun compte dansses mémoires des événements qui arrivèrent pendant son séjour à Paris , toutes ses pensées étaient alors tournées vers la guerre, etil semblait regarder comme perdu et indigne de souvenir , le temps qu’il passait loin du champ de bataille.

La campagne de i653 ne conlientaucun événement assez particulier pour mériter une place dans ce précis. Le duc d’York décrit dans son mémoire le siège de Mouzondansle plus grand dé-

VIE DE JACQCES 11 . 76

lail. Il raconte, enlre autre.s choses, que, visitant un jour la tranchée avec quelques officiers, ils ne reinarquèrentpasqucle ventavaitrenversélesblindes et qu’ils se trouvaient exposés en plein au feu de la place, qui cependant ne tira pas sur eux. Après la reddition de la ville, le duc en apprit la ’ raison. Le gouverneur s’était trouvé lui-même sur les remparts , et avait reconnu le duc à sa décoration , sur quoi il avait défendu à ses canonniers de tirer. Le prince observe que de pareilles marques de respect sont communes sur le continent ; et il en prend occasion de louer la manière généreuse dont les Français font la guerre.

A la fin de la campagne , le duc revint à Paris, où il arriva dans les premiers jours de décembre. Après y avoir pas.sé l’hiver avec le roi son père , celui-ci se décida à quitter la France, à cause de l’alliance quise traitait alors entre ce royaume et le nouveau protecteur Olivier Cromvell. Lecardinal Mazarin avait pensé que l’intérêt delà monarchie’ française exigeait à cette époque qu’il conclût la paix avec l’usurpateur. Le duc accompagna son frère jusqu’à Chantilly , et ils se séparèrent dans l’espoir d’une plu.s heureuse réunion.

Le duc fit la campagne de i6i4 , en qualité de lieutenant-général de M. de Turenne. Lors de l’attaque des lignes espagnoles devant Arras , il n’y eut que son 'altesse royale et M. de Broglio qui furent de l'avis du maréchal. Toute sa conduite

pendant cette attaque fut digne des plus grands éloges. On sait que ce fut la seule action d’éclat de la campagne , à la fin de laqiielle le prince vint passer l’hiver à Paris, comme il avait fait les précédentes. Au printemps il se sépara de son frère le duc de Glocester, qui partit accompagné du duc d’Osmond , pour rejoindre le roi à Cologne.

La campagne de i655 n’offrit rien d’intéressant, si ce n’est que le 4 novembre, se trouvant à Mouy , et le maréchal de Turenne ayant été appelé à Compiègne, où était la cour , il partit et laissa au duc d’York le commandement de l’armée. Ce prince était le seul lieutenant-général qui y fût resté , tous les autres ayant eu congé de la quitter , parce qu’il n’y avait plus d’apparence d’aucune action. Ainsic e prince se trouva commander l’armée , dans le même temps que la paix entre la France et Cromwell fut conclue et publiée , et que, par un des articles de ce traité, il devait être nommément banni du royaume.

M. de Turenne retourna à l’armée le i4 , et donna permission au duc de partir pour la cour. Voici la relation que son altesse royale fait ellemême de sa réception:

« En arrivant à Compiègne, je fus reçu avec la bonté ordinaire par la reine-mère et par le cardinal : ils me firent l’un et l’autre des excuses du traité qu’ils avaient conclu , me disant qu’ils

étaient fâchés que la position où ils se trouvaient , les eût forcés de former une alliance si contraire à leurs inclinations. Ils m’assurèrent néanmoin’s queleurssentimentspourmoi n’étaient pas changés, et qu’ils continueraient à prendre le même intérêt qu’ auparavant à ce qui me regardait. Le cardinal me fit part des motifs qu’il avait eus pour signer ce Iraitéqui était devenuindispensable au bien et à la sûreté de la couronne, ayant reçu l’avis certain que s’il ne se hâtait de conclure une alliance avec l’usurpateur, les Espagnols le préviendraient , et qu’ils avaient déjà promis de l’aiderà prendre Calais. Prévoyant les suites funestes d’un pareil traité, il avait cru devoir l’empêcher en traitant lui-même avec Cromwell; mais il m’assura , quelque article que j’y trouvasse à mon égard , que je ne cesserais de recevoir les mêmes marques de l’estime et de la bienveillance de son maître ; et je dois cette justice à la mémoire du cardinal , de dire qu’il aurait été un bien mauvais ministre , et que son roi aurait pu se plaindre avec justice de son administration , s’il avait manqué cette occasion de s’arranger avec Cromwell.

