‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 4 sur 44 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

DE

Oomrcmy. — Va «couleur».

La démence de Charles VI et les désordres de sa cour, les haines de famille et les discordes civiles avaient conduit la France à l'abîme; le traité de Troyes devait Vy précipiter. En vain la mort semblait l'avoir bien servie, en frappant presqu'à la fois et le vieux roi insensé et son jeune et brillant adversaire : le dauphiu déshérité était impuissant à réparer sa fortune, et la tendre enfance de Henri VI permettait à PAngleterre de confier pour longtemps le soin de ses destinées aux mains habiles du duc de Bedford. Le succès de la Fayette à Beaugé avait été bientôt effacé par les désastreuses journées de Cravant et de Vemeuil. L'ennemi

triomphait partout, sans même rencontrer d'obstacles :

il n'avait plus qu'un effort à faire, et la conquête était achevée.

Quelques villes, quelques pays s'obstinaient seuls dans leur fidélité, parce qu'ils étaient abrités derrière la Loire; mais , cette barrière une fois renversée , leur résistance devenait impossible : il était aisé d'atteindre et de saisir le roi de Bourges dans sa pauvre capitale sans défense, et le royaume tout entier n'était plus qu'une province anglaise.

La clef de la Loire était Orléans.

Le siège d'Orléans fut entrepris aussitôt que résolu , et poussé dès l'abord avec une extrême vigueur. Bedford avait rassemblé toutes ses forces pour porter ce graud coup, qui devait être le dernier.

Dans cette situation désespérée, qui pouvait sauver la ville? qui pouvait sauver le pays? Était-ce la royauté? était-ce la noblesse?

Le nouveau roi, sans expérience et sans ressources , se défiant de son épée , de son droit, de son nom même , tout abandonné à ses plaisirs et aux intrigues de ses favoris , courait à sa ruine et perdait gaiement son royaume. f

La noblesse, accablée dans les champs d'Azincourt, ne s'était pas relevée de sa chute; elle languissait sans énergie, sans espérance. Xaintrailles, Gaucourt, Labire étaient dans l'inaction; le connétable de Richemont dans la disgrâce; Dunois s'était jeté dans Orléans, moins pour délivrer la ville, que pour maintenir son honneur de chevalier, en défendant jusqu'au bout le fief de, son frère captif.

DOUAI M Y. — VAUCOIJLFliRS

Ce n'est pas du donjon féodal , ce n'est pas du palais des rois que le salut doit descendre; c'est au foyer d'un laboureur que se prépare la délivrance.

Dieu a réduit la France à ce point de détresse, qu'elle ne peut plus placer sa confiance dans les arbitres accoutumés de sa fortune. Il a désarmé les forts; il a confondu dans leurs conseils les grands de la terre. Alors il met sa force dans la main d'une enfant , il met sa sagesse dans le cœur d'une pauvre fille ignorante et simple , comme si l'humilité et la faiblesse de celle qu'il a élue pour l'accomplissement de ses décrets manifestaient avec plus d'évidence aux yeux du monde son intervention tutélaire et son éclatante protection.

Les faits que nous allons raconter n'appartiennent pas à la légende ; ils appartiennent à l'histoire : il n'est pas de récit qui soit à la fois plus extraordinaire et plus authentique; il n'est pas de vie plus merveilleuse, il n'en est pas dont tous les détails soient plus solennellement attestés. Quoique notre raison ne soit ni assez ferme ni • assez haute pour tout comprendre, notre certitude historique n'en est pas moins complète , absolue. Que des esprits présomptueux et superbes rejettent avec dédain tout ce qu'ils désespèrent d'expliquer ; nous ne les suivrons pas dans les extrémités où leur orgueil les pousse. En faisant acte de foi , nous croyons faire acte de bon sens. A nos yeux Jeanne est l'envoyée de Dieu.

Sur les confins de In Champagne et de la Lorraine, dans un coin retiré de l'étroite vallée de la Meuse , se groupent, tout auprès l'un de l'autre, le village de Greux (•) et le hameau de Domremy : Jacques d'Arc ( natif de Séfond , originaire de Sarmaize près Vitryle-Français ) habitait une des chaumières du hameau ; c'était un brave cultivateur, qui jouissait d'un bon renom. 11 avait épousé Isabelle Bommée, fille sage, pieuse, et d'une conduite irréprochable : le mari et la femme passaient dans le pays pour de fidèles catholiques, bons laboureurs, gens de conscience et de probité (*). Cette union fut bénie de Dieu; Isabelle devint cinq fois mère : elle eut trois garçons, deux filles; l'aînée des filles , venue au monde dans les premiers jours de Tannée 1412 ( 3 ), fut baptisée à Domremy ( 4 ); on lui donna le nom de Jeanne ; au village on ne l'appela jamais que Jeannette ( 5 ).

