‹ Vie de Jacques IIChapitre 26 sur 28 · V .i )i luje · texte numérisé non relu

V .i )i luje

lüO VIE DE JACQUES 11.

bien lui pardonner s'il ne la nommait pas , après ce que mylord Bristol venait de dire , puisque ce serait en quelque façon l'accuser de haute trahison; que son altesse voyait très-bien quelle était la personne que le comte avait eue en vue , mais que ce n'était pas la première fois que ce seigneur s'était trompé ; le duc pouvait assurer sur sa parole d'honneur que ce n’était pas sir John Berkley. Que si d’ailleurs l’on voulait bien y réfléchir , on verrait qu’il était impossible que sir John eût appris si promptement cette circonstance ; que le duc avait été sur le point de nommer la personne dès le commencement de la conversation ; mais qu’en voyant la grande colère de lord Bristol et les expressions peu respectueuses dont il s’était servi , il avait trouvé convenable de n’en pas dire davantage , quoiqu'il fût persuade que s’il parlait , il ne serait plus question de rien. Enfin , quant à la chose elle-même, il ne pouvait y avoir de crime à la dire , puisque , du moment où sa majesté y avait consenti, l’opinion particulière du duc ne l’empê- Cherait point d’être exécutée.’

Quand mylord Bristol eut entendu la réponse du duc , et qu’il eut découvert la fausseté de ses soupçons, il se calma; et, en présence du roi, il demanda pardon à son altesse royale , si son zèle pour le service de sa majesté l’avait fait s’oublier au point de rien dire qui fût contraire au respect qu’il lui devait. Ce fut ainsi que finit la conver-

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sation. Pour ce qui regarde le serment en luimême , le duc était persuadé que si l’on s’y était le moins du monde opposé, les Espagnols n’auraient pas insisté. Ils n’y auraient même , selon toute apparence, jamais songé, si le comte de Bristol ne leur avait imprudemment, et sans mauvaise intention , inspiré de la jalousie , en leur proposant la formation d’un corps de dix mille hommes, avec l’artillerie néce.ssaire, et qui devait être commandé par le duc. Les Espagnols s’imaginèrent que le roi voulait avoir une armée, comme en avaient eu le prince de Condé et le duc de Lorraine , et dont ils s’étaient fort mal trouvés. Ce fut aussi là la cause qu'ils encouragèrent si peu ce corps, malgré leur promesse; car ils craignaient toujours qu’il ne devînt trop considérable.

Le lendemain de l’entretien dont nous avons rendu compte , lord Bristol vint dans la chambre du duc, et demanda à lui parler en particulier. Il commença par un Ipng exorde sur le grand respect et la haute estime qu’il avait pour son altesse royale, et, s’il lui était permis de le dire, l’amitié même qu’il éprouvait pour elle ; après quoi il l’assura que si elle voulait suivre ses avis et lui être favorable, il était prêt avec ses deux amis, le marquis d’Ormond et le chancelier, à la' mettre à la tête de toutes les affaires. 11 s’étendit beaucoup là dessus ; puis, changeant de thèse, il parla de sir John Berklcy , auquel, disait-il, il était

sincèrement attaché , ne désirant antre chose que de lui être utile en tout ce qui dépendrait de lui. C’étaitpourcette raison même qu’il engageait son altesse royale, aunorndeTamitié qu’elle avait pour sir John, de lui dire de s’éloigner pour quelque temps, le roi étant si fort irrité contre lui, quesa présence ne pouvait qu’augmenter le mécontentement de sa majesté, et rendre plus difficile la réconciliation du chevalier; tandis qu’une courte absence et les excuses qu’il ferait, ne manqueraient pas d’apaiser promptement le courroux du roi. Le comte s’étant aperçu à la réponse du duc que son éloquence ne faisait aucun effet, prit un autre ton, et dit que c’était.la volonté du roi qu’il annonçait ; quesa majesté avait résolu la retraite de sir John Beikley, et qu’il n’y avait point de remède ; d’ailleurs , le roi avait tant parlé à don Juan du peu d’attachement du chevalier pour les Espagnols,' ses discours avaient fait tant d’impression, qu’il n’était plus au pouvoir de sa majesté de le retenir dans le pays , quand même elle le voudrait. Lord Bristol conclut en disant qu’il répéterait ce qu’il venait de'dire à sir John Berkley , et qu’il l’engagerait en ami à chercher lui-même à obtenir le consentementdesa majesté.

Le duc répondit à ce lo/ig discours, qu’il était fâché qu’on eût desservi sir John Berkley aruprès de sa majesté et de don. Juan ; que pour lui, il ne consentirait jamais à sa retraite, puisqu’il était

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persuadé qu’il perdrait par-là beaucoup de l’estime dont il jouissait dans le monde. Que diraiton de luis’il abandonnait aij^si à la merci de leurs ennemis des ser\'iteurs innocents, ou que du moins il regardait comme tels ? Et pouvait-il espérer qu’on aurait encore de la confiance en lui , après qu’il aurait donné une si grande preuve de faiblesse ?. . ■ ‘ c

Après avoir reçu cette réponse, le- comte alla trouver sir John Berkley. L’affaire n’était déjà plus un secret ; elle était devenue le. sujet de la conversation de toute la maison; de sorte que, dès le soir même, la princesse royale en parla au duc, lui exprimant combien elle en était fâchée pour le compte de son frère, et combien elle en craignait les suites. Elle lui conseilla pourtant de soutenir son ancien servilepr et de ne point donner les mains à son départ. Tous les amis de son altesse royale lui parlèrent dansle même sens, entre autres le «eux lord Balcarras; en un mot, tout le monde fut du même avis , excepté lord Bristol et ses partisans'. .

• Le duc voyant qu’il lui était impossible de garder sir John , et que s’il continuait à com- • battre pour lui, il en résulterait avec sa majesté des discussions que le duc avait résolu d’éviter à tout prix , il crut n’avoir rien de mieux à faire ' dans une circonstance aussi difficile , que de se relirer.secrètement enllollande, espérant obtenir.

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pendant son absence, e*e;qui lui serait refuse , s’il restait en Flandre. prit donc conseil désir J dm Berkley, de Henri’J^myn et de Charles Berkley, sur les moyens de mettre ce projet à exécution , et il fut décidé que , pour le faciliter, son altesse royale consentirait au départ de sir John , et le suivrait deux jours après le plus secrètement qu’elle pourrait.

Cette résolution prise, le duc déclara qu’il était prêt à se séparer désir John Berkley, ce qui surprit extrêmement ses amis , qui n’étaient pas instruits de ses intentions. 11 &it blâmé de tout le monde , et sa sœur lui fit même des reproches, qu’il supporta le plus patiemment possible, saiu dire le véritable motif qu’il avait eu pour consentir au départ de son serviteur. L’embarras et le chagrin qui parafaient sur sa figure , servaient à déguiser son projet , chacun l’attribuant à la douleur que lui causait le départ désir John Berkley , tandis qu’ils provenaient effectivement du regret qu’il éprouvaitde se voir forcé à la démarche qu’il allait faire; démarche qui était devenue l’unique moyen de sauver sa réputation , et de l'ester maître dans l’intérieur de sa maison.

Son altesse royale était encore affermie dans sa résolution , par ce que le comte de Bristol lui avait dit de la mauvaise opinion qu’on avait inspirée à don Juan , au sujet des sentiments de sir John Berkley et de son attachement à la France.

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Le duc craignait avec raison que l’on eût à son égard une opinion pareille ; et, dans ce cas, il n’avait pas lieu de s’attendre à être fort bien traité dans les états d’Espagne. Ayant considéré toutes ces choses , son altesse royale persista plus que jamais dans son projet , qui fut exécuté de la manière suivante. Nous rendrons ce détail dans les expressions mêmes dont son altesse s’est ser^ie dans ses mémoires originaux.

Vers le deux ou trois janvier iSS’j , sir John Berkley quitta Bruges, après avoir reçu l’ordre d’attendre le duc à Flessingue. Le joui’ de son départ, son altesse royale se levant un peu plus tôt qu’à l’ordinaire , alla trouver son frère le duc de Gloccster, et l’engagea à chasser avec lui. Au moment de sortir , sa soeur le fit prier de venir lui parler, ce qui l’alarma beaucoup; car il craignait ql^el]e n’eut quelque avis de son dessein , et qu’elle ne cherchât à l’en détourner. Rempli de cette idée, il se rendit dans sa chambre qui heureusement n’était pas éclairée, la princesse étant encore audit, sans quoi elle eût soupçonné quelque chose à l’embarras qui était visible sur les traits de son altesse royale. Mais à peine eut-elle commencé à parler, que ces craintes se dissipèrent , le duc s’apercevant qu’elle voulait seulement s’entretenir d’une querelle qui s’était élevée entré deux personnes de sa maison , afin que son altesse en étant instruite.

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pût les empêcher de se battre. Le duc quitta sa sœur sans avoir rien dit qui pût lui faire soupçonner ses intentions; car quoiqu’il fût persuadé qu’elle l’aimait trop pour vouloir empêcher son départ autrement que par la persuasion ; il crut qu’il vaudrait mieux pour la princesse elle-même qu’elle n’en fût pas instruite , afin que si l’on venait à l’interroger, elle pût affirmer en toute sincérité qu’elle n’en avait eu aucune.connaissancc.

Avant de monter à cheval , le duc. alla rendre ses devoirs à sa majesté ; et, au bout de q^ielques instants, il sortit de la ville avec le duc de Glocester, se dirigeant vers l’Ecluse , sous prétexte que la chasse serait meilleure de ce côté. Il prit avec lui Henri Jermyn, Charles Berkley,' avec deux ou trois domestiques de confiance, laissant à Bruges Henri Bennet et Henri Killigrevi^, dont il n’était pas aussi sûr , avec le reste de sa maison. Arrivé à un village non loin de l’Eclùse , il dit à son frère qu’il avait donné rendez-vous dans cette ville à une personne venue d’Angleterre , et qui avait des affaires importantes àlui commuhiquer. Ud’engagea, en conséquence, à continuer pendant une couple d^lieures sa chasse- dans les dunes, où il tâcherait de le rejoindre , ajoutant que s’il n’arrivait pas au bout de quelque temps, leduede Glocester n’avait qu’à retourner à Bruges, où. se il trouveraitlui-même pôurla fermeture desportes.*

Son; altesse royale sMtant ainsiséparée de son

frère, se rendità l’Ecluse, où elle ne s’arrêta pas; mais elle traversa la ville , pour passer dans l’île de Cadsant; là elle laissa ses chevaux, avec ordre delà suivre à Flessingue, où elle arriva avant la nuit. Le duc y trouva sir John Berkley,' et partit sur-le-champ pour Middelbourg. Ilrësohit de se rendre le plus promptement qu’il le pourrait à Utrecht, ayant formé le projet de passeren France par l’Allemagne , afin d’ésiter les états espagnols. Mais la gelée s’étant déclarée avec siolence , il fut forcé de prendre la route et de traverser Zierikzee , Bompiene , Sommelsdyk , Ifelvoet-sluys, la Brielle et Maesland-sluys , la route ordinaire étant fermée par les. glaces.

. En arrivant le lendemain matin à Terveerev'il se trouva dans le port un bon vaisseau français prêt à mettre à la voile ; sir John Berkley proposa de s’y eml>arquer , afin d’éviter le long voyage qu’ils auraient à, faire par,; terre. Mais Charles Berkley s’y opposa, en représentant que la mer était dangereuse, dans cette saison , et que son altesse royale pourrait courir des dangers , si l’on rencontrait des vaisseaux de guerre anglais, (jui avaient coutume de visiter tous les bâtiments étrangers pour voir s’ils . n’auraient pas a bord des matelots anglais , et les en retirer s’il s’jr en trouvait (i). Qu’à la vérité , il était possi-

(i) L’éditeur anglais a souligné cette phrase. {Note du traducteur. ) • ' ■ ' '

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ble qu’on ne reconnût pas le duc , ce qui n’empéchait pas qu’en qualité d’anglais , ils pourraient tous être enlevés.

Ces raisons déterminèrent le duc à continuer son voyage , et, s’embarquant dans un bateau de passage ordinaire , il arriva la même nuit à Ziezikzee, d’où il se rendit dans une charrette à Bommene. Là, se remettant encore dans un petit bateau , il arriva dans la matinée à l’île de Sommelsdyk , il la traversa dans une charrette , et arrivé dans la ville de ce nom, il s’y embarqua pour Helvoet-sluys. Le bâtiment dans lequel il fit la traversée fut le dernier quipût partir, l’eau étant tout encombrée de glaces et presque fermée. La sortie du port était même si difficile, que tous les habitants s’étaient réunis pourvoir partir le vaisseau. Il y eut un moment où l’on craignit d’être poussé en mer ; cependant après bien des efforts, on prit terre à une lieue au-dessous de Helvoet-sluys, et l’on arriva le même jour à la Brielle. Le lendemain on traversa l’eau pour se rendre à Maesland-sluys, d’où son ahessc royaleenvoya sir John Berkley à La Haye , pour s’informer s’il pourrait obtenir la permission de rester pendant quelques jours caché dans le pays: puis le duc continua son voyage à Utrecht, et sir John vint l’y rejoindre, avec l’avis qu’il pouvaity demeurer en sûreté.

Le duc resta pendant une couple de jours dans cette ville, s’occupant à réfléchir au parti qu’il

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lui conviendrait de prendre ; il résolut enfin d’écrire à sa majestëpour l’informer des motifs qu’il avait eus de s’absenter; de rester à Utrecht jusqu’au retour de son exprès, et, dans le cas où la réponse serait favorable , de ne pas continuer son voyage en France. Dans l’intervalle, pour mieux garderie secret de son séjour,il se rendit à Zuylestein, dont le propriétaire le reçut avec beaucoup de politesse. C’était un fort honnête gentilhomme de la connaissance du duc , fils naturel du prince Henri d’ Orange, etqui, peu d’années auparavant, avait épousé mistriss Killigrew, dame d’hon- • neur de la princesse royale. Au bout de huit jours, son altesse royale fut invitée à se rendre à Dieren, parmi autre de ses amis, M. van derî^att, qui y résidait en qualité d’intendant du prince d’Orange.

Pendant que le duc était à Dieren, M. van der Natt fut invité à une noce qui devait se faire à Amsterdam. Son altesse résolut de l’accompagner avec Henri Jermyn, car elle désirait de revoir cette ville, où elle était sûre de ne pas être reconnue , et elle n’étaitpas fâchée d’y assister aux cérémonies d’’un mariage , cérémonies qui, en Hollande , ont beaucoup de solennité et durent plusieurs jours. Au bout de deux jours, en ayant vu assez pour satisfaire sa curiosité, le duc retourna à Dieren, et de là à Zuylestein, où il reçut des nouvelles de ce qui s’était passé à .Bruges après son départ.

Le duc de Glocester étant de retour , et son altesse royale ne paraissant pas à la fermeture des portes, on ne tarda pas à soupçonner la vérité. Sa majesté envoya le lendemain le marquis d’Orraonden 2^1ande ; m§is ce seigneur ayant appris en arrivant que le duc était déjà reparti pour la Hollande, revint rendre compte de cette circonstance à sa majesté. Quelques jours après , le roi ayant entendu dire que son altesse royale avait l’intention de se rendre en France , en passant par Cologne , envoya le colonel Blague dans cette 'dernière ville , pour y attendre le duc et pour l’engager à revenir, promettant de lui donner toute satisfaction. Sur ces entrefaites, sa majesté ayant reçu la lettre du duc, et voyant qu’il ne songeait pas pour le moment à aller en France , lui renvoya une seconde fois le marquis d’Ormond avec des propositions assez favorables, mais moins satisfaisantes pourtant que celles dont le colonel Blague avait été chargé.