, » Je restai quelques jours à Compiègne, et je me rendis ensuite à Paris , où j’arrivai le a3 novembre. La cour ne tarda pas à y retourner ; et quoique le traité portât que je devais quitter la France , le cardinal ne voulant pas faire cet af-

front à un prince qui tenait de si près au roi de France, et qui était petit-fds de Henri IV ; craignant aussi que si je sortais du royaume, les Irlandais qui étaient au service de France he me suivissentjil me proposa de faire tousses efforts pour obtenir le consentement de Cromwell à ce que je restasse au service du roi. Il m’assura en même temps que , s’il ne réussissait point dans ses démarches, ma pension me serait exactement payée par-tout où j’irais, à moins que je neservisse dans une armée active contre la France.

)> Le cardinal ne tarda pas à recevoir une réponse de Cromwell ; il consentait à mon séjour en France et à mon service dans ses armées , en exceptant celle de Flandre; carie traité l’obligeant à envoyer à cette armée un corps considérable d’auxiliaii'es, il croyait que ma présence y compromettrait ses intérêts. Le cardinal m’offrit alors le poste de capitaine-général sous le duc de Modène , qui était généralissime de toutes les foixes de France, de Savoie et deModène, en Piémont. J’acceptai cette offre avec plaisir , parce que je désirais me perfectionner dans l’art de la guerre. Je préférais d’ailleurs servir dans ce pays, parce que je savais que ma tante la duchesse de Savoie, qui m’avait toujours montré beaucoup d’intérêt , désh-ait de m’avoir auprès d’elle , et avait même écrit à la reine à ce sujet. Ces dispositions furent néanmoins changées avant l’ouverture de lacam-

pagne, pour les raisons que l’on verra dans la suite de ces mémoires. »

Ici finit la relation donnée par son altesse royale, delà campagne de i655, qui fut la dernière qu’il fit au service de France.

Vers le commencement de février i656, la princesse d’Orange vint à Paris pour voir la reine sa mère. Son altesse royale le duc d’York^ alla au-devant d’elle ; il la trouva entre Péronne et Cambray , d’où il revint avec elle à Paris. Elle y fut reçue avec de grandes civilités par la cour,' qui alla à sa rencontre hors des portes delà ville. Elle fut conduite au palais royal , où elle resta auprès de la reine sa mère.

Quelques jours après son arrivée , le bruit se répandit que le roi d’Angleterre s’était rendu de Cologne en Flandre , sur quoi tous les colonels irlandais qui avaient servi dans les armées françaises, sous les maréchaux de Turenne et de la Ferté , écrivirent au duc pour lui offrir leurs services, et pour recevoir ses ordres , étant prêts à lui obéir , ainsi qu’il convenait à des hommes d’honneur et à des sujets fidèles. Son altesse royale les remercia de leur bonne volonté, et leur recommanda sur-tout de ne pas permettre que leurs soldats se rendissent en Flandre un à un , ou par pe tits détachements, quand même les Espagnols saisiraient le prétexte de la présence du

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roi pour l'es y inviter. Elle leur fit observer que sa majesté n’en retirerait aucun avantage , et que par-là , ils se mettraient hors d’état de servir le roi avec leurs régiments entiers si l’occasion s’en présentait. Le duc ajouta que cela nuirait meme à ses intérêts , tant qu’il resterait en France ; mais que si un moment propice se présentait pour profiter de leur offre , ils entendraient certainement parler de lui , pourv'u que leurs régiments restassent au complet.

Son altesse royale fait mention, dans cette partie de ses mémoires , d’un beau trait d’un de ces colonels , au moment de quitter le service de l’Espagne. Ce gentilhomme , le colonel Richard Grâce, après avoir ser\i le feu roi Charles I" jusqu’après la reddition d’Oxford, se rendit ensuite en Irlande, où il combattit pour le roi Charles II , tant que la plus petite partie de cette île lui resta fidèle. La guerre étant terminée , il obtint des rebelles anglais la pennission dépasser en Espagne avec un régiment d’Irlandais. Ce ‘ régiment consistant en plus de douze cents hommes , il obtint une capitulation très-honorable; mais à peine était-il arrivé, que les Espagnols rompirent la capitulation qu’ils avaient faite avec lui , et traitèrent les hommes si mal , qu’il en perdit la moitié avant de pouvoir se rendre avec eux en Catalogne. Cette conduite des Espagnols ne l’empècha pourtant pas de servir avec dis-