Cette fille, c'est Jeanne d'Arc.

Jeanne fut élevée par sa mère et ne reçut jamais d'autres leçons que les siennes; l'humble et sainte femme montra à sa fille tout ce qu'elle savait elle- # même : elle lui apprit le Pater Noster, Y Ave Maria , le Credo ( 6 ); puis à bien coudre et à bien filer (<) : le métier qui soutient la vie, la prière qui la sanctifie. Les premières années de l'enfant se passèrent dans l'apprentissage des travaux domestiques , sous le souffle des bons conseils, sous l'autorité des bons exemples. Son âme simple et chaste s'ouvrit aisément aux émotions religieuses. Depuis l'instant où s'éveilla sa raison, elle

DOMBBMY. — VAUCOULEUHS. 5

se soumit avec une scrupuleuse exactitude à tous les préceptes de l'Eglise ; elle ne cessa de porter régulièrement aux pieds du prêtre l'aveu et le repentir des fautes légères, que sa conscience délicate était ingénieuse à découvrir dans sa vie si laborieuse et si pure ( 8 ). Sa plus grande joie était de se mêler aux fidèles dans la maison de Dieu ; les fêtes du Seigneur étaient ses fêtes : de bonne heure elle se signalait par une haute dévotion

Sa mère lui avait donné le goût du travail , l'amour de Dieu ; avec l'amour de Dieu , son père loi donna l'amour du pays. Comment ce sentiment prit-il naissance et se fortifia-t-il dans son cœur?

Chaque soir, autour du foyer rustique, on parlait du pays; on en parlait avec bon sens, avec respect, avec compassion et tendresse, comme on en parle chez le pauvre, quand le pauvre est un homme de bien. Tel était Jacques d'Arc : c'était à force de travail qu'il soutenait sa nombreuse famille ; il connaissait , pour les avoir ressenties , les privations les plus dures ; et cependant cet homme simple, qui trouvait à peine à vivre lui et les siens , prenait souci de la France , il s'intéressait à sa gloire , il s'affligeait de ses malheurs , il priait pour son infortuné roi , qui était fou , pour le jeune dauphin , qui était proscrit par le crime de sa mère, et que le Seigneur n'avait pas encore marqué de son signe ; il aimait de toutes ses forces et de toute son âme ce grand pays qui souffrait comme il souffrait luimême, humble et petit. Ce qui le désolait surtout, c'était la guerre qui se prolongeait depuis tant d'années.

6 CHAPITBE PBKM1EB.

C'est dans le conseil des princes que la guerre se discute et qu'elle se déclare , c'est au milieu de l'appareil des camps qu'elle se prépare et qu'elle se conduit ; pour la bien juger, n'importe-t-il pas de se placer quelquefois sur le seuil de la chaumière du laboureur? Pour le laboureur, la guerre c'est l'incendie , le pillage , la honte , le sacrilège et la détresse. Ainsi se la figurait Jacques d'Arc ; il la considérait comme la cause imminente de la ruine de son pays ; aussi maudissait-il ceux qui en étaient les auteurs : l'Anglais, dont l'insolente ambition l'avait allumée ; le Bourguignon , qui la ranimait pour satisfaire ses vengeances impies. Il initiait ses enfants à son culte pour sa patrie et pour son roi déshérité; il leur faisait partager ses vœux , ses appréhensions , ses ressentiments , ses espérances. Jeanne avait un esprit sérieux et réfléchi; son caractère était déjà fort; elle recueillit avec ardeur ces généreuses inspirations.

Avec sa mère elle s'était montrée bonne chrétienne ; avec son père elle se montra bonne Française ( I0 ).

Une circonstance donna plus de vivacité à, ses sentiments, et les fit pénétrer plus avant dans son cœur. La vallée, longtemps préservée, quoique toujours menacée ("J, fut enfin envahie par un parti bourguignon. Il fallut fuir en confiant à la Providence le soin de conserver le village abandonné. Jacques d'Arc et sa famille cherchèrent une retraite à Neufchâteau.

A propos de ce triste voyage, la haine a publié deux calomnies que l'indifférence a trop légèrement accueillies : Jeanne aurait fait à Neufchâteau un long séjour;

DOMREMY. — VAUCOULEUJIS

chargée du soin des chevaux et du service de I écurie, «lie aurait rempli les fonctions les plus viles chez une femme de mœurs suspectes, dont elle aurait reçu de funestes exemples de corruption et de vice ('*).

