‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 5 sur 44 · DOMREMY. — VAUCOULEURS · texte numérisé non relu

DOMREMY. — VAUCOULEURS

longtemps sous leur mystérieux empire, Jeanne était en proie à la plus cruelle anxiété, a elle ne pouvait durer « en place ( 48 ). » L'ordre était clair , explicite : a II faut « qu'elle parte ; il faut qu'elle aille à Vaucouleurs , qu'elle « se présente au capitaine Robert de Beaudricourt, et « qu'elle lui demande des hommes d'armes pour la con- « duire auprès du dauphin. » En vain elle résiste, elle supplie : « elle n'est qu'une pauvre fille des champs qui « ne sait pas monter à cheval , qui ignore ce que c'est « que la guerre » Rien ne détourne, rien ne fléchit la volonté des envoyés célestes ; leur commandement est souverain, irrévocable.

Elle se soumet , elle partira.

Mais, pour partir, il faut tromper l'œil vigilant de son père devenu plus attentif , plus soupçonneux; le laboureur a eu un songe : il a vu sa fille qui s'en allait avec des hommes d'armes. Au réveil, il était fort ému, et, dans la vive indignation d'un cœur simple et honnête , il a dit à sa femme , il a dit à ses fils : « Si je cuidoye « que la chose advinsist que j'ay songié d'elle , je voul- « droye que la noyessiés et, se vous ne le faisiés, je « la noyerais moi mesme. » Depuis ce jour, « ses père « et mère ont grant cure de la bien garder et la tiennent « en grande subjection ( 5o ). »

Durand Laxart, son oncle, lui viendra en aide : c'est un bon cultivateur, beau-frère de sa mère , habitant de Rurey , village situé entre Domrcmy et Vaucouleurs; elle obtient de lui qu'il l'emmène chez sa tante , où elle doit passer huit jours

Huit jours I Comment Jeanne les emploiera-t-elle î Avant toutes choses, il faut convaincre Durand Laxart, homme d'expérience et de sens rassis ; quelle apparence d'y réussir ! Elle le teute , et elle y parvient : elle lui demande de la mener à Vaucouleurs, et il l'y mène ; elle lui dit qu'elle, la pauvre fille de Domremy , elle doit aller en France vers le dauphin pour le faire sacrer roi à Reims ; elle le lui dit, et il la croit; elle lui enjoint d'aller remplir son message auprès de Beaudricourt , et il y va ! Quelle puissance de persuasion Dieu avait-il donc placée sur ses lèvres

Le capitaine Beaudricourt accueillit mal l'ouverture que le paysan venait lui faire; mais comme il lui parut que la peine qu'il avait prise valait au moins un bon avis, il lui conseilla de reconduire cette petite fille à la maison de son père, après l'avoir bien soufletée ( 53 ).

Alors Jeanne elle-même alla trouver le capitaine ; elle lui apprit qu'avant le milieu du prochain carême le Seigneur enverrait son secours au dauphin, et que ce serait elle qui, malgré tous ses ennemis, le conduirait à Reims et le ferait roi ( 54 ).

Cette scène se passait au temps de l'Ascension de l'année 14 2 8 ( 55 ).

Jeanne ne fut pas écoutée. Elle retourna daus son village ; mais déjà deux hommes croyaient en elle, un homme des champs et un homme de guerre : son oncle Durand Laxart et l'écuyer Bertrand de Poulengy , qui , le jour

de l'entrevue de Vaucouleurs , était auprès de Beaudricourt.

Après ce premier effort, aussi douloureux qu'inutile ,

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la jeune fille ne recouvra pas le repos ; le dédain et Tinsuite n'abattirent pas son courage, que ses Voix relevaient incessamment , en l'exhortant à persévérer :

« N'est-ce pas Dieu qui Ta élue ? n'est-ce pas Dieu qui, « par ses mains , a décidé de sauver le royaume ! Dieu « ne trompe pas ses élus ; il est fidèle dans ses pro- « messes. »

Mais si le royaume doit être sauvé, il faut se hâter; car une sinistre nouvelle éclate et se propage : Orléans, son dernier rempart, Orléans la cité généreuse, est menacée; elle est assiégée, déjà peut-être elle succombe.