VIE DE JACQUES 11. 8t

tîncllon dans leur armée jusqu'à la fin de la campagne. Se trouvant alors en garnison dans im château placé sur les frontières , et qui était un poste important , il se mit à considérer les mauvais traitements qu’il avait soufferts jusqu’alors , et qu’il aurait probablement à souffrir encore à l’avenir, ce qui détruirait le reste de son régiment ; ayant appris en même temps que le roi son maître était en France , où on lui avait fait une réception honorable et où son altesse royale avait prisdu service , il résolut de ne plus rester chez les Espagnols : mais, quoiqu’ils eussent rompu leur traité avec lui , il ne voulut rien faire d’indigne d’un gentilhomme , et il résolut de les quitter honnêtement. A cet effet , il envoya avis au maréchal d’Hocquincourt , qui commandait alors l’armée française en Catalogne, qu’il viendrait à un jour indiqué le joindre avec son régiment , à condition qu’il serait traité sur le même pied que les autres régiments irlandais au service deFrance,etqu’il conserverait la liberté de suivre son propre souverain chaque fois que le» intérêts de son roi pourraient l’exiger. Ces conditions furent acceptées sans peine , et on lui bt même des offres considérables , s”il voulait remettre le château ; mais il le refusa nettement , et pria seulement le maréchal de lui envoyer ailP« jour fixé , quelques cavaliers pour protéger sa retraite. Tout étant arrangé, il prévint la garnison

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8i VIE DE JACQVES 11.

espagnole la plus voisine du projet qu’il avait formé, et l’engageaàenvoyer undétachementpour prendre possession du château quand il le quitterait ; il agissait ainsi afin de montrer aux Espagnols que son intention était seulement de se retirer avec son régiment , et non de remettre le château à leurs ennemis. Il les avertit néanr moins de ne pas envoyer plus de deux cents hommes, parce que s’ils lui donnaient le moindre motif de soupçonner qu’ils voulussent le trahir, il rendrait sur-le-champ le fort aux Français. Cette précaution les empêcha d’envoyer plus de troupes qu’il ne voulait ; et quand il les vit paraître , il leur fit ouvrir une porte , tandis qu’U sortait par l’autre, pour aller rejoindre les cavaliers français qui l’attendaient.

Mais, pour en revenir à ce que nous disions , la nouvelle de l’arrivée du roi en Flandre ne tarda pas à être confirmée, et l’on apprit en même temps qu’il avait conclu un traité avec les Espagnols , ce qui faisait assez généralement supposer que son altesse royale s’y rendrait aussi de son côté. Le duc, causant un jour sur ce sujet avec M. de Turenne , à qui il confiait librement tout ce qui l’intéressait, le maréchal l’engagea à écrire au roi son frère pour lui mettre sous les „^eux qu’ayant servi si long -temps en France , où il avait reçu la plus grande partie de son éducation , depuis son départ d’Angleterre , ce serait

VIE DE JACQDES U. 83

une chose fort avantageuse pour le service de sa majesté , si son altesse royale obtenait la permission d’y rester, afin de conserver la bienveillance du gouvernement, et l’amitié des personnes de la plus haute distinction qu’elle s’était attachées , tant à la cour qu’à l’armée ; que ses liaisons le mettraient en état, dans l’occasion, d’étre utile à sa majesté, tandis que sa présence en Flandre ne serait d’aucun avantage au roi , et ferait probablement perdre au duc les amis "qu’il s’était faits en France. Quant aux Espagnols , la présence du duc de Glocester devait leur suffire. Ils n’avaient d’ailleurs pas exigé que le duc d’York vînt en Flandre , et son nom n’avait pas même été prononcé dans leurs négociations avec le roi. Si pourtant ils en parlaient dans la suite , le roi pourrait accorder en secret au duc la permission de rester en France, tandis qu’il feindrait, en public , d’être courroucé contre lui pour sa désobéissance , afin de ne pas mécontenter les Espagnols. Cette convention resterait un profond mystère pour tout le monde , et ne serait confiée qu’à la personne chargée d’en porter la proposition.

Le duc approuva si fort le conseil de M. de Turenne , qu’il en fit part à la reine , qui en fut enchantée : il résolut en conséquence d’envoyer, sans délai , Charles Berkley au roi , pour lui proposer cet arrangement, et en même temps

VIE DE .TACQEES ïl.

pour lui faire pari de la position pécuniaire dü duc. Tout considéré, cette position n’était pas mauvaise ; son altesse royale jouissait alors d’un traitement de 6,000 pistoles par an, qui était payé très-rt'gulicrement , sans compter ce que lui rapportait son régiment d’infanterie et ses compagnies de gendarmes écos.sais, ce qui, joint à l’augmentation qu’il recevrait en partant pour le Piémont, le mettrait en état de vivi>e à son aise et décemment, jusqu’à ce que sa majesté pût l’employer aux affaires de l’Angleterre.