Voici les faits dans leur simplicité :

Jeanne fuyant, avec les habitants de Domremy, devant une bande armée, s'est retirée à Neufchâteau , où elle est restée quinze jours; ses parents étaient avec elle et ne I ont pas quittée ; elle a aidé sou hôtesse dans les détails de son intérieur, comme elle avait coutume d'aider sa mère dans son ménage; la femme qui recueillit la famille fugitive était, au témoignage des gens du pays, une femme honnête et de bonnes mœurs ( l3 ).

Dès que le danger se fut éloigné, Jacques d'Arc ramena dans le hameau sa femme et ses enfants ; après cette première et cruelle absence , Jeanne revit avec transport Thumble toit paternel, et le petit jardin, et Vé~ glise voisine, et les champs d'alentour, et cette belle et douce nature qui avait protégé et charmé son enfance. Elle reprit auprès de sa mère ses occupations accoutumées.

La jeune fille était assidue au travail, que souvent elle continuait bien avant dans la nuit ( l4 ); elle ne quittait son rouet ou son aiguille que pour vaquer aux soins du ménage ( l5 ), ou pour faire une courte prière, chaque fois que le son des cloches l'avertissait de penser à Dieu ( l6 ). Pauvre , elle était charitable, ingénieuse pour donner, pour donner encore quand elle était à bout de ressources ; elle offrait avec joie son propre lit à Vin

digent sans asile, et passait elle-même la nuit dans un coin du foyer (''); elle était bonne et compatissante envers les malades , elle veillait à leur chevet et s'employait à les consoler ( ,8 ). Ainsi tous ses jours étaient remplis , sa vie était active; rarement elle allait aux champs, rarement elle accompagnait le bétail ( 19 ). Cependant, selon l'opinion commune, Jeanne, dès son enfance, a été exclusivement chargée de La garde des troupeaux; chaque jour, pendant de longues heures, isolée dans la campagne, elle a dû se laisser aisément bercer par les rêveries de la vie contemplative : ainsi s'expliquent ses hallucinations, ses visions, ses extases. Mais que deviennent ces explications banales, aujourd'hui qu'il est démontré par les dépositions et par les témoignages que la jeune fille passait sa vie entière, sous l'œil de sa mère, à la maison, au milieu d'exercices manuels, ou dans la pratique de bonnes œuvres?

Si son genre de vie la détournait de la contemplation et de l'extase, sa nature du moins la portait-elle à la superstition, à la crédulité?

Les faits vont répondre.

En face de Domremy s'élève en amphithéâtre une verte colline, où conduit un sentier qui serpente entre des touffes de groseilliers , et que couronne un bouquet de bois ; à mi-côte se détache une petite chapelle dédiée à la sainte Vierge. De la porte de la maison de Jacques d'Arc l'œil embrasse tout le paysage : le bois situé à une demi-lieue du village s'appelle le Bois-Chesnu, la chapelle se nomme Y Ermitage de Belmont ( 3U ).

DOMREUY. — VAGCOULEUfiS. 9

Le Bois-Chesnu doit, à deux titres, exercer sur l'imagination des jeunes filles une influence mystérieuse : on y trouve une fontaine miraculeuse dont les eaux guérissent de la fièvre ( al ), et puis on y voit l'arbre des Fées. Qu'est-ce que l'arbre des Fées? (Test un hêtre séculaire, aux puissants rameaux , au magnifique ombrage. Ainsi que le reste du bois, il appartient au seigneur de Bourlemont. L'arbre est en mauvais renom dans le pays, et voici pourquoi, à ce que racontent les anciens : Autrefois un sire de Bourlemont, Pierre Grailler, a eu sous son ombre de fréquents et d'intimes entretiens avec une belle dame qui était Fée (") ; les Fées ont donc pris possession de la place : on les y a rencontrées jadis ( a3 ); à présent on ne les voit plus dans le bois, parce qu'elles en ont été bannies pour leurs péchés ( a4 ). L'absence des Fées une fois constatée, les jeunes filles se sont enhardies à venir chanter et danser autour du vieux hêtre, à suspendre au bout de ses branches des guirlandes de fleurs. C'est là que, chaque année, au dimanche de Lœtare, on fête le retour prochain du printemps ; c'est là que l'ou vient cueillir le beau mai; la religion elle-même a consacré et sanctifié ce qu'avait établi la coutume : le jour de l'Ascension, le curé vient lire l'Évangile sous le feuillage épais du grand arbre (**).