Mylord d’Ormond trouva le duc à Zuylesteirt, où il venait d’arriver à son retour deDieren ; il lui remit les lettres de sa majesté, qui furent si agréables à son altesse royale , qu’elle résolut de se rendre dès le lendemain à Breda. Le roi lui disait en sub.stance, que si elle voulait revenir,elle serait reçue, ainsi que ses serviteurs, avec la plus grande bonté, et qu’on ne leur donnerait plus aucune raison de se plaindre. Quant à sir John

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Bcrkley , sa majesté désirait qu’il restât un mois en Hollande , après quoi il pourrait venir reprendre sa place auprès de son altesse royale , et tout serait oublié.

Le duc ne s’arrêta pa^ à Breda , il continua son voyage pour Bruges , où il fut très-bien reçu du roi. Aussitôt après son retour, ayant appris que Henri Killigrew avait parlé peu respectueusement sur son compte, et s’était encore plus mal conduit pendant son absence , il lui donna sa démission, ainsi qu’à sir Henri Bennett, que sa majesté nomma peu de temps après envoyé en Espagne, pour le dédommager de la place de secrétaire du duc qu’il avaitperdue; de cette façon, son altesse n’eut plus autour d’elle que des personnes dans lesquelles elle pouvait mettre toute sa confiance.

Un mois après, sir John' Berkley revint à Bruges, ainsi qu’il en avait été convenu ; ét, au bout de quelques jours, il fut fait lord, à la prière du duc. Vers le même temps, la princesse royale partit pour la Hollande; et, au commencement du printemps , sa majesté fixa , avec sa cour, sa résidence à Bruxelles. En y arrivant, le duc reçut de nouvelles preuves de ce qui lui avait déjà été dit par le père Pierre Talbot, jésuite, très-lié avec don Alphonse de Cardennas, savoir, que don Juan n’avait jamais rien dit au comte de- -Bristol, concernant son altesse royale ou

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lord Berkley ; qu’à la vérité on avait cherché à leur nuire , et que les discours avaient d’abord fait quelque impression ; mais que don Juan et sur-tout le marquis de Cacacena et don Alphonse de Cardeunas n’avaient pas tardé à reconnaître la fausseté de ces suggestions, qxii par -là devinrent favorables au duc et à lord Berkley, sans rapportez' aucun avantage au comte de Bristol.

Les nombrezises indiscrétions de ce seigneur furent non-seulement cause que les deux ministres espagnolsperdirent labonne opinion qu’ilsavaient de lui, mais elles les mécontentèrent beaucoup. I..ors de son arrivée dans les Pays-Bas, la parfaite connaissance qu’il avait de la langue espagnole, l’art qu’il possédait de s’insinuer dans l’esprit des grands et de gagner leur faveur, quoiqu’il ne sût pas la conserver, et la confiance que sa majesté paraissait lui accorder dans toutes les affaire.s , lui procurèrent l’estime et la bienveillance de don Juan et des deux ministres. U n’en fut pas content, et continuant à flatter don Juan et à l’amuser en tirant, son horoscope, car ce prince aimait l’astrologie , il lui parlait sans cesse de sceptres et de couronnes, espérant, par ces discours agréables, augmenter le crédit dont il jouissait, et qu’il ci'oyait déjà plus grand qu’Une l’était en effet. Il s’efforça ainsi de s’immiscer dans le gouvernement, aux dépens des autres ministres ; mais ceux-ci s’en étant aperçus, mirent

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jRn à ses vains rêves, et firent de lai à don Juan un portrait si ressemblant , que ce prince , soit par prudence, en voyant la jalousie qu’il inspirait, soit qu’il fût réellement convaincu de la vérité de leurs discours ,^essa , dès ce moment, de le voir. De cette manière, le comte de Bristol resta déchu des hautes espérances qu’il avait conçues, ce qui lui était déjà arrivé dans d’autres pays. C’est ici le lieu de raconter comment le comte avait ruiné aussi son crédit en France.

Il y vint, pour la première fois, dans l’année i64q, à-peu-près vers l’époque de la première guerre de Paris. Il se conduisit comme il convenait à un homme qui avait quitté son pays par attachement pour son roi, c’est-à-dire qu’il suivit la cour. Il eut le bonheur d’être blessé à la cuisse dans un combat, près du bois de Vincennes, où le prince de Condc se trouvait. Cet accident attira les yeux sur lui. Sa vaillance et la recommandation de la reine d’Angleterre lui procurèrent, en i65i , le brevet de lieutenant-général. L’année d’après, quand la seconde guerre de Paris éclata, le duc de Sully ayant livré passage à Mantes aux troupes que le duc de Nemours amenait de Flandre au secours du prince , perdit son gouvernement, qui fut donné au comte de Bristol. On voit par-là combien le cardinal avait de confiance en lui, puisqu’il lui accordait un commandement si important et si avantageux.

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Au mois de juillet, la cour se rendit à Pontoise, et résida alternalivcmcnt dans cette ville et à Mantes, jusqu’à son retour à Paris. Le cardinal sortit en meme temps de France. A peine était-il parti, que quelques courtisans , qui désiraient prolonger son éloignement , s’efforcèrent de fçrmer un tiers parti , et prirent le nom de trois Français , prétendant qu’ils ne s’opposaient au retour du cardinal, que parce qu’ils étaient persuadés que ce retour ne pouvait être que tresnuisihle aux intérêts du roi. Le prétexte était plausible , et séduisit des personnes très-considérables, sur-tout dans la robe. Le comte de Bristol, oubliant qu’il était étranger et qu’il avait de grandes obligations au cardinal, se mit du complot, et eut même l’imprudence de donner un jour à la reine le conseil de ne point permettre que le cardinal revînt ; cette démarche le perdit entièrement dans l’esprit de la reine et du cardinal , tandis (]ue s’il s’était attaché à leurs intérêts comme il l’aurait dû , et qu’il se fût contenté d’obéir sans prendre sur lui le rôle de conseiller, il aurait été fait maréchal de France sous très-peu de temps. Au lieu de cela, le cardinal étant revenu après cette longue campagne, on Njm se borna pas à lui ôter son gouvernement , onréfprnia encore ses deux régiments , pour lesquels on^laj avait fourni de l’argent au commencement de l’cté, et cela sans lui donner aucune

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récompense , comme on l’avait fait à d’aulres.’ Une indiscrétion, qu’il commit quelque temps après, au sujet de l’amour qu’il éprouvait ou prétendait éprouver pour la duchesse de Cliàtillon, fut cause qu’il se^retira dans le midi de la France. On ignore si ce fut de son propre mouvement ou par l’ordre de la cour. Il y vécut en particulier, jusqu’à la campagne du siège de Paris ; il revint à ce siège en qualité de lieutenantgénéral sous le duc de Modène, général des troupes françaises dans le Milanais , et l’année d’après, il alla rejoindre sa majesté en Flandre.

Ce qui précède, depuis la page 79 , ne se trouve point dans les Mémoires imprimés en français. Ces Mémoires reprennent à la campagne de i65i , dont nous allons donner un extrait, comme nous avons fait pour les trois autres.

Les préparatifs de cette campagne consistèrent principalement à lever six régiments d’infanterie, un anglais, un écossais et les autres irlandais. On réunit de cette manière plus de deuxmille hommes qui sortirent de France pour entrer au serviced’Es. pagne. On aurait obtenu le double avant d’entrer en campagne, silesEspagnolsavaienttenuleur promesse, qui consistait à donnera chaque homme unepistole et des armes, et à les traiter favorahlementdurant leur service; mais ils eurent tant de crainte de voir les troupes du roi devenir trop nombreuses, qu’ils les découragèrent de toutes les manières possibles. C’était au prince de Condé qu’il

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fallaitattribuercette conduite. Apres le traitement qu’on avait faitàM. de Lorraine, et dont ce prince était cause , il craignait que si les troupes du roi d’Angleterre devenaient trop considérables, le même sort ne lui fût réservé. Nous avons parlé plus haut de l’imprudence du comte de Bristol , qui ajouta encore à la méfiance des Espagnols.

Au moment où le duc allait partir pour l’armée, le comte de Bristol fit prendre au roi d’Angleterre une mesure qui, quoique avantageuse en elle-même, eut pour objet principal de mortifier son altesse. Ce fut de prendre à son service M. de Marsin, avec le titre de lieutenant-général de toutes ses forces déjà sous les armes et qui seraient levées dans la suite. Il devait commander immédiatementsous le prince , soit en Flandre , soit en Angleterre , si l’occasion s’en présentait ; ce qui rendait la place du duc absolument nulle. Le comte de Bristol , pour mieux gagner M. de Marsin, lui fit donner d’avance l’ordre de la Jarretière ; et si le chancelier ne l’eût empêché , il l’aurait fait comte d’Angleterre, chose bien plus extraordinaire encore. Le duc d York dans ses mémoires rend justice au mérite de M. de Marsin ; mais il fait observer qu’on n’a jamais récompensé d’une manière aussi brillante des services qui n’étaient pas encore rendus.

Le récit des opérations militaires de cette campagne, n’est, pour ainsi dire, que la relation des

fautes des Espagnols, quimanquèrent toutes leurs entreprises par leurs lenteurs ordinaires : voici un exemple que le duc en donne , et qui mérite d’être rapporté. Don Juan observait en campagne les mêmes formalites que s’il avait habité Bruxelles ; il était par-tout d’un accès également dillicile ; il ne manquait jamais , non plu^ue le marquis de Casaccne,de faire la sieste tous les soirs) et alors on n’osait jamais les éveiller pour les avertir de ce qui se passait. On ne peut qu’être surpris que don Juan et le marquis, qui avaient tous deux beaucoup de bons sens, d’esprit et de bravoure, pussent s’attachera des formalités qu’ils savaient bien être préjudiciables au service de leur maître et à leur réputation. Le marquis était un fort bon officier, avait servi long-temps , passé par tous les grades, et devait sa fortune à son mérite ; et si don Juan n’avait pas eu le malheur, pour ainsi dire, d’être élevé comme fds d’Espagne , il était doué de qualités capables d’en faire un grand homme : mais les scrupuleuses formalités gâtèrent tout. Quand l’armée marchait', ils n’allaient jamais à la tête que quand l’ennemi était en pré.sence ; quand les troupes étaient à moitié sorties du camp, ils montaient à cheval, marchaient, à la tête de leurs trois compagnies de garde, droit aux quartiers qui leur avaient été marqués , sans se mettre en peine de l’armée, sans reconnaître la situation du terrain, etsans savoir les quartiersdesgéuéraux. Aussi

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dansune alarme ou à l’approche des ennemis, ils ne connaissaient ni le campement , ni même où était la grand’garde, ni les gardes avancées. Don Juan avait coutume, le plus souvent, en arrivant à son quartier, quelque peu avancée que fût l’heure , de se mettre au lit , il y soupait et ne se levait pas jusqu’au matin. Q#and l’armée ne marchait pas, il sortait peu , et montait rarement à cheval.

Le trait suivant fora connaître leur prudence durant le siège d’Ardres. On vint dire à don’ Juan et au marquis de Casacène, qui étaient çn carrosse dcrricreleurs attaques, horsde laportée du canon, que le prince de Coudé et le duc d’York étaient allés visiter les travaux, don Juan répondit : No hazen bien, ils ne font pas bien.

Il est difficile de se faire une idée de toutes les fautes commises par les Espagnols au siégcd’Ardrcs , et dont la levée du siège fut le résultat.

Le duc d’York qui avait emporté avec lui l’estime de tous les officiers de l’armée française , ne manquait aucune occasion de les entretenir. Une fois sur-tout il eut une conversation de plus d’une heure , avec deux ou trois cents des principaux officiers français qui avaient commencé à tirer sur lui dansune rencontre. Les Espagnols en prirent de l’ombrage ; et la campagne étant finie , M. deMarsIn, comme de lui-même , conseilla au duc d’éviter à l’avenir ces entretiens; les Esjiagnols étant jaloux , il serait possible qu’ils en

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ëprouA'assent du mécontentement, quoiqu’ils ne le fissent pas paraître. Le duc répondit qu’ils auraient tort de s’en formaliser, ayant pu voir qu’il les avait fidèlement servis pendant cette campagne, et qu’il continuerait à SC conduii^en homme d’honneur; que, dans l’occasion, il chargerait ses amis dans l’armée française avec autant de vigueur que les Espagnols eux-rnémes ; mais qu’il ne se refuserait pas le plaisir de causer avec eux quand l’occasion s’en présenterait ; qu’il aurait soin du reste d’y aller seul, et de ne jamais se faire accompagnerd’aucun officier duprincedeCondé.

Reynolds, qui commandait les troupes de Cromwell au ser>ûce de France , ayant remarqué les entretiens que les officiers français avaient avec le duc, ctl’honncteté avec laquelle ils le traitaient dans toutes les occasions , désira suivre leur exemple. A cet effet , il chercha tous les moyens de lui parler ou de rencontrer quelque personne de sa maison, quand ils parcouraient la campagne dans les environs de Mardyck. Le lord Newboiirgh et le colonel Richard TalbotseHroiiverent être les premiers qui s’offrirent à lui; Reynolds avait eu l’occasion de rendre quelques services au premier en Angleterre , et il avait sauvé la vie au dernier en Irlande. Il demanda à leur parler; et ceux-ci, curieux de savoir ce qu’il avait à leur dire, entrèrent en conversation avec lui. Après les premiers compli-

meuts, Reynolds leur demanda si le duc ne venait pas quelquefois de ce côté ; sur leur réponse affirmative, il s’informa si son altesse daignerait lui accorder un entretien , étant bien jaloux d’en avoir un ^vec elle. On lui dit que, selon toute apparence, le duc ne s’y refuserait pas, si, à leur retour, ces deux messieurs faisaient part au roi et au duc de la rencontre qu'ils avaient faite.

Le prince se rendit , par la suite, plus souvent de ce côté , pour procurer à Reynolds l’occasion qu’il cherchait. Deux ou trois jours après, lord ÎS^ewhourgh étant à la promenade avec le roi, demanda à sa majesté la permission d’aller parler à Reynolds ; le roi la lui ayant accordée , il prit avecluiM. George Hamilton , s’avança jusqu’aux premiers postes de l’ennemi , et demanda à parler au général. Reynolds sortit à l’instant avec un gentilhomme nommé Crew. S’approchant de milordNewbourgh,il luidemandaqui étaient les personnes qu’il voyait à , quelque distance sous les dunes. Lord Newbourgh ne nomma que le duc.

Reynolds demanda alors s’il ne pourrait pas aher lui parler. Milord Hamilton vint auprès du roi et de son altesse royale, leur faire part du désir de Reynolds; et le roi ordonna au duc d’y aller. Son altesse emmena avec elle milord Hamilton et Berkley , capitaine de ses gardes. Aussitôt que Reynolds le vit venir,il s’avança pour aller à sa rencontre ; il allait même descendre de cheval,

mais M. Hue l’en empêcha ; il se conduisit du reste avec beaucoup de respect et de politesse.

II commença par de grands compliments, donnant toujours au prince le titre d’altesse ; illfe pria de ne point le regarder comme un envoyé de Cromwell , mais comme un homme qui était au service du roi de France, et qui partageaitpour le duc le respect de tous les Français. Le duc, qui ne doutait pas qu'il ne pût être utile dans l’occasion, lui réponditavecbeaucoupde bonté. Toiitindiquait au reste que Reynolds avait quelque chose à dire qu’il aurait voulu que M. Crew n’entendît pas; mais, celui-ci ne le quittant pas de vue, il ne put que laisser échapper quelques mots obscurs pour offrir au duc ses senûces. Ils se quittèrent au bout d’une demi-heure, fort satisfaits l’un de l’autre.