Quand le duc eut écrit ses lettres, et après qu’il eut donné à Charles Berkley des instructions détaillées sur tout ce qu’il avait à dire dans cette affaire, au moment de se metti'e en voyage, cet envoyé eut le malheur de se casser la jambe, ce qui obligea son altesse royale à se servir du docteur Fraiser qui allait partir pour rejoindre sa majesté, le duc n’ayant alors personne auprès de lui qu’il pût plus convenablement charger de cette commission et en qui il mît plus de confiance que dans le docteur. Il faut convenir aussi que celui-ci remplit parfaitement sa mission, et ne manqua pas de représenter à sa majesté tous les motifs qui avaient porté son altesse royale à la proposition qu’elle faisait. Mais ni les discours du docteur, ni les lettres du duc ne produisirent l’effet désii'é; car sa majesté et ses ministres ne voulurent , en aucune façon , consentir à ce que

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son altesse restât au service de France ou dans le royaume ; et le roi se sentit si peu porté à user de connivence à cet égard, qu’il ne tarda pas à ordonner formellement au duc de .se rendre en toute hâte en Flandre , quoique les Espagnols, comme nous l’avons dit plus haut, ne l'eussent point demandé, et n’eussent pas même parlé de lui à.sa majesté.

Sir Henri Bennett, secrétaire du duc , qui était fortlié avec ceux qui jouissaient de la faveur du roi , fut la personne qu’on choisit pour lui porter cet ordre. Aussitôt que son alfesse royale l’apprit , elle écrivit au roi qu’elle était prête à obéir sur-le-champ. Elle envoya en effet à Compïègne pour faire part à la cour de France des ordres qu’elle avait reçus du roi son frère , et pour demander la permission de se rendre auprès de lui. La cour ne fit aucune difficulté , et son altesse se prépara au voyage.

Le désir de se justifier de certains rapports qui avaient été faits à sa majesté, sur son compte, engageait le duc à se presser. Il savait que le roi et ses ministres avaient ajouté tant de foi à ces rapports , qu’ils en avaient avancé le voyage de sir Henri Bennett. Ce secrétaire était chargé de demander au duc s’il était vrai que son altesse royale eût l’intention d’envoyer en Angleterre pour y traiter avec certaines personnes, et que la princesse royale sa scieur dût fournir de

l’argent pour le voyage de Tuke. Quand sir Henri Bennett exécuta cette partie de sa commission, il ajouta que sans lui sa majesté l’aurait insérée dans ses instructions écrites , tant elle était persuadée de la vérité de ce rapport. De là on peut se faire une idée des choses étranges que l’on racontait et qui trouvaient accès au sujet du duc , ainsi que de la jalousie qu’il inspirait sans aucun fondement. Il n’avait jamais eu la pensée d’envoyer Tuke en Angleterre , .ni quelque personne que ce fût ; il n’avait jamais cherché à entretenir de correspondance , jugeant que cela ne le regardait pas ; il n’avait pas même essayé de se procurer de l’argent par le moyen des royalistes, qui envoyaient .souvent au roi des sommes dont le duc ne reçut jamais de part , à l’exception de deux cent cinquante livres qne R. Nicholas remit à sa majesté de la part de la comtesse de Devonshire, avec la prière d’en donner une partie à son altesse royale.

Quelque peu de fondement qu’il y eût à ces soupçons , il est hors de doute qu’on y ajouta foi ; et c’est ce qui nous engage à dire comment le duc crut pouvoir expliquer ce qui y avait donné lieu. Pour cela , il faut retounier au moment où sa majesté arriva en F rance , après s’être si merveilleusement sauvée de la défaite de Worcester.

A l’arrivée du roi à Paris , lord Jermyn jouissait de toute la confiance de sa majesté , et était

.chargé de ses affaires les plus secrètes. Cela continua jusqu’à ce que le chancelier de l’échiquier , sir Edouard Hyde, passa sur le continent. Celui-ci gagna pardegrésla confiance du roi, et ce qui yajouta, fut que les royalistes d’ Angleterre préférèrent l’entremise du chancelier à celle détout autre pour leur correspondance. Ce motif, joint à quelques autres circonstances, fut cause que le roi retirapeuà-peusesfaveursàlordJermyn,quibientôtne reçut connaissance que des affaires dont tout 4e conseil était instruit avec lui. D’après cela , une parfaite intelligence ne régna point entre ce seigneur et sir Edouard Hyde.