La voix de l'archange retentit à l'oreille de Jeanne et à son cœur : « Ma fille, lève-toi, et va ! C'est toi qui feras « lever le siège ( 56 J ! »

Elle s'incline sous le souffle divin; elle puise dans sa foi une force invincible. Elle mande auprès d'elle Durand Lâxart , son humble et utile auxiliaire ; elle l'instruit de ce qu'il doit dire : « qu'il la demande à ses parents , « au nom de sa femme qui vient d'accoucher à Burey , et « qui , jusqu'à l'époque des relevailles, réclame les soins ce de sa nièce ( 5 ?). »

Le père et la mère déposent leur défiance et consentent au départ ; Jeanne ne se reproche pas de les avoir trompés : a Elle ne cuyde pas avoir péchié; en toutes « autres choses elle a bien obéy à eulx , excepté en ce <s partement. C'est Dieu qui le veut, et puisque Dieu le « commande, il le convient faire; bien plus, si elle eust « eu cent pères et cent mères, et si elle eust esté fille de « roy, si fust-elle partie ( 58 ). »

Voilà sa déclaration, voilà son langage.

On était aux jours d'hiver , dans les premiers mois de Tannée 1429, lorsque Jeanne quitta son village, et ses amies d'enfance , et sa mère qu'elle ne devait plus revoir. Comme elle sortait de sa chaumière avec son oncle, elle rencontra deux bons voisins, auxquels elle dit adieu, sans pourtant s'arrêter ( 5 ^). Elle laissait au hameau deux compagnes de son enfance, deux amies de son âge, qui filaient avec elle, qui, avec elle, consacraient quelquefois la nuit au travail : elles se nommaient Hauviette et Mengète. En passant devant la porte de Mengète , qui était sa plus proche voisine, elle lui dit adieu; puis se retournant encore , elle la recommanda à Dieu , et elle s'éloigna d'un pas rapide ( 6o ). Quant à Hauviette, c'était sa compagne bien-aimée ( 6l ) ; elle ne la vit pas et elle partit.

Elle ne s'arrêta pas à Burey ; elle se rendit à Vaucouleurs, où Durand Laxart la confia aux soins de ses hôtes, Henri Leroyer et Catherine , sa femme ; ces bonnes gens la gardèrent avec eux pendant trois semaines.

Le carême approchait; Jeanne était de parole. Beaudricourt, averti de son retour, la prévint et Palla voir; mais, feignant de craindre quelque maléfice, il se fit accompagner d'un prêtre revêtu de son étole et tout préparé à exorciser les démons, s'il s'en présentait ( 6a ). La pauvre fille offrit à Dieu ce nouvel outrage , et n'eut pas de peine à sortir victorieuse de cette ridicule épreuve. Ce qui lui importait , c'était de décider Beaudricourt : « Ne savez-vous pas , lui disait-elle , qu'il est écrit que «le. royaume, perdu par une femme, sera sauvé par

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« une vierge des marches de Lorraine : me voici , poura quoi doutez-vous ( 63 )? »

Le capitaine doutait encore; mais le peuple ne doutait plus.

Catherine, qui la voyait filer et travailler comme elle, et qui la trouvait si sage et si douce , si pleine de sens et de bonté ( 64 ) , ne pouvait la soupçonner ni de superstition ni d'imposture : elle crut à son inspiration, à sa parole , à sa mission divine. Henri Leroyer y crut après sa femme, et beaucoup d'autres après lui ( 65 ). Son insigne vertu commandait le respect au peuple , et l'opinion populaire , en se déclarant pour elle , lui fit une puissance. Nul n'était plus assez hardi pour la railler ; tous désiraient la voir et l'entendre , les gens nobles aussi bien que les pauvres gens. Tel entrait en curieux , qui sortait plein de foi en elle : Jean de Metz fut de ceux-là.

Jean de Novelompont, appelé aussi Jean de Metz, était un brave chevalier de Lorraine, qui, comme tout le monde , s'était présenté chez Jeanne. Il la trouva chez Leroyer, vêtue de misérables habits de femme de couleur rouge; il se mit à l'interroger, et la tenta par ses discours : « Hé ! ma chère enfant, lui dit-il, que venez- « vous faire ici ? Ne faut-il pas que le dauphin soit chassé « du royaume et que nous devenions tous Anglais? » — Jeanne l'interrompt : a Je suis venue ici, dans la chambre a (ville) du roi, parler à Robert de Beaudricourt, pour « qu'il veuille me conduire vers le roi , qui ne se soucie « ni de moi ni de mes paroles ; et cependant, avant que le . « carême s it à moitié, il faut que je sois près du roi;

« il le faut, quand, pour cela , je devrais user mes pieds « jusqu'aux genoux. • Le chevalier avait peine à cacher sa surprise ; elle poursuivit avec attendrissement : c< J'ai- « merais mieux filer toute ma vie auprès de ma pauvre « mère, car ce n'est pas là mon état; mais il faut que « j'aille ét que je fasse mon œuvre , parce que mon Sei- « gneur le veut ainsi. » — « Eh! quel est votre Sei- « gneur? » — « C'est Dieu! » Jean de Metz était ému ; il se sentait peu à peu convaincu, à la voix de cette simple fille des champs, qui s'exprimait avec une si naïve éloquence. Il s'approcha d'elle , mit sa main dans la sienne , et lui donna sa foi de chevalier qu'avec l'aide de Dieu il la conduirait vers le roi. Avant de prendre congé d'elle , il lui demanda encore quand il lui plaisait de partir? — « Ah! s'écria-t-elle, plutôt aujourd'hui que demain, « plutôt demain qu'après ( 66 ). »

Jean de Metz courut rejoindre l'écuyer Bertrand de Poulengy, et tous deux préparèrent le départ.