Cette entrevue et quelques autres marques d’égards qu’il donna au roi et au duc , lui coûtèrent cher. H avait eu soin de faire dire aux vaisseaux anglais qui étaient en croisièi e de ne point tirer quand leprince sortait de ce côté; il envoya aus.si plusieurs fois du vin à lord Newbourgh, en le priant de le remettre aux personnes pour les quelles ce lord savait qu'il avaitun grand respect. Tous ces procédés in.spircrent tant de jalousie à quelques-uns des officiers anglais quiservaientsous lui , qu’ils écrivirent à Cromwell pourlui donner avis de ce qui se passait» Un colonel White fréta

un petit vaisseau exprès pour passer en Angleterre et l’y accuser; mais Reynolds en ayant eu vent, s’einuarqiia sur le même vaisseau que White,afin de se justifier. L’espoir de l’un et de l’autre fut cruellement trompé; car le capitaine du vaisseau se conduisit avec tantde négligence, que, quoiqu’il en eût été averti à plusieurs reprises, il courut se jeter sur les sables appelés Goodwin, où il périt avec tout son équipage et ses passagers.

L’année I6.58 commença par un projet de descente en Angle lei're, qui ne put être exécuté, parce que les Anglais s’emparèrent de six vaisseaux armés en flûte que leroi destinait àcette expédition. Nous n’entrerons dans aucun détail des nouvelles intrigues du comte de Bristol, pour réunir les troupes anglaises à celles du prince de Condé, et priver par-là le duc d’York de son commandement ; et nous passerons également sous silence la bataille de Dunkerque, si ridiculement perdue par les Espagnols, et qui fut la seule action marquante de cette campagne. Le iG septembre, le duc se trouvant à Nieuport, y reçut la nouvelle agréable de la mort de Cromwell ; il en fit part sur-le-champ à don Juan, en le priant d’envoyer quelqu’un qui pût prendre le commandement à sa place, cet événementobligcantlcduc de se rendre sur-le-champ à Bruxelles, auprès de son frère.

C’est ici que finissent les mémoires déjà imprimés en français^ la suite de cet ouvrage sera de nouveau une tra-

VIE DE JA.CQX1ES II. ' ia3

duction littérale de celui qui vient d’être publié à Londres.

La mort de Cromwell, et les troubles que çette mort ne pouvait manquer d’occasioner, son fils Richard ne possédant ni les talents de son père, ni la fermeté qui le rendait maître de l’armée, relevèrentles espérancesdu parti royaliste, espérances que des tentatives nombreuses etinfructueuscs avaient presque détruites. Mais les royalistes oubliant lefc.périls qu’ils avaient déjà courus, et prètsà en affronter de nouveaux, ne craignirent pas d’exposer derechef leur fortune et leur vie. Divers changements, qu’un court espace de temps fit naître parmi leurs ennemis, donnèrent à leurs projets une probabilité de succès plus grands ciu’ils n’en avaient encore eus; ils avaient réussi heureusement à se procurer des armes et de l’argent pour organiser un soulèvement, même aussi à engager dans leur cause plusieurs chefs du parti presbytérien. D’autres encore , que leur intérêt ou un faux jugement avait entraînés dans la révolte , se réunirent alors aux royalistes. ' Tels furent, dans l’ouest de l’Angleterre, le colonel Popham ; dans le pays de Galles, Mansfield ; dans le comté de Chester, sir George Booth ; dans le comté de Lincoln, le colonel Ros.siter;

dans le comté de Norfolk, sir Horace Toronshind ;

sans compter lord William Waller et plusieurs autres personnages d’un grand poids, dans les

provinces qu’ils habitaient. Il en fut de meme dans l’armce , à l’égai'd du colonel Charles Howard^ du colonel Ingolsby, et de ceux en général qui, par la mort de Cromwell et l’abdication de son fds, avaient perdu ou craignaient de perdre leurs grades. De ce nombre furent surtout ceux qui avaient cherché à persuader à Cromw ell de prendre la couronne , dans la cité , le général major Brown, et dans la marine, le général Montagne. Quant au général Monk, qui commandait en Ecosse, il y a lieu de douter qu’il eût dès lors formé le projet qu’il exécuta si heureusement par la suite.

La plupart des personnes que je viens de nom" mer, se laissèrent si bien gagner par ceux que sa majesté avaitchargés de sesintéréts en Angleterre, savoir, lord Bellasise , le colonel John Russell, sir William Camptes , le colonel Edouard Villars, lord Loughbourow et sir Richard Willis , que le premier août fut fixé pour le jour d’un soulèvement général. Sa majesté avait résolu de s’y trouver en personne avec le duc. Tout fut arrangé en conséquence ; le roi avait déjà pris ses mesures ; le lieu et le mode de son débarquement étaient fixés , ainsi que la manière dont il se rendrait aux endroits de réunion. Tout en un mot était prêt, et le moment de l’exécution apprdchait, quand ce grand projet fut rompu et anéanti par la trahison d’un seul homme. Cet

homme était sir Richard Willis , l’un de ceux qui jouissaient de toute la confiance du roi et qui faisait partie du nœud cîioisi malgré cela il s’était laissé corrompre par Cromwell, quelque temps avant sa mort; et, depuis ce temps, il n’avait cessé de faire part au protecteur ou aux autorités qui lui succédèrent de tous les projets que le roi formait. Il était néanmoins convenu avec eux qu’il se bornerait à leur donner avisde ce qui se passait , .sans nommer personne. Il ne manqua pas de tenir sa promesse, tandis que Cromwell et ses successeurs ne le pressèrent pas non plus de découvrir les personnes qui travaillaient pour \ les intérêts de sa majesté. Cela fut cause qu’il ne les trahit point dans l’occasion présente , et qu’il ne livra point aux rebelles le marquis d’Oi'mond , qui avait passé secrètement en Angleterre. Le roit apprit plus tard ces détails de M. Moreland.

Quoi qu’il en soit, il s’attacha, selon son habitude, à faire échouer le projet. 11 y réussit, en persuadant au nœud choisi de différer le soulèvement pendant dix jours , quoique tout fût prêt. Les arguments dont il se servait étaient à la vérité plausibles, sans être convaincants ; mais per-

(i) Ces Mémoires disent select knot; dans d’autres ouvrages, cette réunion est appelée sca/et? Anor(nœud scellé), comme pour marquer le secret qui régnait dans ses délibérations. Nous ignorons laquelle de ces deux versions est véritable. ( Note du traducteur. )

sonne ne se défia d’un homme que l’on regardait comme le plus zélé serviteur du roi. Aussi, son avis ayant prévalu , de? ordres furent expédiés à tous ceux qui s’étaient engagés dans le complot , portant qu’ils ne devaient prendre les armes que quand ils auraient reçu de nouvelles instructions.

Sir George Booth fut le seul à qui ne parvint pas ce contre-ordre, parce que Willis ignorait qu’il fit partie de cette ligue. Il écrivit en même temps à Bruxelles pour annoncer au roi que l’affaire était remise.

Le roi et le duc étaient sur le point de partir pour l’Angleterre, quand ils apprirent cette nouvelle. Son altesse royale vit d’apres cela qu’elle aurait le temps d’aller voir sa sœur à Hamslærdyk, près de la Haye, avant que le roi quittât Bruxelles : mais il en arriva autrement. Le lendc- f main du départ de son altesse , on y eut l’avis que sir George Booth avait soulevé le comté de Chester. Sa majesté se flatta que ses amis, en d’autres provinces, encouragés par cet exemple, se lèveraient aussi, quoique le jour formellement fixé ne fût pas encore assuré. Elle résolut, en conséquence, de passer en Angleterre parla voie de Calais, ce qu’elle fit dire au duc, afin qu’il pût la suivre le lendemain. Sa majesté partit secrètement de Bruxelles, ne prenant avec elle que le duc d’Ormond, lord Bristol , Daniel 0’î\ealc,et Titus.

VIE DE JACQtTES II. ’ 127

Aussitôt que le duc eut reçu la lettre du roi, il revint à Bruxelles sans s’arrêter nulle part. Il entra incognito clans la ville , et se rendit directement chez le secrétaire INicholas, d’où il fit dire au cliancelierde venirle trouver , afin d’apprendre si sa majesté avait laisse pour lui d’autres instructions. Elles se bornaient à la suivre le plus tôt possible à Calais, où il en saurait davantage.’ Le duc de Glocester devait rester à Bruxelles juscju’à nouvel ordre. Le duc ne s’arrêta que le temps nécessaire pour se revêtir du dc'guisement sous lequel il comptait passer en Angleterre ; puis , emmenant avec lui Charles Berkley et un trompette , il voyagea jour et nuit, en sorte qu’il atteignit le roi à Hazebrouck , non loin de l’Omr. Là , il fut décidé que le roi irait à Calais et le duc à Boulogne, où ce dernier tâcherait de se procurer, un vaisseau , sans néanmoins se mettre en mer avant d’avoir reçu de nouveaux ordres du roi. Ce fut ainsi cju’ils se séparèrent. Sa majesté parvint le soir même au terme de son voyage , mais le duc n’arriva à Boulogne que le lendemain matin.

Le duc a entendu dire depuis, qu’en partant de Bruxelles, sa majesté, qui n’avait pas beaucoup de confiance dans le soulèvement de sir George Booth , avait déjà résolu.de se rendre à Fontarabie ; et que c’était seulement pour ne pas négliger l’occasion, dans le cas où elle se présen-

t 28 VIE DE JACQUES Ii;

ternit , qu’elle avait cru convenable de passer paf (>alais. Que ce rapport ait été vrai ou non , il est certain que le duc n’eut aucune connaissance du projet de voyage en Espagne , et qu’en arrivant à Boulogne , il était si persuadé qu il allait partir pour l’Angleterre , qu’il envoya Charles Berklcy au lieutenant de roi , pour lâcher de se procurer par son secours un petit bâtiment, disant qu’il avait obtenu du duc la permis.' ion de passer la mer pour ses affaires personnelles ; et afin que le lieutenant de roi ne pût se douter que le duc fût à Boulogne , M. Berkley lui montra une lettre datée de Bruxelles , qu’il prétendait avoir reçu du prince. Il obtint en conséquence un vaisseau ; et le duc, prêt à partir, n’atlendail plus que les ordres de sa majesté qu’il croyait recevoir d’un moment à l’autre.

Au bout de deux jours , le roi , en se ren-^ dant à Abbeville, passa lui-méme par Boulogne , et apprit au duc que les dernières lettres qu’il avait reçues à Calais, ne parlaient d’aucun autre soulèvement que de celui de sir George Booth, et que d’après cela, il ne croyait pas qu’ilsdussent se risquer à passer la mer; que pour lui, ses intentions étaientdelongerla côte jusqu’à Dieppe et Rouen ,etque si, durantson-voyage ,il apprenait des nouvelles favoi ables, il passerait dans l’ouest aiqirès dePopham , ou dans le pays de Galles auprèsde Mansfield. Le duc reçut l’ordre d’aller et

VIE DE JACQUES 11. lug

nir dans les environs de Boulogne , et obtint l’autorisation d’ouvrir toutes les lettres qui servent adressées au roi. Pour le reste, il avait la liberté d’agir en tout comme il le jugerait convenable, et selon les nouvelles qu’il recevrai*. Cependant, quelques jours aprc.S,"le docteur Allestrçe refusa de lui remettre une lettre qu’il avait apportée d’Angleterre pour le roi.

Apres cet entretien , le roi quitta son altesse royale pour se rendre à Rouen. De là , elle alla à Saint-Malo, puis par laRochelle,àToulouse , enfin à Sarragosse, d’où elle revint à Fontarabie, ayant appris que les conférences entre les Français et les Espagnols n’étaient pas encore terminées. Le roi, en quittant Boulogne , avait laisse M. Titus avec le duc ; quelques jours après ils se rendirent ensemble à Calais, pour tacher d’y apprendre des nouvelles certaines d’Angleterre. M. Titus y rencontra M. Dawson qui venait d’arriver du comté de Kent , etquilui-tlit que le jour même où l’on avaitattendu le roi et le duc àLine-=court, une compagnie de cavalerie s’y était présentée, croyant les y trouver, et que lui-même n’avait pu sansdilTiculté réussira s’échapper, et à s’embarquer pour la France. Le duc ayant appris cet accident, en marqua une grande surprise , considérant le petit nombre de personnes à qui l’on avait confié le projet d’aller à Linecourt. Plus tard on découvrit que c’était .sir Richard

l3o VIE DE JACQUES II.

Willis qui avait fait connaître ce secret aux rebellfs.

Il arriva aussi, pendant le séjour du duc à Ca* lais, un nouvel incident qui aurait pu lui causer de grands enAarras et avoir des suites fâcheuses pourd’autres personnes. Un capitaine de la garnison, huguenot et d’un caractère intrigant, crut se rendre utile, en prévenant le lieutenant de roi, M. de Courtebonne, que le duc était à Calais, déguisé. Il assura l’avoir vu et l’avoir parfaitement reconnu, s’étant trouvé souvent avec lui dans le temps que son altesse servait dans l’armée française ;il alla même jusqu’à indiquer lamaison où>son altesse logeait. Le lieutenant de roi fit sur-lechamp fermer les portes ; et prenant avec lui un détachement , il se rendit avec le capitaine huguenot dans la maison que celui-ci avait indiquée. C’était un cabaret borgne , dans un quartier écarté de la ville. En y arrivant il se trouva que l’officier s’était trompé, et que la personne qu’il avait prise pour le duc , était M. Edouard Stanley , frère du comte de Derby, nouvellement arrivé à Calais , ainsi que plusieurs autres gentilshommes anglais,qui ayant entendu parler du soulèvement en Angleterre , y étaient venus de tous côtés pour suivre le roi et servir sous ses ordres.

Non content de cela , le lieutertant de roi , ayant, apparemment reçu de nouveaux renseignements, continua ses recherches, et visita la maison de

VIE DE JACQUES II. l3l

mistriss Booth , dame anglaise , où les Anglais avaient coutume de loger. 11 examina touslesrecoins de cette maison ; et quoique le duc n’y logeât pas, ilmanqua pourtant d’y être pris, car il était en chemin pour s’y rendre, quand il rencontra Titus dans 1^ rue, qui lui dit que les portes étaient fermées et qu’on le cherchait dans la ville. Le duc alors rebroussa chemin, et entra dans une maison où il trouva. lord Berkley et lord Langdale; il y resta jusqu’à la nuit, et revint ensuite dans son auberge.

Le lieutenant de roi n’ayant pas réussi , ne fit plus de recherches, et, vers le soir, il fit rouvrir les portes. Le duc ne tarda pas à en être averti : quelques personnes lui conseillèrent de partir le soir même , avant qu’on refermât les portes pour la nuit. Il s’y. refusa, craignant qu’on ne les eût ouvertes que pour lui tendre un piège , et qu’on ne le reconnût plus facilement , en le voyant ainsi Sortir à une heure indue. Vers minuit il eut une chaude alarme à l’auberge où il logeait , et il ne douta pas qu’on ne l’eût découvert ; car, étant déjà couché , il fut réveillé en sursaut par de grands coups frappés à la porte. Il se leva à la hâte, et, courant à la fenêtre, il crut entendre des voix et des pas de soldats. Le prince ne se trompait pas. C’étaient en effet des militairès, mais ce n’était pas lui qu’ils cherchaient ;

l3a ME DE JACQUES II.

quatre soldats ramcr.aicnl chez lui le maître de la maison dans un état d’ivresse complète.

