A SON FILS LE PRINCE DE GALLES
TIRÉS DE D’E’lKft'N BA2IAIKH\
IVIoN riis , si ces mémoires , avec quelques autres pièces de ma façon , tombent jamais entre vos mains ( les ayant principalement destinés pour votre usage ) , où j’ai couché par écrit les réflexions particulières de ma conscience et mes plus équitables pensées touchant ce qui est arrivé de plus remarquable ès différends qui se sont mus en nos derniers troubles, vous y rencontreres cette utilité nécessaire qu’ils vous pourront servir à informer comme il faut votre jugement de tout ce qui s’est passé dans ces mouvements , dont le plus excellent fruit que vous en puissiez recueillir sera ce que vous y apporterez de pieux et charitables sentiments : peut - être que vous y trouverez aussi quelques adresses pour vous aider à fournir de remèdes aux maux présents , et à en prévenir de semblables pour le futur, si c'est le bon plaisir de Dieu.
Je trouve de quoi adoucir et tromper, en quelque façon, les ennuis de ma longue captivité, quand
XVI A SON FILÿ lE PEINCE DE GALLES.
je songe que mon loisir et ma solitude ont pu faire naître quelques prodnctions dignes de moi, et qui vous soient profitables , afin que ni vous , ni qui que ce soit , ne puisse pas ci-après tnesurer ma cause à mes succès, ni le jugement que j’ai fait des choses par le malheur de ma fortune , que je trouve d’autant plus extrême qu’il s’est si fort étendu sur notre personne et celles de quelques autres , que j’ai autant de sujet d’aimer que moi-mcine , et dont les souffrances, qu’ils n’avaient point méritées, me touchent plus sensiblement que les miennes propres.
Mais vous aurez cet avantage par-dessus la plupart des princes pour ce qui est de faire apprentissage de sagesse , en ce que vous avez commencé , et jusqu’à présent employé quelques années de discrétion parmi l'expérience des troubles , et en l’exercice de la patience , où la piété et toutes les vertus , tant morales que politiques, preiinent communément racine avec plus de succès { coiiimë les arbres'qui sont plantés durant l'hiver ), que dan* les saisons plus douces et tranquilles , ou an miliecr de ces voluptenses délices qui ont de coutume d’accompagner la cour des rois pendant les temjis de paix et d'une abondante prospérité , et lesquels sont capables ou d’arracher entièrement toutes les plantes des vraies vertus et de l’hortUeur, du de se contenter d’en produire seulement quelques feuilles , ou bieit de certaines formalités et sèchi^ apparences de ceS choses , atj lieu d'apporter deè fruits réels à Pavancement du* bien public , pour lequel les pmtees de-^
A SON FILS LE PRINCE DE GALLES. XVII vraïeut toujours se souvenir que la Providence divine les a fait naître.
La différence de ces éducations nous est clairement désignée dans les saints Écrits, et ès exemples de David et de Roboarn : Tun , préparé par beaucoup d’afflictions à un royaume florissant; l’autre, amolli par l’incomparable prospérité de la cour de Salomon, et ainsi corrompu, au grand détriment de la paix , de son honneur et du royaume , par ses flatteurs , qui sont autant inséparables d’avec les princes heureux , que les mouches le sont d’avec les fruits durant les chaleurs de Tété, mais qui en sont chassées lorsque le froid arrive, ainsi que ceux-là les abandonnent quand ils tombent en adversité.
J’aimerais mieux qu’on vous appelât Charles-le~ Bon que Charles-le-Grand ; j’espère que Dieu vous aura destiné à être l’un et l’autre , vous ayant mis de si bonne heure , comme il l’a fait , à exercer les , grâces et les dons qu’il vous a élargis , pour être par-là plus capable de sarcler de votre ame toutes sortes d’inclinations vicieuses , et vous disposer à être doué de^es quariités dignes d’un prince, et à vaquer à ces emplois qui pourront vous acquérir davantage'les affections de ceux sur lesquels il plaira à Dieu de vous établir, et qui viseront le plus à leur procurer du bonheur.
Je voudrais que le commencement et la fin de toutes vos actions se rapportassent à la gloire de Dieu, qui est le roi des rois , qui dispose souverainemen t
xvm . CONSEILS Dl) ROI CHARLES 1"
des royaumes de la terre , qui abaisse l’uu et élève l’autre.
La plus haute domination et le plus haut degré de souveraineté où vous puissiez atteindre, c’est de lui être assujetti , à ce que le sceptre de sa parole et de son esprit puisse régner en votre cour.
La véritable gloire des princes consiste à, avancer celle de Dieu , à maintenir la vraie religion et le bien de l’église , comme aussi à dispenser ce pouvoir civil qu’ils tiennent en leurs mains , avec toute l’équité et l’honneur qui contribuent davantage à la tranquillité publique.
La piété vous rendra heureux, à tout le moins elle vous gardera de devenir misérable; et celui-là ne perd pas beaucoup qui , perdant toutes choses , sauve néanmoins à la fin son ame.
A ce centre de la tvraie félicité qui est Dieu, je m'assure qu’il a lui-même (et le continuera pour l’avenir) gracieusement conduit toutes ces lignes, noires d’affliction , qu’il lui a plu tirer sur moi , et par lesquelles il m’a (comme j’espère ) attiré plus près de sa divine majesté. Vous avez déj^ tâté d^e calice, dont l’ai bu à longs traits, et que je considère comme une médecine que Dieu m’a ordonnée , dont le mauvais goût est compensé par les effets salutaires.
Sur toutes choses, je souhaiterais que vous fussiez bien fondé et affermi en votre religion ( comme je crois que vous l’êtes déjà ) , n’en ayant point trouvé de plus excellente à mon estime que celle dont l’Ë-
A SON HLS LE PRINCE DE GALLES. XIX glisc auglicaae fait profession , et en laquelle vous avez été élevé. Je désirerais néanmoins qu’à présent votre jugement et votre raison confirmassent et voulussent comme cacheter en votre coeur ces sacrées obligations, que votre éducation y a engravées, afin que ce soit votre propre religion que vous professiez jadicieusement, et non pas une tradition des autres où vous soyez accoutumé.
C’est en cette religion que je vous encharge de persévérer*, comme approchant de plus près la parole de Dieu , quant à la doctrine, et des exemples de la primitive Eglise , pour le gouvernement , pourvu qu’on y eût apporté quelques légères réformations dont je me suis exprimé ailleurs , et que j’ai moimême souvent offertes quoique en vain. Cet affermissement en votre religion ne sera pas moins nécessaire pour la paix de votre ame que pour celle d« vos royaumes, quand Dieu vous fera la grâce de vous y installer.
Car j’ai remarqué que le mauvais démon de la rébellion se transforme ordinairement en un ange de réformation, et que le serpent ancien peut prétendre à de nouvelles lumières, quand la conscience de certaines personnes les accuse de faction et de sédition; ils lui ferment la bouche par ce prétexte de religion dont ils font grand bruit; et lorsque la piété les admonète à la paix et la patience , ils s’écrient hautement que le zèle les transporte.- . De sorte que si vous n’êtes bien ferme en ce point, vous ne manquerez jamais de tentations à vous défi.