Un accident arriva vers la même époque, qui augmenta la brèche : ce fut le conseil que le chancelier donna à la comtesse de Morton, alors gouvernante de la princesse Henriette , de lïe point épouser sir John Berkley, parce qu’il jugeait que ce mariage ne convenaità aucune des deux parties, et que, comme ami de l’une et de l’autre, il croyaitdevoir les en prévenir. Quoi qu’il en soit, sir John Berkley ne prit pas cette démarche de bonne part , il se sentit offensé , prit hautement le parti de lord Jermyn , et resta toute sa vie l’ennemi irréconciliable du chancelier.

Cependant l’animosité entre le ministre et lord Jermyn, allait tous les jours en augmentant , et vint au point de causer quelque froideur entre le roi et la reine sa mère ; car, d’un côté, sa majesté

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se Croyait tenue à ne pas laisser souffrir le chancelier par son dévoueinent à son service ; tandis que de l'autre, la reine appuyait lord Jermyn, qui était un ancien serviteur à qui elle accordait toute sa confiance, et qui était chargé du soin de ses affaires d’intérét. De cette façon , cette cour infortunée vit naître deux factions , qui ne s’éteignirent entièrement qu’après l’heureuse restauration de sa majesté.

Pendant ce temps , le duc eut bien de la peine à se conduire de manière à remplir également son devoir envers le roi et envers sa mère. Mais cette tâche aurait été encore bien plus difficile, s’il n’avait pas été assez heureux , comme il le dit luiméme, pour passer toute l’année i 652 à l’armée ; à son retour, les affaires .avaient déjà pris leur et il ne restait plus d’espoir d’accommodement.

L’année d’après, on fit quelques tentatives pour éloigner le chancelier, en l’accusant de trahir sa majesté et de correspondre avec Cromwell ; mais les allégations étaient si frivoles, qu’elles ne firent que mettre au jour toute l’animosité de ses ennemis, et produire des effets contraires à ceux qu’on en avait attendus. Elles augmentèrent l’attachement du roi pour son ministre , en lui donnant lieu de penser que ces accusations provenaient toutes de la même cause , c’est-à-dire de l’ambition qu’avaient certaines gens de se mettre à sa

place ambition qu’ils espéraient satisfaire, s’ils pouvaient d’abord parvenir à l’éloigner.

Dans l’année i654, sa majesté quitta la France pour se rendre à Cologne. Pendant tout ce temps, le duc n’avait pris aucune part à ces fâcheuses intrigues, son séjour prolongé à l’armée lui ayant donné la facilité de rester neutre. Il n’en fut pas de meme des gens de sa maison, qui se laissèrent aller à des préventions, ou à l’esprit de parti, causé par des liaisons de famille ou d’intérêt. Sir Henri Bennett, son secrétaire, qui avait occupé la même place auprès de lord Bristol, ami intime du chancelier , se rangea avec celui-ci, et fut confirmé dans sa résolution par les petites querelles qu’il avaitde temps à autre avec sir John Berkley ; quant à M. Charles Berkley etM. Henri Jçrmyn, ils se mirent du parti de lord Jermyn, ce qui fut cause que le duc , qui aimait beaucoup ces messieurs et qui vivait très-bien avec lord Jermyn, ne faisant que suivre en cela les ordres exprès qu’il avait reçus autrefois de sa majesté , passa pour un ennemi du chancelier , quoiqu’en réalité , il fût entièrement étranger à cette intrigue. Cette idée fit tant d’impression sur ceux qui avaient le plus de crédit sur l’esprit du roi, que, quand le duc arriva à Bruges, ils ajoutèrent foi à plusieurs méchants contes qui furent inventés, et qui étaient de même genre que celui de la mission de Tuke. lis résolurent donc d’élcûgner.

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le plus tôt possible, d’auprès de son altesse royale, tous ceux qui ne leur étaient pas entièrement dévoués.

Quoi qu’il en soit, le duc, pour obéir aux ordres de sa majesté, s’étant préparé à son voyage dans les premiers jours de septembre , réso.lut d’aller d’abord à Compiègne prendre congé de la cour. Ce fut alors qu’il arriva un accident qui, dans tout autre pays , aurait pu causer de grands embarras à son altesse royale. La ville de Condé était bloquée par les Espagnols, et devait être rendue sous peu de jours. Quand la garnison capitula , le roi d’Angleterre , à la prière des Espagnols, y envoya le marquis d’Ormond, pour ordonner à Muskerry , son neveu , qui commandait un régiment d’Irlandais, et à sir John Darcy, lieutenant-colonel du duc, de quitter sur-le-champ le service de France , et de se rendre aupxèsde sa majesté. Muskerry répondit que , malgré son respect pour les ordres du roi , il se croyait tenu en honneur, étant au service de France, de ne point se retirer sans avoir obtenu son passe-port, et qu’il le demanderait aussitôt qu’il aurait rejoint l’armée française. On croira sans peine que cet événement fit grand bruit à la cour; il n’empécha pourtant pas que le duc n’y fût parfaitement bien traité ; et quand il prit congé, on lui réitéra l’assurance que , malgré la démarche que le roi d’Angleterre avait faite en envoyant le mar-

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quis d’Ormond à Condé, on ne cesserait pas de payer la pension du duc, pourvu qu’il n’entrât point au service des ennemis.