Le lendemain matin , son altesse royale partit pour Boulogne , et ne revint plus à Calais. Au bout de quelques jours, le capitaine Thomas Cook arriva de Paris avec des lettres de la reine mère au duc, et avec l’ordre de découvrir le séjour du roi. Le duc apprit aussi par ces lettres, que M. de Turenne, qui était dans les environs d’Amiens , désirait parler à sa majesté au sujet des affîiires de l’Angleterre. Le duc se rendit en conséquence à Abbeville , espérant y trouver le roi ; mais il en était déjà parti, et tout ce que son altesse y apprit, ce fut qu’il s’était dirigé du coté de Dieppe. Le capitaine Cook l’y suivit ; et ne le trouvant point , il pous.'ia jusqu’à Rouen , d’où sa majesté venait de partir pour Saint-Malo ; sur quoi Cook repartit et vint rendre compte au duc du peu de succès de ses démarches.

L’affaire était cependant d’une trop haute importance pour qu’on pût la négliger ; c’est pourquoi .son altesse résolut d’aller elle-même en secret voir M. deTurenne, qu’elle trouva à Amiens. Le maréchal lui dit qu’il aurait désiré parler au roi , mais que puisque l’on ne savait où sa majesté se trouvait , il lui rendiait le même service dans la personne du duc. Il offrit alors à son altesse de lui confier, pour emmener avec lui en

VIE DE JACQUES II. l33

An"lelcrrc, son propre régiment d’infanterie, qu'il voulait porter à douze cents hommes, et les gendarmes écossais ; il s’engageait en outre à fournir trois à quatre mille fusils, six pièces de campagne aveclesmunitionset les outilsconvcnables , plus une provision de farine suffisante pournourrir cimj mille hommes pendant six semaines ou deux mois. Le maréchal se faisait fort de procurer les vaisseaux nécessaires pour le transport, et de permettre aux troupes que sa majesté avait en Flandre , de se rendre à Boulogne pour s’y embarquer, et suivre le duc aussitôt que l’on pourrait réunir un nombre suffisant de batiments. U engagea son altesse à envoyer sur-le-champ des ordres à ses troupes , promettant de leur délivrer des passe-ports à leur arrivée à Saint-Omer.

Afin que tous ces préparatifs pussent se faire avec plus de facilité et de certitude , M. de'Turenne offrit meme au duc de mettre .sa vaisselle en gage , et de faire usage de tout son crédit pour lui procurer l’argent nécessaire au succès de l’expédition; ilconcluten di.sant, que son altesse devait bien penser qu’il n’avait pas reçu d’ordres du cardinal, qui as.sistait alors aux conférences ; que tout ce qu’il di.sait venait de Ini-mémc, et n’était dicté que par son attachement pour le duc et sa famille.

On concevra sans peine que son altesse j-oyalc accepta avec joie de.'» offres si généreuses, etqu’elle

l3/f VÏE DE JACQUES II.

ne perditpas de temps pour désigner l’endroit où elle voulait débarquer. Elle se décide à prendre terre à Rye , et, si le paysse déclarait pour elle, à continuer sa marche Sur Maidstonc et Rochester; sinon, à fortifier la ville de Rye, qu’il lui serait facile de mettre en peu de jours dans un état de défense assez respectable, pour que Lambert ne pût l’en chasser sans en former le siège en règle , et par conséquent sans partager ses forces et changer ses plans.

Tout étant arrangé de cette manière , on songea à l’exécution ; et M. de Turenne donna au duc une lettre pour le lieutenant de roi de Boulogne , avec l’ordre de mettre à la disposition de son altesse royale, tous les vaisseaux et bateaux pécheurs qu’il pourrait réunir dans son gouvernement du Boulonnais. Le duc remit lui-même cette lettre au lieutenant de roi , en y joignantune autre lettre du maréchal d’Aumont, son gouverneur, que la reine s’était procurée, et qu’elle avait envoyée de Paris au duc ; celle-ci portait aussi l’ordre de procurer à son altesse royale les bâtiments et tout ce dont elle pourrait avoir besoin-

L’affaire avançait à vue d’œil. Déjà il était convenu que le duc de Bouillon, et d’autres neveux deM. de Turenne, accompagneraient le prince en qualité de volontaires. Déjà on avait fixé le jour où les troupes s’embarqueraient à Etaples , quand des Irttres d’Angleterre apportèrent la désagréa-

\IE DE JACQUES II. l3o

ble nouvelle que sir George Booth avait ëté défait par Lambert. Sur quoi le duc, qui était à Boulogne, se rendit à Montreuil, auprès de M. deTurenne pour l’en informer et pour consulter aveclui .

Le maréchal fut d’avis que, dans la situation où se trouvaient les affaires , son altesse ne devait plus songer à passer en Angleterre; il lui conseilla de prendre patience et d’attendre une meilleure occasion, qui, selon lui, ne pouvait manquerde se présenter bientôt , vu les désordres qui arriveraient sans faute dans le royaume. Malgré ces raisons, le duc le pressa de consentir à son départ, lui disant qu’il était possible que le roi eût débarqué ‘ dans l’ouest ou dans le pays de Galles , et qiie, dans ce cas, le voyage du duc serait le seul moyen de sauver sa majesté et de lui faire gagner du temps. M. de Turenne ne se rendit point à ces arguments ; il répliqua qu’il avait tout lieu de croire que sa majesté n’était point en Angleterre, et que quand cela serait , ce n’était pas encore une raison pour que le duc se hasardât sans espoir de succès. D’après cela, il engagea son altesse à retourneren Flandre , et à y attendre des nouvelles du roi son frère , et des avis ultérieurs sur ce qui se passerait en Angleterre, Quand il eut fini , sachant que le duc avait besoin d’argent , il lui prêta trois cents pistoles et lui donna un passe-port. Son altesse retourna à Bruxelles; et ce fut ainsi que se teimina cette expédition.

l36 VIE DE JACQUES II.

Le duc prit son chemin par Péronne; il y fit en secret une visite au maréchal d’IIocquincourt , un de ses anciens amis, qu’il avait connu à l’armée française, et qui s’était toujours conduit envers lui avec toute la politesse et la honte imaginables. Le II septembre, son altesse arriva à Cambray, d’où elle se rendit en droiture à Bruxelles. Là , elle apprit avec surprise que quoil^ue le duc de Glocester eût remisau marquis de Caracena les lettres que son altesse royale lui avait écrites de Boulogne pour faire marcher les troupes à Saint-Omer , et l’cn eût sulfisamment pressé, le marquis n’avait pourtant pas voulu permettre qu’elles quittassent leurs quartiers, prétendant que M. de Turenne n’avait pas le droit de leur livrer passage dans les états du roi de France, sans un ordre exprès qu’il ne pouvait avoir reçu. Il ne voulut pas même consentir à les envoyer surlebord'de la mer, quand le duc de Glocester, voyant qu’il nepourraitobtenirson premier point, l’en eut instamment prié. Le duc ne put découvrir quels furent les motifs de Caracena pour ce double refus, qui ne nuisit point aux intérêts de sa majesté, mais qui fit connaître quel fonds on pouvait faire sur le marquis .

Ce projet d’ descente ayant été ainsi abandonné, et le duc n’ayant plus aucun espoir de rien entreprendre en Angleterre pour le moment, il pa.ssa le reste de l’année à Bruxelles, attendant le roi

VIE DE JACQUES II. l2f

son frère, qui y arriva vers Noël, de relour des conférences de fontarabie.

Il nesera passansintérctdemontrerici combien peu l’on s’attendait alors dans les pays étrangers aux changementscpii devaientsltôt se faire en Angleterre. Sa majesté, en revenant de Fontarabio, pria instamment le cardinal de lui permettre de rester en France auprès de la reine sa mère ^•offrant de garder le plus strict incognito. Elle ne put cependant obtenir cette légère faveur, et se vit obligée de revenir à Bruxelles contre son gré , après avoir passé seulement deux ou trois jours avec la reine à Colombe , cequ’on.ne pouvait décemment lui refuser.

Au commencement de l’année i6Go, l’espérance qu’on avait entretenue jusqu’alors sur l’Angleterre étant presque évanouie, on fit au duc l’offre décommander les forces espagnoles contre le Portugal, et d’ètre grand-amiral avec le tilre de Piincipe ciel inarë. On assura le duc que cette charge n’était jamais confiée qu’à un fils ou proche parent du roi; que celui qui la remplissait avait le commandement des galères, ainsique des vaisseaux de guerre ; que par-tout où il déharcjuail il commandait en qualité de vice-roi , tant qu’il restait dans le pays ; enfin qu’il jouissait d’un cinquième des prises et 'd’appointements considérables, sans compter les autres émoluments. Ce poste était donc non-seulement honorable , mais

encore avantageux par les profits qu’il offrait, et c’était ce dont le duc avait besoin pour le moment. Il accepta de grand cœur l’offre qui lui fut faite , le roi son frère lui en ayant accordé la permission.

Son altesse royale se prépara donc à partir pour l’Espagne au commencement du printemps ; mais les changements merveilleux qui arrivèrent dans * l’intervalle en Angleterre, empêchèrent heureusement ce voyage. L’impulsion une fois donnée, le mouvement fut si prompt , que sa majesté étaitpresque arrivée dans son royaume avant quelespaysétrangers , sur-tout l’Espagne, pussent se persuader qu’ily eût euune révolution. Sir John Greenfeild était déjà arrivé de la part du général Monk , que l’on croyait la restauration du roi plus éloignée que jamais; et, dans cette idée, on le laissa partir tranquillement pour la Hollande. Enfin sa majesté se trouvant à Breda , peu de jours avant de s’embarquer pour l’Angleterre , le marquis de Caracena chercha encore à l’attirer en Flandre , prétendant qu’il avait à lui communiquer des nouvelles importantes que des personnes arrivées d’Angleterre à Bruxelles y avaient apportées ; ces personnes avaient aussi des offres considérables à faire à sa majesté. Le marquisenvoya à cette occasion le comte de Grammont au roi avec des lettres par lesquelles il priait sa majesté de vouloir bien se donner la peine de venir à Anvers, ou du moins jusqu’à Woest -wesel, ne pouvant

VTE DE JACQUES II. l3g

sortir des états de son maître pour avoir l’honneur de l’entretenir. Mais sa majesté ne se sentit nullement portée à confier sa personne aux Espagnols , ne sachant quelles pourraient être les' suites de cette condescendance. Elle jugeait du reste que si ce qu’on lui faisait dire n’était pas un simple prétexte pour l’attirer , ce ne pouvait pas non plus être rien de fort important , son retour en Angleterre étant déjà assuré.

Ne voulant cependant donner au marquis aucune cause de mécontentement , le roi envoya le duc à Bruxelles. Quand son altesse royale y arriva , elle vit qu’il ne s’agissait que du colonel Bampheld, qui était venu avec des propositions vagues de la part de Scott et de quelques personnes de son parti ; d’où le duc conclut que sa majesté avait bien fait de ne pas quitter Breda.

Son altesse royale resta un jour ou deux auprès du marquis , après quoi elle retourna près du roi son frère, qui, peu de jours après, se rendit à La Haye. Il y fut bien reçu, et s’embarquant à Scheveling vers la fin de mai (le 23 ) à bord de la marine anglaise , commandée par le général Montagne , il prit terre à Douvres, le (sS) du

même mois , avec ses deux frères les ducs d’York et de Glocester , et fit son entrée solennelle à Londres le 29 , jour qui se trouvait être l’anniversaire de sa naissance.

Ici finit le premier tome de l'ouvrage anglais.

l4o VIE DE JACQUES II.

Jamais l’ Angleterre ne fut te'moin d’une joie plus grande que celle qui accompagna l’arrivc'e du roi, et jamais peuple ne fut plus heureux que celui de nos trois royaumes à la restauration de sa majesté. Pour en être convaincu , nous n’avons qu’à rélléchir à ses malheurs passés, et à ce qu’avait dù lui faire souffrir une rébellion <]ui avait duré sans relâche depuis i64i jusqu’en i66p.

Pendant cette rébellion, la face entière du pays avait été changée, la monarchie détruite, le roi immolé, et pour comble d’horreur, par une prétenduccour de justice. Lanoblcssectles riches* propriétaires avaient été opprimés, et un grand nombre d’entre eux avalent partagé le sort de leur roi ; le gouvernement de l’égliseavaltété entièrement anéanti; et une république, ou plutôt une anarchie , avait été fondée par l’influence d’une armée, dont les officiers étaient tirés de la lie du peuple, puisqu’il .s’y trouvait des bra.sseurs , des savetiers et d’autres artisans. Cromvi'ell, leur général, ne tarda pas à usurper l’autorité suprême; et, sous le nom de protecteur, il gouverna plus arbitrairement que jamais roid’ Angleterre ne l’avait fait avant lui. Après sa mort, son fils Richard ayant pris en inain les rênes du gouvernement , elles lui furent arrachées par l’armée , qui s’empara du pouvoir et ne sut plus comment en disposer. Enfin, après plusieurs changements et d’affreuses convulsions dans l’état, Dieu, par sa

nE DE JACQUES II. l/jl

grande miséricorde envers la nation, et plus encore pour montrer sa toute-puissance, fit usage du général IVlonk comme d’un faible instrument par le moyen duquel il rétablit le roi , sans verser une goutte de sang, et au grand étonnement de tonte la chrétienté.

IL n’arriva rien durant la première année de la restauration qui put interrompre la joie qui régnait à la cour et dans la nation , si ce n’est la mort prématurée du duc de Gloccster et celle de la princesse d’Orange, dont la première arriva au ' mois de septembre et l’autre vers Noël; tous deux succombèrent à la petite -vérole. Le dqc possédait toutes les qualités naturelles qui pouvaient faire un grand prince, ce qui rendit .sa perte d’autant plus sensible à la famille royale, dont la douleur fut renouvelée et augmentée par la mort de sa sœur , la princesse d’Orange , qui le suivit de si près. Les qualités personnelles de cette princesse, et l’amour qu’elle avait montré pour tous sesparentsdanslctempsde leur détresse, la firent autant regretter qu’elle en était estimée.

Nous ne devons pas omettre de parler de l’événement important qui marqua cette année la vie du duc; c’est-à-dire son premier mariage avec la fille du lord chancelier, union extraordinaire par ellememeel par lessuites heureuses et funestes qu’elle a eues. Quand la princesse d’Orange vint voir la reine sa mère à Paris , elle y était accompagnée

l4a VIE DE JACQUES II.

de Mistress Anne Hide , l’une de ses daines d’honneur. Cette jeune personne avait de l’esprit et d’autres qualités faites pour gagner lecœur d’un prince moins susceptible que ne l’étaitson altesse royale dans la première ardeur de la jeunesse ; aussi le duc après quelques entrevues en devint-il éperdument amoureux. Elle montra à-Ia-fois tant d’esprit et tant de vertu dans sa conduite, que le duc, subjugué par sa passion , lui fit, avant la restauration, une promesse de mariage. Quelque temps après , le lord chancelier son père étant en grande faveur auprès du roi, le duc saisit ce moment pour demander à sa majesté la permission de remplir sa promesse; le roi commença par la refuser formellement, faisant usage de divers arguments pour dissuader le duc de la résolution qù’il avait prise. Plusieurs amis du duc , et même des gens de sa maison, s’opposèrent avec ardeur à ce mariage. Le duc n’en resta pas moins ferme dans sa résolution , aimant mieux encourir le blâme de promettre légèrement, que celui d’être injuste en rompant sa promesse. Après beaucoup d’importunités , le roi finit par donner son consentement. On peut juger aussi que le lord chancelier employa une grande prudence et beaucoup de circonspection , afin d’adoucir le roi dans une affaire qni lui promettait de si grands avantages. Enfin, la permission de sa majesté étant obtenue , le duc s’empressa d’é-

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pouser la jeune dame, et ne tarda pas à publier hautement son mariage. Il faut d’ailleurs avouer que ce qui lui manquait du côté de la naissance était si bien compensé par ses autres qualités , que ses manières se montrèrent par la suite entièrement d’accord avec sa nouvelle dignité.