Sur ce coteau voisin de Domremy, et qui est tout l'univers de Jeanne, se trouvent la fontaine, l'arbre, l'ermitage. Quel est le souvenir, quel est l'objet qui l'attire cf qui la charme? Est-ce la fontaine? est-ce l'arbre des

Fées? Elle a bien vu les gens boire à la source mcrveil-

10 CH API'fBE PBEJtflER.

leuse; ont-ils guéri? elle l'ignore ; quant à elle, elle n'a eu garde d'y boire. Elle est venue avec ses compagnes sous le hêtre du Bois-Chesnu ; avec elles, elle y a chanté, elle y a dansé peut-être; quelquefois elle y a tressé des guirlandes, mais ces guirlandes étaient destinées à Notre-Dame de Doraremy : elle est indifférente à tous les récits que l'on fait sur le bois ; jamais elle n'est venue s'y promener seule (*?). Sur tous ces points il est impossible de faire preuve d'un sens plus droit, d'un esprit plus sage. Ce n'est pas au fond du Bois-Chesnu que son imagination l'entraîne , c'est à la chapelle de la Vierge, c'est à l'ermitage de Belmont que son cœur la conduit. A-t-elle réuni quelques deniers dans son épargne, sa joie est d'acheter un beau cierge pour Notre-Dame de l'Ermitage (> 8 ). Souvent un pauvre en passant a emporté l'obole et l'offrande ; à défaut du cierge , elle consacre à Notre-Dame des fleurs et des prières; a-t-elle un moment de répit, elle court se prosterner aux pieds de la Madone (*»); est-elle retenue au travail, de loin elle s'agenouille et prie, les yeux fixés sur le saint lieu. Elle n'est pas crédule, elle est croyante; elle n'a pour les monuments de la superstition ni culte ni respect ; son respect est pour l'église , et son culte pour les autels.

Elle vivait de cette vie calme et innocente, elle était dans cette disposition d'esprit et de cœur, quand elle fut touchée du souffle de Dieu.

C'était dans l'été de l'an 1 121 ; Jeanne avait jeûné le jour précédent; elle se trouvait dans le jardin de son

BOMREMY. — VAUCOl LEURS. It

père vers l'heure de- midi, lorsqu'elle entendit distinctement une voix humble, douce et belle, qui venait de sa droite, du côté de l'église, et qui était accompagnée d'une éclatante lumière; l'enfant était dans sa treizième année : elle fut saisie d'une grande frayeur. Cependant la voix se fit entendre à elle par trois fois ; à la troisième fois , il lui parut qu'elle lui venait de la part de Dieu; elle connut que c'était la voix d'un ange, la voix de saint Michel ( 3l ).

Que lui disait la voix céleste? Elle lui recommandait d'être bonne enfant, de se bien conduire, de fréquenter l'église : ce Elle lui disoit que Dieu lui aideroit, et, sur « toutes choses, qu'elle venist au secours du royaulme « de France ( 3a ). »

L'archange se manifesta à elle en compagnie des anges du ciel, et il releva ses forces ( 33 ). Sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparurent bientôt après, le front ceint de belles et précieuses couronnes; et elle les distinguait l'une de l'autre , parce qu'elles s'étaient nommées à elle( 34 ). Elles s'offrirent à la gouverner et ne cessèrent dès lors de diriger toute sa conduite.

Depuis cette époque solennelle, deux ou trois fois la semaine , saint Michel et les deux saintes la visitaient fidèlement, et leurs voix chères et vénérées lui répétaient incessamment de quitter le village et de venir en France ( 35 ).

Jeanne, qui d'abord avait résisté, ouvrit enfin son Ame à ces mystérieuses inspirations. Elle voyait les saintes et les anges « de ses yeux corporels ( 3 ') ; » quand ils