Le duc étant retourné à Paris , s’arrangea de manière à partir trois ou quatre jours après pour la Flandre. Dans cet intervalle, il reçut plusieurs lettres du roi son frère, qui, sans s’exprimer ouvertement, faisait néanmoins entendre qu’il serait bien aise que le duc laissât sir JohuDerkley en France. Sa majesté disait qu’elle avait un besoin urgent de la présence du duc , qu’elle l’engageait en conséquence à presser le plus possible son départ , et que s’il n’avait pas le temps de terminer ses affaires d’intérét, il pourrait laisser sir Jobn Berldey à Paris pour les mettre en règle. Son altesse royale vit clairement par-là qu’il y avait des gens qui cherchaient à éloigner sir John Berkley de son service pour y replacer sir George Ratcliff, véritable créature des favoris de sa majesté. Mais ce projet ne réussit pas ; car le duc fit tant de diligence , qu’il trouva moyen d’obéir au roi et d’emmener sir John Berkley avec lui ; et la suite prouva que s’il l’avait laissé en France, il aurait eu bien de la peine à le conserver à son service.

Le 10 septembre le duc quitta Paris, n’ayant gardé auprès de lui que deux ou trois domestiques ; le reste de ses équipages l’avait précédé de deux jours. Il coucha la première nuit à Yer-

Deuil, chez M. de Metz, qui lui donna le lendemain sa voiture pour le conduire à Clermont , où il comptait prendre la poste et rejoindre , à franc étrier, ses équipages à Abbeville. Mais en arrivant à la porte de Clermont, son altesse rencontra la personne qu’elle avait envoyée en avant pour retenir les chevaux de poste ; cette personne lui dit que Lockart , l’ambassadeur de Cromwell, était dans la ville et logeait à l’hôtel de la poste , qui était la meilleure 'auberge ; sur quoi le duc la renvoya avec l’ordre de faire mettre les chevaux dans la rue. En y arrivant, le prince fit arrêter la voiture, et monta à cheval dans la rue même , n’ayant pris que le tenips de mettre ses bottes, qu’il avait,ôtées dans la voiture. Si la présence de Lockart causa de la surprise au prince , cet ambassadeur ne fut pas moins étonné de voir son altesse; et sachant que tous les habitants, tant le peuple que les bourgeois, lui portaient autant d’intérêt que de haine et d’aversion aux Anglais du parti de Lockart, la frayeur que cette idée causa à l’ambassadeur, l’engagea à rassembler tous ses domestiques dans son auberge, et à les armer d’épées et de pistolets , après avoir fait seller tous ses chevaux. Quant à lui-même, il se tint à une fenêtre, dans l’intérieur de l’auberge, d’où il pouvait voir la porte ; il avait réuni autour de lui les principaux de sa suite, qui, comme lui, tenaient leur chapeau à la main ; il est probable

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qu’il se décida à l’oter d’avance , pour ne pas se trouver dans ralternalive de rendre un salut à son altesse , ou d’enqourir un blâme s’il ne le faisait pas. Ses valets de pied et plusieurs hommes de bonne mine se tenaient dans la cour, au • bas de l’escalier. Il arriva que la voiture s’étant arrêtée devant la porte sur laquelle donnait la fenêtre où s’était placé Lockart , son altesse le vit. Ce n’était pas sans raison que l’ambassadeur eut de l’inquiétude sur ce qui pourrait lui arriver ; car, avant que le duc pût monter à cheval , tous les habitants de la ville s’étaient réunis autour de lui , de sorte qu’au moindre signal , ils seraient tous tombés sur cet envoyé. Sa frayeur ne fut pourtant pas de longue durée, car le duc partit promptement et arriva le même soir à Abbeville, où il retrouva ses équipages. C’est ainsi que, comme il arrive souvent, ce qui avait été fait pour prévenir les accidents , manqua d’en occasioner un plus grand que celui qu’on voulait éviter. Lockart était à Compiègne, et la cour, par égard pour le duc , l’avait envoyé à Clermont, afin qu’ils ne se rencontrassent point ; mais ^le séjour de son altesse à Paris, après son retour, ayant été moins long qu’on ne l’avait calculé, il retrouva Lockart à Clermont , avant que celui-ci eût pu revenir à Compiègne.