11 fallait qu'ils obtinssent le consentement de Beaudricourt, qui s'obstinait à ne pas prendre de parti : son hésitation entraînait d'inévitables lenteurs. Jeanne se consumait d'impatience. Le temps lui pesait, selon l'énergique expression de son hôtesse, comme il pèse à la femme qui est en mal d'enfant ( 6 ?). Elle chercha un appui dans la prière, et une consolation dans les pratiques religieuses ; le fidèle Durand Laxart et Jacques Alain, un de ses nouveaux amis, consentirent à l'accompagner dans un pèlerinage à Saint-Nicolas ( 68 ).

Sa renommée commençait à se répandre. Le duc de .

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Lorraine désira la voir; il la Ht mander, et , par avance, il lui délivra un sauf-conduit, en homme qui ne veut pas qu'on le refuse. Ce voyage détournait Jeanne de sa mission. Elle se rendit toutefois au désir du duc; elle emportait le secret espoir de le gagner à la cause de la France. Elle trouva ce seigneur malade et fort soucieux du moyen de guérir; il lui demanda de lui rendre la santé : elle répondit qu'à cet égard elle ne savait rien ; mais elle l'exhorta à lui donner son fils et ses gens pour la conduire auprès du roi, lui promettant, en retour , de prier Dieu pour sa guérison. Le malade désappointé lui fit compter quelques écus et la congédia ( r> 9).

Le premier dimanche de carême , qui était le 1 3 février, elle revint à Vaucouleurs En excitant l'impatience, sa courte ahsence avait enflammé l'espoir, ranimé la foi; tous les cceurs étaient désormais pour elle. Poulengy et Jean de Metz étaient prêts; quatre hommes d'armes s'étaient offerts pour partager les hasards de leur périlleuse aventure. A peine arrivée, Jeanne se présenta devant Beaudricourt : « Lorsque je suis venue l'été dernier , lui « dit-elle, je t'ai connu, sans t'avoir jamais vu, parce « que la voix céleste t'a désigné à moi. Deux fois tu m'as « repoussée, sans que j'en aie été surprise, car la Voix « m'avait annoncé que tu m'écouterais à la troisième fois. « C'est pour la troisième fois que je viens à toi , et tu « m'écouteras , et tu me donneras des hommes pour me « conduire auprès du dauphin (~ f ). »

Beaudricourt céda et ne mit plus d'obstacle au départ.

Destinée désormais aux rudes exercices de la guerre,

obligée d'habiter parmi les hommes d'armes, la jeune fille, inspirée par sa pudeur, comprit qu'elle ne pouvait plus garder ses vêtements de femme. Elle manifesta à Jean de Metz le désir d'avoir des habits d'homme. Le chevalier s'empressa de satisfaire à sa demande (' a ). Mais les hommes du peuple avaient pris l'avance; ce furent les pauvres gens de Vaucouleurs qui se cotisèrent pour habiller Jeanne, pour lui acheter un cheval et pour l'équiper (> 3 ). Cet honneur revient au peuple; nous lui devons ce témoignage : dans cet héroïque effort tenté pour la délivrance du pays, c'est à lui qu'appartient l'initiative.

Le 23 février, Jeanne quitta Vaucouleurs et se dirigea vers la Loire. Elle eut le courage de se mettre en route sans retourner à Domremy pour y chercher le pardon et la bénédiction de son père et de sa mère. Elle savait pourtant que, depuis son absence, le deuil était dans la chaumière, et que ses pauvres parents étaient devenus presque fous de douleur (? 4 ). Dieu lui imposait ce nouveau sacrifice.

La petite troupe qui l'escortait se composait du chevalier Jean de Metz, de lécuyer Bertrand de Poulengy , de Jean de Vienne, héraut du roi, de Farcher Richard , de Jean de Hennecourt et de Julien , tous deux serviteurs du chevalier et de l'écuyer f? 5 ).

Beaudricourt assista au départ; il remit lui-même une épée à Jeanne (? 6 ) ; puis il fit jurer aux hommes de sa compagnie de la respecter, de la protéger en toute circonstance , de la conduire bien et sûrement (" 7 ). Enfin,

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