Quelque temps après le mariage du duc , au mois de janvier i66i , un nommé Venner, cinquième monarchiste( i ),etl’undes chefs de ce parti, après avoir prêché sa compagnie et avoir, jeûné toute la journée avec elle , sortit de son église , accompagné de trente hommes armés, et se mita courir dans les rues, entre onze heures et minuit , criant à haute voix : Vive le roi Jésus ! exhortant tous ceux qui tenaient pour le roi Jésus de le suivre, et engageant les autres à rester chez eux. Quelques constables entendirentie bruit et voulurent s’y opposer, mais ils ne se trouvèrent pas en force; de sorte que Venner traversa la ville sans être arrêté. Cependant les gens de son parti n’étant pas assez forts pour venir le joindre , il se rendit avec sa compagnie dans les bois, près de

(i) On appelait, pendant la révolution d’Angleterre, cinquième monarchiste ( fiftmonarchy men),un parti ou une secte qui prétendait que'le règne de mille ans, prédit dans l’Apocalypse , était arrivé , et qu’il ne fallait par conséquent reconnaître d’autre roi que Jésus-Christ. ( Note du traducteur. ) ♦ ■

Ilighgate. Sa majeslc se trouvait alors à Porlsinoutli, où elle avait accompagné la reine sa mère et sa sœur la princesse Henriette , qui devaient s'y embarquer pour la France ; le duc, qui s’était senti légèrementindisposé, étaitrestéàWhitehall. Le général qui était au Cockpit , ayant appris ce qui se passait , vint réveiller le duc pour lui en donner l’avis. Ils y envoyèrent quelques cavaliers qui n’étaient pas encore licenciés, et le régiment du général , commandé par sir Philip Howard ; mais Venner resta caché dans les bois, et la cavalerie ne, connaissant pas le pays, ne parvînt pas à le débusquer.

Au bout de deux ou trois jours, Venner et ses compagnons sortirent du bois avant l’aurore , et s’avancèrent sur Londres. Ils traversèrent Allgate vers sept heuj'çs du matin , avec les mêmes cris de vive le roi Jésus! et les mêmes exhortations pourqii’on vînt se réunir à eux. Ils ne trouvèrent pointdc résistance; et, descendant Leadenhal! , ils mirent en fuite quelques hommes détachés de la milice ; puis , passant devant la vieille Bourse, ils arrivèrent jusqu’auprès de Wood- .street, où une vingtaine de cavaliers commandés par le nommé Corbet s’avancèrent contre eux : mais la rue était si étroite qu’ils ne purent charger. Sur ces entrefaites, la milice de la ville s’étant réunie , arriva en si grand nombre, que les rebelles

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qui ne s’étaient accrus que de deux hommes, furent obligés de se retirer dans une maison, où ils se barricadèrent.

Tandis que ceci se passait dans la cité , le duc et le général en reçurent l’avis par un messager : ils montèrent aussi tôt à cheval, et, à mesure qu’ils avançaient, un si grand nombre de seignéurs et de riches habitants vinrent les joindre avec leurs domestiques , qu’avant d’arriver à Saint-Paul, ils formaient déjà un corps de quinze cents hommes de cavalerie. Ils y rencontrèrent le lord maire , sir Richard Brown, qui leur apprit que Venner et toute sa compagnie étaient pris ou tués. Les troupes de la milice qui les assiégeaient n’avaient trouvé d’autre moyen de les chasser de la maison où ils se défendaient avec tant d’opiniâtreté qu’en tirant sur eux ; mais, pour debonnes raisons, elles n’avaient d’abord osé s’y décider; enfin un marin nommé Lambert, qui plus tard, en récompense dp ses services, fut nommé commandantduyachtdu duc,etqui, en i665, futtucàbordde vaisseau du troisième rang , engagea quelques soldats à monter avec lui sur le toit de la maison , d’où ils firent en sorte d’y pénétrer. Ces fanatiques furent presque tous tués ou blessés avant qu’on pût s’emparer d’eux. Il n’y en eut qu’un seul qui demanda quartier, et un de ses camarades blessé qui était couché dans la chambre, leva l’épée sur lui en lui reprochant sa lâcheté. Venner reçut dix- I. xo

neuf blessures, et ce ne fut pas sans peine que les chirurgiens lui conservèrent la vie , jusqu à ce qu on pût le condamner et l’exécuter. Fous ceux de ses compagnons qui n’avaient pas ete tues partagèrent son sort, à l’exception de deux dont on se servit pour déposer contre les autres.

Telle fut la fmde cette folle tentative d’un zèle furieux ; elle semblait avoir été permise par la Providence, pour convaincre le roi et ses ministres à quel point il était nécessaire de songer à la sûreté de la personne et du gouvernement de sa majesté, en leur montrant combien d’esprits dangereux étaient encore répandus sur la surface du rpy aume . A dire vrai, il ne pouvait pas en être autrement, le gouvernement sortant à peine d entre les mains des fanatiques, et les mêmes gens existant toujours , quoiqu’ils n’eussent plus de pouvoir. ^

C’est pourquoi le duc proposa au conseil qu’il avait assemblé le jour de l’insurrection, d’écrire à sa majesté , et de la prier de suspendre le licenciement de la compagnie de gardes à cheval celui du régiment d’infanterie qui devaient être congédiés le même jour, et de songer plutôt à lever d’autres troupes pour la sûreté de sa personne et de son gouvernem'ent. Sa majesté suivit ce

conseil,et donna ordre sur-le-champ de former un nouveau régiment de gardes de douze compagnies, qui devait être commandé par le colonel lohn Russell, et un régiment de cavalerie de

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huit compagnies, dont le comte d’Oxford devait être le colonel; enfin, une compagnie de gardes à cheval , dont le commandement lut destine au lord Gérard. Elle envoya aussi chercher la compagnie des gardes du duc, qui était alors à Dunkerque. Outre ces précautions, le roi donna des brevets au comte de *** et au comte de ***, pour lever des régiments de cavalerie, breveter des officiers et enrôler des hommes de leurs comtés respectifs, mais qui ne devaient servir que de réserve, et n’ètre soldés qu’en cas de besoin.

On doit s’étonner que le lord chancelier et le comte de Southampton, de qui le roi suivait principalement les conseils, qui avaient été témoins des insurrections et des rébellions du règne de Charles 1", et qui n’ignoraient pas tout ce que ce roi avait souffert pour n’avoir pas eu une garde assez forte ; on doit s’étonner, disonsnous, qu’ils aient si peu songé à la sûreté du roi, et qu’ils aient négligé de le mettre à l’avenir l’abri de pareils dangei's. Je ne puis m’empêcher de penser que le bon lord Hawly était meilleur homme d’étal qu’eux , lorsqu’il disait au roi que mieux il serait gardé, plus il inspirerait de crainte à ses ennemis et d’amour à ses amis.

Cette conduite était d’autant plus surprenante de la part de ces deux lords , que ce furent eux qui, réunis aux évêques dans la chambre des pairs, empêchèrent que le roi ne suivît son inclination,

lO.

l/fS VIE DE JACQUES II.

> en accordant, scion la promesse qu’il en avait faite aux dissidents à Breda , une liberté de conscience assez limitée pour ne pas troubler la paix du royaume. D’après cela, l’on voit aisément que la suite inévitable de leurs conseils devait être d’irriter l’ennemi, sans se mettre en garde contre lui; ce qui prouve qu’un zèle aveugle pour la religion égare les têtes les plus sages ; car ce fut ce seul motif qui engagea le chancelier , si attaché d’ailleurs aux intérêts et à l’honneur de la couronne , à s’opposer dans cette circonstance aux sentiments du roi et du duc, et à causer en quelque sorte une rupture de la foi publique, ou du moins de la parole du roi , qui, dans tous les cas, doit être inviolable.

I,es ministres d’état ayant d’ordinaire tant d’influence sur le gouvernement, et son altesse royale, en qualité de grand amiral, faisant partie de ce gouvernement, il ne sera pas inutile d’entrer dans quelques détails sur les personnes qui jouissaient, à cette époque, de la confiance de sa majesté. Nous avons déjà remarqué qu’avant mênie la restauration, il ne régnait pas une très-bonne’ intelligence entre le duc et les ministres du roi , qui étaient le lord chancelier Hide , le duc d’Ormond et le comte de Bristol. Ce dernier ayant embrassé la religion catholique peu de temps avant le retour du roi , cessa de prendre séance au conseil privé , mais n’en conserva pas moins

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la connaissance des affaires les plus secrètes. Quoi qu’il en soit, ce triumvirat ne resta pas longtemps uni , car le comte de Bristol chercha, par des moyens détournés, à se procurer une plus grande partie de la faveur du roi, que le chancelier ne voulait lui en accorder. Une guerre ouverte ne tarda pas à s’allumer entre les deux compétiteurs. Bristol eut d’abord le dessous, parce que le chancelier était soutenu par le comte de Southampton, que le roi et tout le royaume estimaiwit, etqiii, en particulier, n’avait pas très-bonne opu niondu comte de Bristol. Celui-ci, qui était d’un caractère hautain, souffrit à regret la préférence dont jouissait son ennemi ; il se livra à des discours violents, même envers sa majesté; et quoiqu’il ne réussît pas dans le commencement , cependant, s’étant ensuite réuni à d’autres ennemis du chancelier, il parvint à renverser son adversaire , sans en remporter néanmoins d’autre avantage pour lui-même, que le coupable plaisir de la vengeance. En attendant, le roi avait expressément ordonné au duc de bien vivre avec scs ministres ; et le duc n’eut pas de peine à obéir , du moins 4 l’égard du chancelier, dont il avait épousé la fdlc ; aussi, depuis ce temps, son altesse royale lui voua-l-elle une amitié inaltérable , dont elle lui donna toutes les preuves que permettait son devoir envers le roi.

Ce ministre était en général très-fidèle et très-

tSo - VIE DE JACQUES II.

altacho aux intérêts de la couronne. Je ne saurais pourtant, le disculper de n’avoir pas cherche h faire rapporter par le premier parlement qui suivit la restauration , les actes injurieux à la royauté, qu’on avait fait passer pendant le long parlement rebelle. Il y aurait réussi sans peine, dans un moment où le parlement était si bien disposé envers le roi. 11 aurait tout aussi facilement obtenu pour la couronne la fixation d’un revenu, qui put à l’avenir la ra.ssurer contre les tentatives des factieux et contre les calamités terribles qu’elle avait naguère souffertes. Le chancelierne manquait ni de talents ni de prévoyance, ce qui fut cause que bien des personnes pensèrent , non sans quelque apparence de rai.son , que sa négligence devait être attribuée à la jalousie que lui inspirait le goût du roi pour la religion catholique ; car, étant lui-inêrnc zélé protestant , il ne crut pas sans doute devoir mettre sa majesté trop

à son aise , ou l’investir d’un trop grand pou-

voir.

Ce fut par les conseils et les négociations de ce ministre, que se conclut en 1662 le mariage du roi avec une infante de Portugal. Ce mariage promettait de grands avantages à l’Angleterre, et les lui auraiten effet procurés ,si, d’un côté, le poi't de Tanger tyiii faisait partie de la dot de la reine avait pu être rendu sûr pour nos vaisseaux, et si d’un autre, cette union avait donne des enfants

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au roi, ainsi qu’on l’espérait, 11 aurait été difficile alors de croire qu’un crédit aussi solidement. établi que celui du chancelier , qui mettait sur le trône d’Angleterre une reine de son choix, et mariait sa fdle à l’héritier j^ésomptif de la couronne , pût être ébranlé. Mais l’homme le plus sage prévoit si peu l’avenir, et ses calculs sont quelquefois si faux , que les amis mêmes du chancelier, qui auraient dû être les soutiens de sa grandeur , furent au contraire la cause de sa chute, et l’accablèrent sous le poids de la responsabilité. La reine ayant étéstérile, tandis que sa fille avait eu des enfants, ses ennemis lui en firent un crime , prétendant qu’il aurait dû s’y attendre d’après l’âge et la patrie de la reine. Je laisse à d’autres à décider quelle influence ces bruits ont pu avoir sur le roi lui-même, et jusqu’à quel point ils le rend irent plus facile à se séparer de son ministre.

Sur la nouvelle que la reine était arrivée Ji la rade de Portsmouth , conduite par le comte de Sandwich, le duc, accompagné de plusieurs seigneurs, alla, par ordre du roi, à quelques lieues en mer, pour recevoir sa majesté et la conduire à terre. Elle débarqua le 24 de mai. Leroi la reçut et l’accompagna au logement qui avait été préparé pour cette princesse. Après qu’elle y eut pris un peu de repos, leurs majestés reçurent la bénédiction nuptiale de milord Aubigny, aumônier de la

reine, mais si secrètement, pour ne pas offenser les protestants, qu’il n’y assista que quelques Portugais comme témoins. Ensuite le roi et la reine , passant dans le grand salon où toute la compagnie était rassemblée , s’assirent sur deux fauteuils; et le docteur Sheldon , alors évêque de Londres, accomplit la cérémonie publique, apres laquelle il déclara qu’ils étaient ma- , riés. On pourrait s’étonner que milord Sandwich n’eût pas épousé la reine par procuration, avant qu’elle quittât le Portugal, ainsi qu’il est d’usage en pareil cas. La seule raison qu’on puisse en donner, est que la nation portugaise est plus superstitieuse qu’aucune autre , et n’aura pas voulu laisser faire chez elle cette cérémonie par un protestant.

Plusieu rs aut res P ropositions de mariage avaient été faites au roi avant celle-ci ; je ne parlerai ici que de la nièce du cardinal Mazarin, qui passait pour la plus belle femme de l’Europe. Ce projet a eu cela de particulier, qu’il a été, à différentes époques, proposé et rejeté des deux côtés. Dans le temps que le roi se trouvait hors de ses états, et peu avant le traité de Saint-Jean-de-Luz, quand la confusion était au plus haut point en Angleterre , l’armée ayant dissous le parlement Croupion, et établi un comité de sûreté générale , les amis du roi pensèrent que le cardinal se tiendrait honoré d’une alliance avec sa majesté par le moyen

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de sa nièce , tandis que sa puissance et ses immenses richesses le mettaient à même d’accorder au roi des secours efficaces pour sa restauration. C’est pourquoi l’abbé Montague ou bien milord Aubigny cherchèrent l’occasion de lui en parler; mais le cardinal, qui, àce qu’il paraît, avait mauvaise idée de la position du roi , et qui croyait ses affaires désespérées, d’après ce que M. Bourdeaux, ministre de France en Angleterre, lui avait écrit, ne répondit que par un compliment, et ne voulut point entrer en négociation. Quand le roi fut de retour dans ses états, le cardinal , qui n’avait pas oublié la proposition qui lui avait été faite , eut la hardiesse de la rappeler à sa majesté, et de ‘lui offrir sa nièce avec une dot énorme : mais ni sa beauté ni ses richesses ne tentèrent le roi , <[ui , à son tour, répondit par un compliment; et l’affaire en resta là.