D’Abbeville, son altesse royale se rendit à Montreuil, de là à Boulogne, et puis à Calais.

Elle fut par-tout bien reçue. De Calais elle alla dîner à Gravelines, qui était alors la première ville des états du roi d’Espagne sur celte côte. Là, le duc trouva le marquis d’Ormond, que le roi son frère avait envoyé à sa rencontre. Il coucha cette nuit à Dunkerque , et arriva le lendemain à Bruges, sa majçsté et le duc de Glocester étant venus au-devant de lui jusqu’à Fumes.

A peine le duc eut-il passé quelques jours à Bruges , qu’il acquit la certitude de ce qu’il avait soupçonné au sujet de sir John Berkley , et qu’il eut lieu de se féliciter de l’avoir emmené avec lui. Quoique le duc lui-mème fût traité avec beaucoup de politesse par tout le monde, ceux qui entouraient le roi , et sa majesté elle-même , ne cherchèrent point à déguiser la froideur qu’ils éprouvaient pour sir John. 11 était évident, d’après cela, que ceux qui avaient du crédit sur l’esprit du roi , n’attendaient qu’une occasion favorable pour le renvoyer. Cet orage d’ailleurs ne paraissait pas .devoir éclater sur lui seul. Son neveu et Henri Jermyn en étaient également menacés , quoiqu’on n’eût aucune raison de se plaindre d’eux, si ce n’est qu’ils étaient parents trèsproches de sir John et de lord Jermyn, et trèsattachés au duc, dont iis avaient toute la confiance. Si le dessein de leurs ennemis avait réussi, le duc en aurait souffert plus qu’eux. Quelle eût été en effet sa position , si l’on avait pu arracher

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d'auprès de lui ceux en qui il se confiait et qu’il aimait.^ Il n’aurait plus eu autour de sa personne que les gens mêmes qui l’avaient privé de ses amis , et qui se laissaient en toutes choses aveugler et entraîner par leurs passions, leurs intérêts et leurs animosités , au point de préférer sans cesse leur avantage à celui de leur maître. De ce nombre étaient sir Henri Bennet et Henri Killigrew, qui, indépendamment de la haine qu’ils portaient à leurs anciens camarades , espéraient même qu’ils obtiendraient , avec sir George Ratcliff,Ja direction des affaires pécuniaires du duc, et peut-être avec le temps sa confiance.

Ce n’était pas là le seul projet que l’on eût formé pour mortifier le duc : on le voit clairement par les discours qui se tenaient, et par lesquels on prétendait insinuer que, d’après une ancienne coutume anglaise, le duc n’avait pas le droit de composer lui-même sa maison , et que ce droit appartenait au roi. Rien ne pouvait être plus faux; car il y a une grande différence entre un père et un frère , et entre un enfant et un homme. Mais, pour ne rien négliger de ce qui pouvait faire de la peine au duc , on persuada à sa majesté de presser son frère , et de lui ordonner même d’écrire à sir James Darcey de venir en Flandre avec son régiment, quoique le duc assurât sa majesté que cette démarche serailinulile, parce qu’il savait très-bien que sir James ne le fe-

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rait point , bien que Muskcrry et d’autres Colonels irlandais pussent obéir; que par conséquent, sans produire aucun bon effet, cette propositionne servirait qu’à faire du bruit en France , et à offrir au cardinal un prétexte pour priver le duc de sa * . pension , ce^ qui le gênerait beaucoup , tant qu’il ne saurait pas ce qu’il avait à espérer du pays où il se trouvait, les Espagnols n’ayant encore ex* primé aucun désir de le prendre à leur service.

Tous les arguments qu’employa son altesse royale furent inutiles ; il fallut écrire; et, à cette occasion, il acquit encore la preuve qu’on n’avait pas eu pour unique but de faire venir le régimenf de sir James Darcey , puisque l’on garda la lettre six semaines sans l’envoyer ; et alors elle lui fut remise par Charles Berkley, qui étaittoujours retenu à Paris des suites de la fracture de sa jambe. En attendant, le cardinal apprit que cette lettre avait été écrite , et il eut tout le temps de confirmer sir James dans le projet que celui-ci avait formé de rester en France ; de sorte que, quand à la fin il la reçut , il ne se borna pas à refuser de venir sous des prétextes honnêtes, mais il empêcha encore plusieurs officiers de se rendre auprès du roi , quand Muskerry et les autres colonels quittèrent le service de France.