venaient à elle, elle se sentait consolée; quand ils la quittaient , elle se prenait à pleurer, et elle aurait bien voulu être emportée avec eux dans le ciel ( 3 ?). Elle croyait à ses Voix comme elle croyait à la foi chrétienne; elle croyait qu'elles lui venaient de Dieu, et par son ordre, comme elle croyait que Jésus -Christ nous a rachetés des peines de l'enfer i 38 ). Cette conviction profonde, intime, irrésistible, devait exalter ses sentiments religieux, et la faire avancer d'un pas plus rapide dans la voie étroite de la vertu. Elle engagea sa foi aux deux saintes de consacrer à Dieu sa virginité ( 3 9), et jamais elle ne leur demanda que le salut de son âme ( 4o ). Sa conduite extérieure se ressentit de ces pieuses résolutions : elle se mêla plus rarement aux jeux des jeunes iilles ( 4l ) ; elle accomplit avec plus de ferveur toutes les pratiques que l'Eglise impose ou recommande aux fidèles : elle se confessait souvent , souvent elle recevait la communion ; tous les jours elle assistait à la messe, et elle fléchissait le genou, chaque fois que le son des cloches appelait les chrétiens à la prière ( 4a ). En même temps elle devenait plus persévérante dans son travail, plus secourable aux pauvres, plus dévouée aux gens du pays; jamais on n'avait vu meilleure fille, et les gentilshommes du voisinage eux-mêmes demandaient au Sei* gneur de leur donner des enfants qui pussent un jour lui ressembler ( 43 ).

C'était ainsi qu'elle se montrait docile aux conseils de ses Voix, qui lui enjoignaient d'être bonne. Sa douceur ne se démentait que quand sa pensée s'arrêtait sur les ca-

DOMBEMY. — VÀUCOULEURS.

nemis de la France. Elle ne connaissait à Domremy qu'un seul Bourguignon , et « elle eût voulu, disait-elle, qu'on lui eût tranché la tête... » Il est vrai qu'elle se hâtait d'ajouter : « si tel était le plaisir de Dieu (•"). » La Chrétienne s'empressait de corriger, ou du moins d'adoucir la vivacité de la Française.

Cinq longues années se passèrent sans que rien fut changé dans la vie apparente de Jeanne. Ses Voix devenaient tous les jours plus pressantes ; elle les écoutait avec une foi profonde et une religieuse obéissance ; et pourtant elle hésitait à quitter son village, tant l'accomplissement de ce dessein extraordinaire épouvantait son âme. Dépositaire d'un secret qui venait de Dieu, elle se croyait obligée au plus absolu silence : elle se taisait devant son père ; elle se taisait devant sa mère qui l'avait nourrie ; au tribunal de la pénitence, aux genoux du prêtre, elle se taisait. Une confidence indiscrète ne pouvait-elle pas éveiller la défiance de l'ennemi , enchaîner ses pas , supprimer sa mission , compromettre les intérêts sacrés du pays qu'il fallait sauver ( 45 )? Il importait qu'elle fût impénétrable; mais, malgré la force de sa volonté et la fermeté de son caractère, la jeune fille, placée sans cesse sous l'obsession d'une même pensée, avait dû laisser échapper quelques paroles, trop vagues pour porter la lumière sur les projets qu'elle avait conçus , assez significatives pour justifier le soupçon. Ces paroles, que des étrangers auraient pu relever ( 46 ) , durent inquiéter l'amour pieux de sa famille. Jacques d'Arc et sa femme étaient frappés des vertus précoces de leur enfant , et de sa conduite à la fois irréprochable

et singulière; Jeanne était-elle parvenue à se contenir devant eux? Un père, une mère n'ont-ils pas le don de divination? S'ils n'avaient pas entendu, du moins avaientils devinéqu'elle avait fait vœu de rester vierge, et qu'elle se préparait à les quitter : c'en était assez pour alarmer leur tendresse.

Jacques d'Arc entreprit de combattre ces vœux, qu'il jugeait irréfléchis , de renverser ces résolutions qui lui semblaient insensées. Quoique sa fille fût encore toute îeune, il résolut de la marier et de la fixer ainsi près de lui par de nouveaux et plus forts liens. Mais il ne put vaincre sa résistance : en vain les parents eurent-ils recours à la ruse ; en vain, avec leur assentiment et par leur conseil , le jeune homme qu'ils avaient choisi la cita-t-il devant l'official de Toul, pour la sommer d'exécuter une parole qu'elle n'avait pas donnée ( 4 ?). On espérait qu'elle reculerait devant la solennité d'une audience publique ; cette attente fut trompée : Jeanne dompta le trouble de son âme, et, surmontant son embarras et sa timidité, elle se fit déférer le serment, et jura qu'elle n'avait rien promis. Elle fut dégagée sur sa foi , et put désormais se dévouer tout entière au service de Dieu et au salut du pays.

Cependant l'Anglais et le Bourguignon se partageaient la France. L'année 1428 semblait devoir être pour ce malheureux royaume l'année fatale; chaque jour apportait à Domremy la nouvelle d'une défaite, d'une trahison, d'un désastre.

Les apparitions des saintes et des anges étaient plus répétées, leurs voix plus impérieuses; prosternée depuis

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