J’ai peu de chose à dire jusqu’au commencement de la guerre de Hollande, tout étant resté tranquille, du moins en apparence, tant dans rinlérieur du royaume qu’à l’extérieur.

J’observerai seulement que le parti toujours inquiet des républicains travaillait en secret à renverser le gouvernement, et que dans cette intention , les principaux d’entre eux avaient des réunions et des consultations particulières, dans lesquelles néanmoins ils ne pouvaient s’accorder sur la constitution qu’ils donne-

l5'f VIE DE JACQUES II.

raient à l’ctat et à l’eglise ; car leur conseil était formé de dissidents protestants de toutes les sectes, excepté de quakers. Sa majesté fut de temps à autre avertie par de faux frères de ce qui se passait, ce qui l’engagea à faire arrêter quelques anciens officiers de l’armée de Cromw^ell, et les principaux non-conformistes , tels que le major Wildman , le major liremen , le major Creed , et plusieursautresqui auraien tpu se mettre à leur télé et réunir un grand nombre de soldats licenciés de l’ancienne armée , tous excellents militaires. Ces officiers restèrent en prison jusqu’à la disgrâce du lord cliancelier Clarendon, en 1667. Ces mc.sures n’intimidèrent pourtant pas le parti, qui projeta deux soulèvements pour le même jour, l’un à Londres, et l’autre danslenord, près d’York.

« Voici quel fut le plan formé pour le soulève-

ment de Londres. A l’heure où sa majesté ferait la revue d’un régiment de la milice , quelquesuns des brigands qui en faisaient partie ; devaient charger leurs mousquets à balle , et , en tirant pour faire une décharge de salut, ils devaient ajuster le roi. Quelqu’un ayant demandé ce que l’on ferait si on le manquait , un sergent du régiment, nommé Bradford, répondit : « Si vous le manquez avec vos balles , je 11e le manquerai pas avec ma hallebarde. » Ce scélérat ne nia point d’avoir tenu ce discours, quand il fut pris et conduit enchaîné en la présence du roi, qui l’examjnalui-

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même. On prouva, dans la suite du procès, qu’il avait effectivement profe'ré ces horribles paroles.

Presque tous les conjurés furentarrêtés, et dans le nombre se trouva un prédicateur nommé Ridge: ils furent interrogés par les secrétaires et ne voulurent rien avouer ; sur quoi sa majesté fit venir Ridge et l’interrogea elle-même , en présence du duc et de lord Lauderdale. Dans le commencement il nia tout ; mais le duc lui ayant demandé s’il était marié , il répondit qu’il avait une femme et cinq enfants en bas âge ; on le pressa alors davantage, et on lui fit sentir que, s’il persistait dans son opiniâtreté et refusait d’avouer ce qu’il savait, il ne pourrait manquer d’être perulu , et qu’alors sa femme et ses enfants mourraient de faim ; tandis que s’il voulait être sincère et se fier à la bonté de sa majesté , il pourrait sauver sa vie et acquérir encore le moyen de soutenir sa famille. Il fut tellement frappé de cet argument qu’il tomba sur-le-champ à genoux, demanda pardon à sa majesté, confessa tous les détails du complot, et servit de témoin contre les autres, qui sans cela, n’auraient pu être condamnés, parce qu’il n’y avait qu'un seul témoin qui déposât contre eux. La conversion de cet homme fut si sincère, qu’il devint ensuite commissaire général de la marine, et fut tué à la bataille de.s Qualre-.Tours en 1666.

Quant aux affaires du gouvernement et de la

lÔG VIE DE JACQUES II.

cour, elles marchaient tranquillement, le chancelier restant principal ministre, et gouvernant seul l’état. Lord Fahnouth jouissait d’une grande faveur auprès du roi depuis, la restauration , et Jamais personne , dans ce royaume ni dans aucun au tre , ne songea moins à ses interets e t plus à ceux de son maître ; aussi , quand il fut tué sur mer, il ne laissa aucune fortune après lui, quoiqu’il n’eût jamais fait de dépenses extravagantes : mais il était si généreux, que, quand on lui proposait quelque projet avantageux, et qu’il en avait obtenu du roi la concession , si quelque vieux royaliste malheureux paraissait la désirer, il rendait au roi sa parole , afin qu’un autre en pût jouir, disant que sa majesté songerait à lui tôt ou tard. Il serait à désirer que tous les favoris et tous les premiers ministres subissent un pareil exemple.

Ce fut vers cette époque , que lord Aiiington étant revenu d’Espagne, chercha à s’insinuer dans les bonnes grâces de sa majesté ;il fut d’ahoi’d soutenu par le chancelier et par son ancien maître, le comte de Bristol, qui l’un et l’autre prenaient peu d’intérêt à lord Falmouth. Mais, après la mort de celui-ci, le chancelier ne tarda pas à se repentir d’avoir prêté la main au lord Arlington , ainsi qu’on le verra dans la suite de cette histoire.

Sir William Coventry, qui était secrétaire du duc , et très-bien vu de sa majesté , à cause de ses grands talents , ne resta pas long-temps d’accord

VIE DE JACQUES II. iSy ,

avec le chancelier. Celui-ci le trouvant indus- ' trieux et très-capable, eh devint jaloux, et chercha secrètement à le tenir dans l’ombre. L’autre fut assez habile pour s’en apercevoir ; aussi ne manqua-t-il pas dans l’occasion de contribuer à la disgrâce du chancelier.

Je dois dire aussi un mot du duede Buckingliam. Quoique tous les seigneurs qui avaient suivi le roi sur le continent, restassent dans le conseil au retour de sa majesté, on fit une exception à l’égard du duc, parce que le roi était mécontent de la conduite qu’il avait tenue dans un voyage en Angleterre, quelques années avant la restauration. Cependant il était admis à la cour, et sa conversation était agréable et enjouée; il s’insinua de nouveau, par degrés, dans la faveur de sa majesté, au point qu’il commença par avoir entrée au conseil , et fut ensuite nommé grand écuyer.^ Il ne tarda pas alors à se joindre à ceux qui cherchaient la ruine du chancelier; et, par ses railleries, il habitua peu-à-peu sa majesté à entendre mal parler de son ministre ; mais celui-ci était trop solidement établi pour que sa faveur pût être ébranlée, quoiqu’il eût beaucoup d’ennemis à la cour , parmi lesquels il s’en trouvait même qui avaient l’oreille du roi; de sorte qu’il put les braver pendant quelques années. Voyant à la fm qu’ils ne pouvaient rien obtenir de sa majesté, ils élevèrent contre lui , dans la chambre des com-

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Uflunes, un de ces orages que Ton peut toujours faire naître contre un premier ministre , et qui fut enfin la cause de sa chute.

Mais, pour en revenir à ce qui regarde plus particulièrement la vie et les actions de son altesse royale, nous dirons que, depuis son retour en. Angleterre, elle s’était principalement occupée , en qualité de grand amiral , de la situation de la flotte. L’usurpateur avait, il est vrai, considérablement augmenté le nombre des vaisseaux ; mais les changements qui se firent apres la mort de Cromwell , furent cause que ces vaisseaux se trouvaient en mauvais état. Les forces navales étaient épuisées et les magasins vides. Le ducenfitpromptementun rapport au roi, qui obtint du parlement une soitime de douze cent mille livres sterlings , pour en disposer selon que les besoins de l’état l’exigeraient. Sa majesté , qui connaissait les véritables intérêts de la nation , et qui avait un goût particulier pour tout ce qui regardait la marine , appliqua huit cent mille liiTes de cette somme à l’achat de munitions diverses pour la flotte, afin de pouvoir , en cas de besoin , mettre un nombre considérable de vaisseaux en mer.

Outre les soins que le duc donnait à la marine , il s’appliqua aussi à bien entendre le commerce , qui forme le grand intérêt de l’Angleterre. 11

donna donc des encouragements aux diverses so-

• VIE DB JACQUES II. iSg

cietcs marchandes , telles que la compagnie des Indes orientales, celles de la Turquie, de Hambourg et des Canaries. Il en érigea une nouvelle pour le commerce de la Guinée , qui était indispensable au soutien des plantations dans les colonies, et pour empêcher que les Hollandais ne devinssent seuls maîtres de ce commerce. Leduc se servût à cet effet du conse.il et de l’industrie de sirP\ichard Ford, et de quelques autres négociants qui possédaient le secret des Hollandais , pour teindre la serge de la couleur qui plaît aux ÏSègres , et pour lui donner l’odeur qu’elle a en venant de Leyde, d’où s’expédiait autrefois toute celle qui se vendait sur les côtes de la Guinée.

Les Hollandais , pendant les guerres civiles qui désolaient l’Angleterre, avaient empiété sur le commerce des Anglais , et s’étaient emparés du château de Cormentin, sur la Côte-d’Or. En conséquence , le duc , aussitôt qu’il eut érigé la compagnie royale africaine , emprunta deux vaisseaux de samajesté, et, les mettant sous le commandement de sir Robert Holmes , il les envoya, avec quelques autres vaisseaux qui appartenaient à la compagnie , et^n petit nombre d’hommes de débarquement, pour se saisir du fort du cap Vert et du château de Cormentin. Sir Robert ayant exécuté sa commission , laissa des garnisons dans les deux forts, et établit des comptoirs tout le long de la côte.

l6o VIE DE JACÇfllES II.

Peu de temps «après, le roi accorda au duc rile-longue, dans les Indes occidentales, et cette portion de pays qui est située entre la Nouvelle- Angleterxe et le Maryland. Elle avait toujours appartenu à l’Angleterre depuis sa découverte ; mais , pendant la révolution , les Hollandais y avaient aussi empiété , en y construisant une ville et quelques forts, afin de s’assurer de tout le commerce du castor. Le duc emprunta donc encore deux vaisseaux du roi, et les confia au colonel Richard Nicholas, ancien officier et l'un de ses valets de chambre. Il avait sous ses or- • dres trois cents hommes. Les Hollandais se rendirent par composition , et sans coup férir. Les habitants hollandais y restèrent avec les anciens colons anglais, et ceux de quelques autres nations qui s’y étaient établis au commencement avec ceux-ci. Le colonel Nicholas resta de cette manière tranquille possesseur de tout le pays , qui reçut le nom de New-York. Le fort sur la rivière fut appelé Albany. C’est ainsi que le duc faisait tout ce qui dépendait de lui pour faire fleurir le commerce. Le parlement, excité parle roi, sui- ' vit son exemple, en rendan^l’acte de navigation et plusieurs autres bills, pour encoui'ager le commerce et la- construction des navires.

Ces procédés et les plaintes de nos marchands au sujet des pertes que leur avaient fait éprouver les déprédations des Hollandais, durant les der-

VIE DE JACQUES li; l6l

nie rs troubles de l’Angleterre .furent, en quelque sorte , les avant-coureurs et l’introduction de la guerre qui ne tarda pas à s'allumer contre la Hollande. La nation entière, et sur-tout la Chambre des Communes, furent pénétrées de l’idée qu’il fallait accorder aux négociants quelque satisfaction; pour les pertes occasionées par les empiétements des Hollandais , et qui , à ce qu’on assurait, se montaient à sept ou huit cent mille livres sterlings. Les plaintes ayant étémi.sessous les yeux du parlement , les deux chambres dé- • clarèrent que les indignités et le dommage qui nous avaient été faits par les Hollandais , nui- , saient au commerce extérieur, et que sa majesté serait suppliée de prendre les mesures les plus promptes pour les faire cesser.

Cependant les Hollandais refusèrent de donner la juste satisfaction qui leur était demandée , s’imaginant, non sans quelque apparence de raison, que la nation qui venait à peine de recouvrer la paix intérieure, ne s’engagerait pas facilement dans une nouvelle guerre maritime, qui ne pouvait manquer d’ètre coûteuse. D’un autre côté, leur ambassadeur van Goch s’aperçut que le roi n’était pas très-porté àlaguerre, et que le chancelier y était décidément opposé, ce qui le tranquillisa beaucoup; car il en conclut que l’on n’entreprendrait rien contre l’avis du premier ministre. Il se laissa tellement tromper par l’idée qu’ils’était I- IK

i62 vie de JACQUES II.

formée, qu’ilne voulut pas ajouter foi aux paroles du duc , quand son altesse royale lui dit avec la franchise de l’amitié, qu’à moins que ses maîtres, les Etats- Généraux, ne donnassent la satisfaction . qu’on leurdemandait, pour ce qu’ils avaient fait souffrir aux Anglais, la guerre était inévitable. L’ambassadeur se persuada qu’on ne parlait ainsi que pour l'effrayer ; de sorte qu’il se trompa luimême, et qu’il induisit son maître en erreur pour avoir voulu montrer trop de finesse.

Cet avertissement du duc n’ayant produit aucun effet, le roi fut, en quelque sorte, forcé par le cri général qui s’éleva dans la nation, et il déclara ouvertement la guerre aux Hollandais , vers le commencement de février.

Ce qui donna principalement lieu à cette mesure décisive , ce furent les ordres secrets que les États envoyèrent à leur amiral de Ruyter , croisant alors dans le détroit de Gibraltar , de ravitailler à Cadix sa flotte , composée de douze vaisseaux de guerre , et de se rendre le plus promptement possible à la côte d’Afrique , pour enlever de nouveau aux Anglais le château de Cormentin , et pour ruiner les comptoirs qu’ils venaient à peine d’y établir par les soins"particuliers et par les ordres du duc.

De Ruyter étant arrivé dans la baie de Cadix , pour se préparer à cette expédition , il y trouva sir John Lawson qui venait d’y arriver avec une

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escadre de nos vaisseaux , après avoir conclu la paix avec les Algériens. Celui-ci s’aperçut au ■ genre d’approvisionnements que faisait de Ruyter , que son dessein devait être de se rendre à la côte d’Afrique , pour y détruire les établissements de notre nouvelle compagnie. Il assembla les capitaines en conseil; et après la lecture de

ses instructions, voyant qu’il n’était pas autorisé à commettre d’hostilités, il s’empressa d’écrire au duc pour lui donner avis de ce qui se passait.!

A cette nouvelle et à celle qu’on reçut bientôt après , que de Ruy ter avait effectivement quitté Gibraltar, se dirigeant vers le sud, et qu’arrivé sur les côtes de Guinée, il s’était emparé de tout ce qui avait été à sa portée aux environs du cap Vert, le roi résolut d’envoyer le prince Rupert à sa poursuite avec une escadre de douze vaisseauxde guerre et de six vaisseaux de la compagnie, dont le plus petit portait quarante pièces de canons. Mais quand cette flotte se trouva réuniê vers le milieu d’octobre 1664, on reçut un nouvel avis que les Hollandais en préparaient une plus considérable sous les ordres du baron d’Opdam, qui prétendait, en dépit de nos mesures, forcer le passage du détroit, et protéger l’envoi des secours destinés à la côte de Guinée. Déjà ils avaient envoyé une galiotc en avant pour en prévenir leur directeur-général.’

Leroi changea alors d’idée; et au heu d’envoyer

l64 VIE DE JACQUES II.

le prince Rupert avec son escadre en Guinée , il donna ordre d’armer encore une quarantaine de vaisseaux, parmi lesquels se trouvèrent leRoyal- Charles , le Royal- Jacques , le SwiJ'tsure et /c Londres , du premier et du second rang , avec d’autresdu troisième et du quatrième. Cette flotte devait être commandée par le duc, qui partit en effet pourPorlsmouth, au commencement de novembre , s’embarqua sur-le-champ, et fut rejoint parle prince elle comte de Sandwich. Pendant ce temps , Opdam restait avec ses vaisseaux à Gœrée; et malgré les fanfaronnades des États, il s’éleva de grands débats pour savoir s’il sortirait ou non. Le vent qui fut défavorable pendant tout le mois, décida la dispute , et leur offrit un prétexte plausible pour rester. Au commencement de décembre , le vent tourna à l’est ; mais ils n’en profitèrent pas , et finirent par désarmer leurs vaisseaux pour le reste de l’hiver.