Tandis qu'à Bruges on forçait le duc à plusieurs démarches de ce genre, qui, sans être avantageuses au roi, pouvaient devenir très-nuisibles à ses

propres intérêts, iji recevait de l’autre côté des lettres de Paris, écrites par lord Jermyn, et par d’autres qui cherchaient à le dissuader d’entrer au ser\'iee de l’Espagne, dispnt que cela n’était point convenable après avoir résidé si longtemps en France, y avoir été si bien traité, et jouissant encore d’une pen.sion que cette puissance lui faisait. Ce furent là les arguments qu’ils employèrent; ils étaient si faibles, qu’on voyait sans peine que ce n’étaient que des raisons spécieuses que leur suggérait le cardinal , qui espérait sans doute , tant que son altesse ne serait point en service actif , pouvoir retenir les Irlandais en France. Mais ib ne réussirent pas à persuader son altesse , qui leur répondit qu’il ne regardait point ses obligations envers la France comme étant de nature à devoir l’empêcher d’entrer au service de l’Espagne, ou de toute autre couronne, s’il le jugeait convenable. Que pour lui, il ne trouvait pas, pour le moment, son intérêt à servir l’Espagne; mab que si le roison frère le lui ordonnait , il se croirait tenu d’obéir. Ainsi, soit comme soldat de fortune , soit comme sujet , la France ne pouvait rien lui reprocher, quelle que fut la puissance qu’il voulût servir. Peu de temps après , son altesse royale accepta les offres que le roi son frère et les Espagnols lui firent, et il entra au service de ces derniers.

Cette affaire était à peine arrangée, qpiand , vers

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la fin de novembre , la princesse royale arriva de Paris à Bruges. Elle eut beaucoup de chagrin en voyant la manière dont on en usait avec le duc son frère; elle prit en conséquence son parti, et employa tout son crédit à lui être utile. Ceux qui avaient le pouvoir s’en étant aperçus , et voyant aussi qu’ils ne réussiraient pas par la persuasion à faire renvoyer sir John Berkley , ni aucun autre des serviteurs du duc , ils s’y prirent d’une autre façon, et résolurent de saisir la première occasion , bonne ou mauvaise , pour trouver àredireàla conduite de sir John, et s’en défaire. L’exemple suivant fera connaître la frivolité de s prétextes qu’ils furent obligés de saisir.

Peu de jours avant la fête de Noël, sa majesté se rendit à Bruxelles pour arranger une affaire importante avec les Espagnols, et laissa le duc à Bruges, pour tenirsociété à. sa .sœur. La veille de Noël le roi revint ; et, la même nuit, le duc ayant appris delordMuskerry que les Espagnols vou laient faire prêter un serment de fidélité à tous les sujets du roi qui entreraient àleur seivice ,son altesse en fut scandalisée , ce serment n’ayant jamais é té imposé aux troupes du prince de Condé ni à celles de Lorraine. Il pouvait aussi avoir de mau vais effets pour le roi ; puisque les Irlandais qui étaient sur le point de- quitter le service de la France pour obéir à leur souverain, pourraient s’effrayer de l’idée de prêter serment à l’Espagne

plutôt qu’à leur propre monarque , et se décideraient peut-être à ne pas venir. •

Quand le duc en reçut la première nouvelle , il put à peine y ajouter foi ; mais ayant rencontré dans la salle d’audience le comte de Bristol , qui avait persuadé au roi d’y consentir, le düc lui en parla, et lui demanda si le rapport qu’on lui avait fait était conforme à la vérité. A cette question le comte de Bristol feignit une grande colère, et s’écria que celui qui en avait informé le duc était un traître et un scélérat , qui ne pouvait avoir eu d’autre but que de le rendre contraire à cette mesure, et par-là de nuire aux intérêts de sa majesté. Le comte fit encore usage d’une foule d’expressions passionnées, car on ne saurait lesappeler des arguments, pour prouver que celui qui en avaitparlé au duc avaitcommis uncrime horrible. Il ne doutait pas que ce ne fût sir John Berkley. Le comte de Bristol élevait si fort la voix , que sa majesté qui était dans la même salle , et à peu de distance de lui , entendit tout ce qu’il disait : elle s’approcha du duc, et, appuyant lè discours du comte , elle ajouta qu’il était- facile de voir combien ceux- qui lui avaient parlé 'de Ce serment étaient ennemis des Espagnols et d’elle-même, et qu’ils ne pouvaient avoir eu que de mauvaises intentions. Après cela, le roi le pressa de nommer la personne quile lui avait dit. Le duc s’en excusa, en disant’ qu’il espérait que sa majesté voudrait

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