Le duc qui ignorait cette circonstance, et qui s’attendait toujours à les rencontrer , croisa pendant quatre ou cinq jours entre Dunnose, Portland et le cap de laHogue. Le peu de largeur du canal le forçait de mettre en panne toutes les nuits; mais, malgré l’obscurité et une forte brise , il n’arriva aucun accidenta la flotte sous scs ordres. Voyant à la fin que les Hollandais ne paraissaient point, le duc retourna à Spithead. Là , il reçut la nouvelle del’ordre de désarmement qu’Opdam avait

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reçu des Etats , sur l’avis que son altesse royale était prête à le recevoir. Son altesse ayant donc encouragé la marine par sa présence et par ses ordres, revint à Whitehall au commencement de décembre , laissant jusqu’à son retour la flotte sous le commandement du comte de Sandwich, à qui elle enjoignit d’envoyer les vaisseaux du quatrième et du cinquième rang croiser dans les environs de l’île de Wight, pour arrêtertous les vaisseauxhollandaisqu’ilsrencontreraient,par maniéré de représailles, ainsi que le roi son frère l’avait ordonné. Son altesse donna ordre aussi d’équiper tous les autres vaisseaux qui se trouvaient dans les ports, afin que la flotte fût pourv'ue de tout ce qui était nécessaire, et prête à le recevoir au commencement du printemps. Le duc ne négligea pas de faire faire sous ses yeux une grande partie des préparatifs, et deretourner à son poste aussitôt que la saison le permit.

Le parlement s’étant assemblé le 24 novembre, le roi, dans son discours aux deux Chambres, leur représenta l’état des affaires à l’égard des Provinces-Unies , et leur fit part des mesures qu’fl avait prises pour mettre sa marine sur un pied re.spectable. Sur quoi la Chambre des Communes vota, dès le lendemain, une sommede 2,5oo,ooo livres sterlings ; et, le 4 mars suivant , le roi déclara solennellement la guerre aux Hollandais.

Ce fut le 23 mars que le duc,suinde plusieurs

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personnes de haule distinclion, et de volontaires de la première qualité , partit de Londres pour Gunfleet, où avait été indiquéle rendez-vous général de la flotte , et quoique , par sa présence et par ses ordres immédiats, il fît tout ce qu’il pût pour hâter les travaux , elle ne fut prête qu’au boutxl’environ cinq semaines. Cependant son altesse royale employa cet intervalle de la manière la plus utile, en réunissant tous les matins à son bord les divers commandants pour régler les rangs et l’ordre de bataille ; car, quoique dans le» derniers combats du tempsde Cromwell, les Anglais eussent combattu avec bravoure , ils ne gardaient aucun ordre , et leurs victoires étaient dues plutôt à leur valeur qu’à leur méthode.

Cette guerre, commencée sous le commandement de son altesse royale , fut la première où l’on combattit en ligne, et où l’on observa une forme régulière de bataille.

Au commencement de mai, le duc mit en mer avec la flotte la plus belle et la plus formidable que jamais l’Angleterre eût contemplée, tant par la force et le nombre des vaisseaux, que parce qu’elle était commandée par un prince de la famille royale , qui eut la plus grande part aux dangers et à la gloire de l’expédition. La flotte entière était composée d’environ quatre-vingtdix-huit vaisseaux de guerre de différentes grandeurs : il y en avait trois du premier rang , onze

du second , quinze du troisième , trente-deux du quatrième, onze du cinquième , et vingt-six vaisseaux marchands armés en guerre et portant quarante à cinquante pièces de canons , sans compter les brûlots et autres petits bâtiments. La flotte était divisée comme de coutume , en trois escadres, la rouge, la blanche et la bleue ; le duc était à la tête de la première dans le Royal- Charles , portant au grand mât l’étendard royal aux armes d’Angleterre. Sir John Lawson eut l’honneur d’être le vice-amiral de l’escadre de son altesse royale, et sir William Berklcy , son contre-amiral. Le prince Rupert était vice-amiral de la flotte , commandait l’escadre blanche, et portait le pavillon de l’union à son grand mât ; sir Ghristophe Mynns était son vice-amiral, et le capitaine Samson , son contre-amiral. Le comte de Sandwich, contre-amiral de la flotte , était amiral de l’escadre bleue ; il portait à son grand mât le pavillon bleu. Sir Georges Àyscuc et le capitaine Tiddyman lui servaient de vice-amiral et de contre-amiral.

Son alte.sse étant si bien accompagnée , commença à éprouver une grande impatience de ren- • contrer la flotte hollandaise. Cette flotte n’étant pas encore -en mer, le duc ré,solut de la visiter sur ses propres côtes ; en conséquence il croisa pendant quelque temps entre Scheveling etTexel, et vint même une fois si près de cette dernière

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île, qu’il distingua parfaitement la flotte hollandaise à l’ancre dans le port ; elle en fut si alarmée, qu’elle ordonna sur-le-champ de faire allumer des feux tout le long de la côte , afin de recevoir promptement l’avis si les Anglais débarquaient.

Après cela , son altesse royale s’éloigna d’une dixaine de lieues, et jeta l’ancre pour voir si les ennemis ne sortiraient pas ; mais, au lieu de leur flotte de guerre , elle n’aperçut que dix vaisseaux de leur flotte marchande de Bordeaux , convoyée par deux bâtiments. Ils étaient à une lieue au vent de la flotte anglaise ; le duc donna le signal de la chasse, et, quoiqu’il régnât un épais brouillard , tous les vaisseaux marchands furent pris : les deux vaisseaux de guerre trouvèrent moyen de se sauver.

Le duc ne voyant pas que les Hollandais songeassent à sortir, resta encore une couple de jours sur leurs côtes ; mais quelques-uns de ses vaisseaux ayant perdu leurs mâts par le mauvais temps , il crut devoir retournera Gunfleetpour les réparer et pour faire de l’eau. Ce ne fut que vers la fin du mois qu’il se trouva en état de remettre en mer ; mais il ne s’inquiéta pas beaucoup de ce retard, car il avait vu parla direction du vent que l’ennemi ne pourrait point sortir.

Cependant, dans la matinée du 3o, son altesse royale donna de nouveau le signal du départ ,

quoique au même instant le vent tournât vers l’est, ce qui rendait très-difficile d’éviter les bas-fonds. Elle fit pourtant le meilleur usage possible de la marée, sachant que ce même vent ferait sortir les Hollandais , qui peut-être en feraient usage pour se montrer sur les côtes d’Angleterre , afin de satisfaire le peuple et de réparer le crédit qu’ils avaient perdu par leurs retards. Son altesse ne se trompa point dans ses conjectures. Ellene négligea donc rien pour sortir et pour observer les mouvements de l’ennemi ; mais, malgré tous ses efforts, elle ne put arriver que le premier juin à la baie de Southwold, où elie jeta l’ancre ; et à une heure de l’après-midi', les Hollandais parurent au vent des Anglais.

Leur flotte consistait en cent treize vaisseaux de différentes grandeurs , divisés en sept escadres, onze brûlots et'sept yachts. Le commandement général était confié à Opdam, qui, bien qu’il fut homme de qualité et très-brave , n’était pas grand marin. Les officiers portant pavillon au grandmâtquicommandaientsouslui, étaient Corneille et Jean Evertsz , Stellingweert, Tromp, fils du célèbre amiral de ce nom , Schram et Kortenaer.

Les deux flottes ne s’approchèrent pas encore, parce que les Anglais avaient besoin d’un peu de temps pour former leur ligne de bataille, et qu’ifs attendaient quelques-uns de leurs grands vais-

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seaux, qui étaient allés compléter leurs équipages avec ceux d’une flotte considérable de vaisseaux charbonniers , qui passaient en vue, se rendant à Londres. Le vent, qui était toujours à l’est, faiblit le soir , de sorte que l’on ne put faire beaucoup de chemin ; en attendant , les deux flottes tâchèrent de profiter du peu de vent qu’il y avait. Le lendemain on ne vit les Hollandais queversdixheuresdu matin. Le duc profitant alors d’une bonne brise , s’avança vers eux avec une trentaine de ses meilleurs voiliers ; mais il resta à un peu plus de deux lieues de leur flotte , pour donner à la sienne le temps de le rejoindre en entier ; ce qui étant fait, il s’approcha de nouveau, et vers le soir les deux flottes se trouvèrent fort près l’une de l’autre. Leduc était alors à environ huit lieues à l’estde Laystof, qui est à trois ou quatre lieues de Yarmouth. Le temps fut calme toute la nuit.

Vers deux heures du lendemain matin , on aperçut les Hollandais allumant leurs mèches, et se préparant par conséquent au combat. Ils s’étaient rangés dans le même ordre que les Anglais, c’est-à-dire sur une seule ligne. Au point du jour, il s’éleva une brise Iraîcbe du sud-ouest très-convenable à la bataille qui allait s’engager. Pour mieux en assurer le succès , le duc fit tous ses efforts pour gagner l’avantage du vent. L’escadre blanche formait l’avant-garde ; elle était

conduite par sir Christophe Mynns , qui tira le premier coup de canon. Les Hollandais étaient conduits par trois vaisseaux de pavillon, commandés parTromp, Kortenaer et Stellingweert.

A trois heures du matin , le combat s’engagea vivement des deux côtés; et quand l’avant-garde de l’ennemi se trouva à portée de notre arrièregarde, le duc commanda le signal de virer de bord avec toute la flotte , afin de suivre la même course que les Hollandais. Un retard dans l’exécution de cet ordre fut cause que sir Christophe Mynns manœuvra différemment ; ce petit accident fit perdre plus de six heures, qui s’écoulèrent avant que l’occasion se présentât de nouveau d’exécuter ce que le duc avait projeté. Cette manœuvre fut meme alors moins avantageuse qu’elle ne l’aurait été dans le commencement, la position des deux flottes étant changée.

On se fit réciproquement peu de mal dans ces deux premières passes ; seulement le vaisseau de cinquante canons, !<i Charité , qui avait été pris sur les Hollandais du temps de Cromwell, et qui était mauvais voilier, fut repris par eux, après avoir perdu son capitaine Dickenson et la moitié de son équipage. Deux autres vaisseaux du quatrième rang cl un du cinquième, qui s’avançaient pour joindre notre flotte , n’ayant pu éviter les Hollandais, vinrent au moment où ils sc trouvèrent à la portée du canon ; et après avoir

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lya VIE DE JACQUES II.

couru une seconde bordée, ils rentrèrent dans

notre flotte.

Le feu cessa alors pendant environ une heure , les deux flottes portant toutes leurs voiles, les Anglais pour conserver le vent et les Hollandais pour le gagner. Par cette manœuvre, il se trouva que le duc changea l’ordre de bataille , et Opdam fit de même. L’escadre rouge que commandait le duc , forma l’avant-garde , la bleue le centre , et la blanche l’arrière-garde.

Il était dix heures du matin quand le combat fut au plus fort. Jamais il ne s’était présenté de journée plus favorable pour se disputer l’empire des mers ; le vent soufflait une bonne brise du sud-ouest ; il n’y avait pas un nuage dans le ciel , et rien n’annonçait un changement de temps.

Le duc s’attacha au vaisseau de l’amiral Opdam , et ne le quitta que quand les Hollandais. eurent commencé à céder. Bientôt sir John Lawson, un des plus braves marins de son temps, fut mortellement blessé d’un boulet au genou. 11 fit dire au duc la situation où il se trouvait avec son vaisseau , qui avait aussi beaucoup souffert ; et son altesse royale envoya pour commander à sa place le vaisseau et la division , le capitaine Jordan , officier expérimenté , qui était à bord du Sainl-Gèorge. En arrivant à bord du Chène-Rojal , il trouva le bâtiment en si mauvais état, qu’il fut forcé de mettre en panne pour radouber; ce qui fut cause.

VIE DE JACQUES II. lyS

que toute la division suivit son exemple , les instructions pour le combat n’étant pas alors dressées avec autant de soins qu’on l’a fait depuis. Cette manœuvre laissa le duc très-exposé , car il n’avait plus que quatre ou cinq vaisseaux de sa propre division auprès de lui. Sir Thomas Allen conduisait la ligne dans le Plymouth.

Cependant trois vaisseaux hollandais , qui cherchaient leur flotte pour la rejoindre , parurent au sud. L’un d’eux portait quatre-vingts canons. L’amiral Evertsz l’avait confié à son fils , avec ordre de suivre la flotte aussitôt qu’il y aürait fait faire quelques réparations nécessaires. Le jeune Everlsz, qui était très-brave , et qui brûlait de se distinguer , résolut de courir sur le Plymouth; mais sir Thomas Allen, devinant son intention , l’évita. Ils s’approchèrent pourtant de si près, que leurs vergues se touchèrent, et ils se lâchèrent réciproquement une bordée en passant. Le combat continua jusqu’à ce que sir Thomas Allen fût forcé de mettre en panne.

La Fontaine, capitaine Do T’ile, prise algérienne de quarante canons, et la Marie, capitaine sir James Smith , se trouvèrent dans le même cas.

Peu de temps après, le Fieux-Jacques , vaisseau du second rang , commandé par le comte de Marlborough, et qui était placé à côté de celui du duc, sortit de la ligne. Sir Allen Aplesy, grand ami du comte, dit à son altesse royale qu'il était

fâché de voir que son vieux camarade se conduisait si mal ; car il n’avait pas remarqué combien le vaisseau était en mauvais état. Le duc lui répondit qu’il était sûr que le comte était tué. Le prince ne se trompait pas : ce seigneur et le comte de Portland , son fds , qui l'accompagnait comme volontaire , avaient eu effet péri l’un et l’autre. Ce fut alors que le comte de Falmouth , lord Muskcrry et M. Boyle furent tués du même coup , sur l’entre-pont , et à côté de son altesse royale. Lepremierétaitcapilainedeses gardes ; c’était un brave militaire et un bon officier de cavalerie ; il avait été de toutes les campagnes du duc en France et en Flandre. 11 jouissait de l’estime non-seulement de son altesse royale , mais du roi lui-même ; car il n’avait jamais rien eu plus à cœur que leur service. 11 avait si peu songé à ses intérêts, qu’il ne laissa aucun bien à sa femme et à sa‘fille, qui auraient péri de misère, si le roi et le duc n’en avaient eu soin. Un tel exemple est difficile à trouver parmi ceux qui jouissent de la faveur des princes. Le lord Muskerry était gentilhomme de la chambre du duc , il était brave et bon officier d’infanterie. Quant à M. Boyle, c’était un fils cadet du comte de Burlington ; il servait en qualité de volontaire , et faisait sa première campagne.

Le combat continua avec le même acharnement jusque vers deux heures de l’après-midi ,

quand le feu des Hollandais commença à diminuer ; ce qui engagea les Anglais à augmenter , s’il était possible , le leur. Opdam ne lâchait plus au duc des bordées entières, comme il l’avait fait jusqu’alors ; il ne tirait plus que trois ou quatre canons à la fois , d’où son altesse royale conclut que plusieurs de ses pièces étaient démontées, et qu’il avait perdu une grande partie de son équipage. Le duc fit cesser son propre feu, afin que la fumée s’éclaircbsant, il pût voir la position des deux flottes. Il découvrit que le Chérie-Royal , la Marie et le Plymouth, étant entièrement réparés, l’avaient rejoint. La Royale -Catherine et le Swiflsure étaient aussi auprès de lui. L’ennemi à cette vue fut tellement saisi de frayeur, que les vaisseaux qui étaient à l’arrière d’ Opdam commencèrent à céder ; mais l’amiral lui-même restait ferme avec ceux qui étaient à l’avant, la plupart Zélandais. Le duc se trouvant par-là beaucoup plus à l’aise , et n’étant qu’à portée de mousquet d’ Opdam, ordonna à son maître canonnier de faire à l’amiral un salut dans la forme usitée , c’est-à-dire canon par canon , et de pointer les pièces lui-même. .Le canonnier remplit si bien sa commission , qu’au troisième coup , que 4’on put distinguer comme les deux autres , le vaisseau d’Opdam sauta. A cet affreux spectacle , toute la flotte ennemie se sauva, à l’exception de l’Orange de quatre-vingt-quatre canons , qui seul

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i-jij ME DE JACQUES II.

garda sou lof. Le capitaine était sur la poupe , où il brandissait une large hache à deux tranchants, et la manœuvre indiquait clairement qu’il voulait aborder le vaisseau du duc. Quelques personnes de l’équipage, le voyant avancer ainsi tout seul , crièrent que c’était un brûlot. Le duc qui savait à quoi s’en tenir , leur répondit qu’ils ne tarderaient pas à découvrir la vérité par la bordée qu’il leur lâcherait en passant. Le vaisseau du duc l’aurait en effet reçue tout entière , si le capitaine de la Marie , sir Jérémie Smith, ne se fût approché si près de T Orange, que leurs vergues se touchèrent. Ces deux vaisseaux donnèrent et reçurent réciproquement une bordée, qui tua ou blessa soixante hommes à bord de la Marie. Mais la Catherine en ayant à son tour envoyé une à l’Orange, ce vaisseau amena son pavillon. On y mit le feu après en avoir retiré l’équipage. Le capitaine Seaton, qui le commandait , efqui était d’origine écossaise , ne fit point de difficulté d’avouer qu’il avait résolu de se signaler , soit en abordant le vaisseau du duc , soit en se laissant prendre par lui. 11 ne jouit pas long-temps du succès de ses vœux , car il mourut deux ou trois jours après de ses blessures.

Vers deux heures et demie, le duc étant à la» poursuite de l’ennemi , vit quatre de ses vaisseaux , dont l’un était celui du Mce-amiral , s’entre-choquer ; et son altesse royale remarquant

leur embarras , y envoya un des deux brûlots qui l’accompagnaient , et qui firent si bien leur office , qu’au bout d’un instant tout fut en feu. On ne peut s’imaginer de spectacle plus lamentable que de voir la mer couverte d’hommes qui n’avaient d’autre refuge contre un élément destructeur que de se jeter dans les bras d’un autre. Ce fut alors que se montra toute la générosité dés marins anglais. Contents d’avoir réduit leurs ennemis à cette extrémité , ils s’empressèrent de leur donner du secours, et les sauvèrent presque tous, quoiqu’ils courussent eux-mêmes le plus grand danger en chargeant trop fort leurs chaloupes.

Quelque temps après , un autre vais.seau hollandais, le Marseman , capitaine Jacob Rouse, fut incendié par un brûlot , après avoir amené , ce qui était contraire aux ordres qu’on avait donnés et aux usages de la guerre. Le duc fit aussitôt mettre le capitaine du brûlot aux arrêts, afin de le faire juger par un conseil de guerre ; mais il mourut peu de temps après , et se sauva par-là de la peine qu’il avait méritée. Le jour baissait cependant , et les Anglais poursuivaient leurs avantages; ce qui fit tomber dans leurs mains plusieurs vaisseaux ennemis. Jean Evertsz parvint à la vérité à s’échapper , et se dirigea vers la Meuse avec douze vaisseaux de l’escadre zé-^ landaise ; mais de ceux qui faisaient voile vers le Texel, et qui formaient le gros de la flotte, il

est probable qu’il ne s’en serait échappé qu’un petit nombre , sans un accident qui arriva la nuit. Le jour étant entièrement tombé , le duc ordonna au capitaine Wctwang, qui commandait le Norvi’ich, de tenir des feux allumés , et de rester toute la nuit à l’avant du vaisseau amiral , le plus près possible de la flotte hollandaise. En cas que celle-ci changeât de cours , il devait tirer le canon et augmenter le nombre des feux, afin de pouvoir recommencer l’attaque au point du jour (i).

Après avoir donné ces ordres clairs et positifs , son altesse royale resta sur le pont jusqu’à ce qu’il fît entièrement nuit , et descendit ensuite dans sa chambre pour prendre un peu de répos ; mais , avant de se coucher, le duc remonta encore sur l’entre-pont, pourvoir si tout allait bien, et pour renouveler ses ordres. A onze heures, il rentra dans sa chambre , et se jeta tout habillé sur son lit, afin d’être prêt à tout événement. Cependant il était à peine endormi , que M. Brunkerd ( Brounker), garçon de la chambre, qukétait de service , se glissa tout doucement sur le pont , et s’adressant au capitaine Cox, q^ii commandait le navire, voulut l’engager à diminuer de voiles,

(i) Nous avons un peu abrégé le récit de celte bataille. Nous n’avons cependant omis aucun fait , nous contentant de supprimer les détails nautiques qui n’auraient eu aucun intérêt pour nos lecteurs. {Note du traducteur.)

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pour ne pas exposer la personne du duc, en se jetant pendant la nuit au milieu de la flotte ennemie, ce qui pourrait facilement arriver, le vaisseauétant bon voilier; et , dans ce cas, il courrait risque d’ètre abordé par un brûlot, ou de se voir exposé le lendemain à tout le feu de l'ennemi. Brunkerd exposa au capitaine qu’il devait être plus soigneux de la personne du frère unique du roi, et de l’héritier apparent de la couronne. A ces arguments et à d’autres du même genre , le capitaine Gox répondit naïvement qu’il n’était que patron du navire; que le ducluiavait au contraire ordonné de forcer de voiles; et que, sans un contre-ordre de son altesse royale ou de quelque officier supérieur, il ne se permettrait de rien changer à ses instructions. Br unkerd, voyant qu’il ne pouvait le persuader, .s’adressa ensuite au capitaine Harman, qui- faisait les fonctions de premier lieutenant du <luc; mab celui-ci étant un ancien officier qui avait beaucoup d’expérience, ne s’en laissa point imposer; de sorte que Brunkerd découvrant l’inutilité de sa rhétorique , résolut d’user de finesse : il descendit entre les ponts, et après y être resté quelque temps, il remonta près de Harman, et, prétendant qu’il venait de chez le duc , quoiqu’il ne fût pas même entré dans sa chambre , il lui dit en confidence, et dans le plus grand secret, qu’il lui apportait l’ordre de diminuer de voiles, ordre

la.

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l8o VIE DE JACQUES Û.

reçu fie la bouche meme de son altesse royale. Le capitaine Harman, ne s’imaginantpasqu’ungentilhomme, remplissant une place de confiance , pût se permettre un mensonge dans un objet de cette importance^ ne douta pas de la vf'ritc des ordres prétendus ; de sorte que non-seulement il diminua les voiles , mais il mit encore en panne pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’enfin, craignant qu’il n’en résultât quelque notable désordre dans la flotte , car il s’en manifestait déjà un peu, il pressa la marche du vaisseau ; et quand le jour parut , il rétablit toutes les choses dans l’état où le duc les avait laissées. Son altesse royale étant montée sur le pont, et n’apercevant pas de changement , ne soupçonna en aucune manière ce qui s’était passé pendant son sommeil.

Par ce moyen , les Hollandais gagnèrent beaucoup d’avance sur les Anglais ; et quand il fit jour , le duc se trouva à* une lieue en arrière de leur flotte, et autant en avant de la sienne, n’ayant auprès de lui que le Centurion , vaisseau du quatrième rang , et deux de ses yachts. La position réciproque des flottes continua à laisser son altesse royale dans l’ignorance de ce qui était arrivé ; car il attribua ce qu’il avait gagné sur la flotte anglaise à l’excellente marche de son vaisseau, et ce qu’il avait perdu contre les Hollandais, à ce que ceux-ci avaient l’avantage du vent, et tiraient moins d’eau.

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. Quand le soleil parut , le duc aperçut distinctement la côte de Hollande vers laquelle il sc dirigeait. Le comte de Sandwich était , avec le corps de la flotte , ^ une demi-lieue en arrière , et le prince Rupert un peu au largue. Pendant ce temps, l’ennemi se pressait de courir au Texel, portant toutes ses voiles au vent. Quelques-uns des meilleurs voiliers anglais parvinrent néanmoins à s’emparer des vaisseaux qui étaient le plus en arrière. Le reste fut cha.ssé jusqu’à l’entrée du Texel , où la marée ne leur permettant pas d’entrer , ils mouillèrent si près du rivage , et avec si peu d’eau, que le duc n’osa s’en approcher avec ses grands vaisseaux, et les petits n’étaient pas assez nombreux pour attaquer une flotte de plus de quarante voiles. Ce qui ajouta au bonheur des Hollandais , ce fut qye nous n’avions plus de brûlots; ils réussirent donc à entrer dans leur port , sans qu’on pût les en empêcher.

Nous n’avions èu en tout que quatre brûlots attachés à la flotte. Nous avons rendu compte de l’emploi des deux premiers. Le troisième, qui était commandé par le capitaine Balle, était très-petit; il avait été fait d’un vaisseau du sixième rang , et étant très-bon voilier, il donna la chasse au Hilversum, vaisseau de soixante-six canons, et paiwint à s’y attacher et à y mettre le feu. Le II Ui'er&ummxt aussitôt eu panne , et réussit à se débarrasser de ce brûlot ; mais le temps que cette manœuvre

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lui fit perdre , fut cause que les frégates les plus avancées de notre flotte le rejoignirent, et s’en emparèrent. Le quatrième de nos brûlots fut mis hors de combat. » ‘

Le duc voyant que les Hollandais étaient entrés dans le port, prit le largue, afin de ne pas exposer sa flotte ^ dans le cas où le vent viendrait à souffler avec plus de force. C’est ainsi que finit cette bataille , la plus grande qui eût jamais été livrée sur mer ; car l’ennemi perdit ce jour-là vingt vaisseaux de guerre, dont le plus petit portait quarante canons. Huit de ces vaisseaux furent brûlés , le reste fut pris avec quatre mille prisonniers. Quatre de ses amiraux furent tués , Opdam qui commandait en chef, Kortenaer, Steelingweert et Schram. Leur perte totale fut es- * limée à dix mille hommes , tant tués que noyés et faits prisonniers. Notre perte en simples soldats et marins ne fut pas considérable pour une si grande victoire : elle ne passait pas huit cents hommes tués et blessés, sans compter pourtant l’équipage de la Chanté , qui fut le seul vaisseau que nous perdîmes. En olficiers de pavillon, nous cûmés'à regretter sir John Lawson, vice-amiral de l’escadre rouge, qui mourut, quelques jours après la bataille, d’une blessure au genou, elle capitaine Sanson, contre-amiral de la blanche. Parmi les personnes de qualité ‘qui furent tuées , nous comptâmes le comte de Marlborougli, capitaine

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<lu f^ieux- Jacques , et sur le même vaisseau , son neveu, le comte de Portland, le comte de Falmouth, le lord Muskerry et M. Boyle, fds du comte de Burlington ; plusieurs volontaires d’un rang moins élevé périrent aussi avec quelques domestiques du duc.

Son altesse royale s’étant fait rendre compte de la situation de sa propre flotte et des pertes de l’ennemi, dont les vaisseaux étaient tous rentrés dans la Meuse , le Texel ou le Vlie, se rendit au Nore, afin de faire les réparations nécessaires, et de ressortir le plus tôt possible. Tant qu’elle y resta , elle eut toujours soin d’avoir en mer des corvettes, qu’elle envoyait, deux à deux, au Texel et en d’autres endroits, pour surveiller tous les mouvements de l’ennemi. Cependant, vers la findejuin,leducayantpasséplusieurs jours à presser ses ouvriers , et le travail approchant de sa fin , le roi trouva bon de le mander à Londres avec le prince Rupert, sous prétexte dedonnerde nouveaux détails sur le dernier combat et sur la situation de la flotte , et de former un plan pour le reste de la campagne. Sa majesté ordonna que le commandement de la flotte fût confié dans l’intervalle au comte de Sandwich.

Avant d’ajler plus loin , nous devons rendre compte de la belle conduite de deux des corvettes dont nous avons parlé. L’une était le 'Diamant , capitaine Golding, et l’autre le Yarmoulh, ca-

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pitaine Ayliff. Ils rencontrèrent deux vaisseaux , que les Hollandais appellent vaisseaux de direction. Ils appartenaient à la province de U Ze'lande, et portaient plus de quarante canons. Le plus fort était commandé par un nommé Masters, et l'autre par le jeune Corneille Evertsz. Ils ne craignirent point d'attaquer nos corvettes , quoiqu’elles fussent un peu plus fortes. Dès la première bordée , le capitaine Golding fut tué ; mais son lieutenant Davis et le capitaine du Yarmouth dirigèrent si bien le combat, qu’au bout de quelques heures les Hollandais furent pris, quoiqu’ils eussent fait une belle défense. Une grande partie de leurs équipages fut tuée, et leurs vaisseaux furent désemparés avant d’amener leurs pavillons. Le duc donna la liberté à Evertsz , en considération des services que son père avait rendus au roi avànt la restauration. Il en fit de même pour l’autre capitaine , à cause de sa belle défense ; le lieutenant Davis reçut le commandement d’une des prises.

Pour obéir aux ordres du roi , le duc laissa le commandement de la flotte au comte Sandwich; et emmenant avec lui le prince Rupert, il alla présenter ses devoirs à sa majesté à Londres. Le roi décida que ni le duc ni le prince Ropert ne remettraient en mer cette année , puisqu’on ne devait plus songer à combattre. La flotte devait rester sousle commandement du comte de Sand-

wich, qui ne recevrait d'autre commission que de chercher à intercepter les vaisseaux de de Ruyter, qui reviendraient des côtes de Guinée , ainsi que d’autres navires richement chargés qui étaient attendus delà Méditerranée et des Indes orientales et occidentales. On présumait que ces bâtiments tenteraient d’arriver en Hollande par le nord de l’Ecosse. Ils suivirent en effet cette route, et furent assez heureux pour entrer dans le port de Bergen en Norwége.

Le duc fit ce qu’il put pour engager sa majesté à lui permettre de repartir avec laflotte.il se servit de plusieurs arguments d’un grand poids ; mais le roi se borna à répondre qu’il avait résolu de no plus risquer cette annéela personne de son frère. Le duc observa que le danger serait fort peu considérable , les Hollandais n’étant pas assez forts pour risquer un second combat. Il ajouta que , puisqu’il avait si heureusement commencé la campagne, il désirait l’achever lui-même, et qu’il avait assez de vanité pour croire que personne ne l’acheverait aussi bien que lui ; enfin il fit sentir à sa majesté que le soin qu’elle daignait prendrede sa personne dans un moment où il n’y avait pas beaucoup à risquer, l'exposerait peut-être par la suite à de plus grands dangers , quand , faute d’avoir profité de nos avantages, nous aurions laissé aux Hollandais le temps de réparer leurs, pertes , et éloigné la conclusion d'une paix hono-

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