PANÉGYRIQUE
DE
Super hoc fi lits vestris naf^ate, et filii vestri filiis suis^ et filii eorum gêner alioni aller ce.
Que les pères le racontent à leurs fils pour les instruire; que les fils à leur tour, le racontent a leurs plus jeunes enfants, et que ceux-ci le redisent encore à ceux qui naîtront d'eux de génération en génération.
Joël, ci, v. 3.
Vous avez été fidèles, Messieurs, à cette recommandation sacrée. Grâces en soient rendues à Dieu, la sainte religion des aïeux, le culte des immortels souvenirs n'a point péri parmi vous ! et depuis quatre cent vingt-six ans, vous apprenez à vos fils à prononcer avec respect le nom de la fille généreuse qui sauva vos pères.
Que dis-je, avec respect? C'est l'enthousiasme, c'est la reconnaissance et l'amour, c'est la compassion, qui sont aujourd'hui dans tous les cœurs pour cette pieuse et héroïque mémoire !
Sous la noble inspiration de vos premiers magistrats; — ils ne recevront de moi aucune autre louange en ce jour : leurs œuvres suffisent à les louer, et disent assez haut qu'ils se sont montrés dignes de leur grande et religieuse mission ; — sous cette noble et vive inspiration donc, vous avez voulu faire revivre tous les souvenirs, toutes les figurej, tous les noms, toutes les gloires, tous
les panonceaux du temps passé ; et la glorieuse bannière de Jeanne d'Arc brille aujourd'hui à nos regards plus resplendissante que jamais sous les voûtes de l'antique basilique.
Soyez-en bénis ! C'est une grande chose que vous faites ; et la France, la France entière, dont Orléans fut le cœur, le dernier appui, et comme le dernier battement au jour de la grande détresse nationale, la France applaudit à vos fêtes, j envoie d'illustres représentants, et vous regarde avec joie.
Enfin, vous avez voulu que votre évêque prêtât sa faible voix à votre solennité, et il n'a pu se refuser à vous raconter ce que Dieu a fait de si grand pour vous ; car il faut que les pères le racontent à leurs fils de générar tion en génération pour les instruire, et je ne suis monté dans cette chaire que pour vous le redire simplement.
C'est un modeste récit que je vous ai promis et que je viens vous faire, tel que je l'ai lu, pour vous le raconter, dans les vieux historiens français et étrangers. Car vous le savez, Messieurs, nulle histoire n'eut jamais une authenticité pareille.
Ce récit, il est vrai, dans sa simplicité môme, révèle les plus grandes choses qui furent jamais, et aussi les plus touchantes.
J'ai beau chercher dans mes souvenirs et dans mes pensées, je ne trouve rien de comparable, rien d'analogue dans les annales d'aucun peuple.
Orléans a eu deux fois au moins dans sa vie cette gloire, d'être la dernière et heureuse fortune de la France : c'est la ville des miraculeuses délivrances ! Et deux fois, ce
fut un évoque, ce fut une vierge, saint Aignan et Jeanne d'Arc, qui la sauvèrent tour à tour des hommes du Nord.
Et cependant ne craignez pas, Messieurs, les délicatesses de mon glorieux sujet : j'en dirai de suite et franchement ma pensée , pour n'y plus revenir.
Non, l'Angleterre aujourd'hui n'a rien à craindre de moi. C'est une grande et courageuse nation. Elle se glorifie avec raison, comme nous, de descendre en partie de ces races blondes, qui se vantaient autrefois de ne rien craindre, sinon que le ciel tombât sur leur tête ou que l'océan envahît leurs terres : Et pour dire simplement la vérité, Suffolk, Salisburj, G-lacidas lui-même, comme Xaintrailles, La Hire et Dunois, éiaientde rudes et vaillants hommes de guerre. Mais Dieu fut le plus fort, et Jeanne, sa fille choisie, les vainquit tous.
Qui d'ailleurs n'a été vaincu sur la terre ? Quant à nous, la fortune ou la Providence ne leur eût-elle donné contre nous la victoire qu'une fois, c'est notre honneur que, sans céder, ni nous rendre, même sur les plus funestes champs de bataille, nous n'ajons été écrasés que par de vaillants soldats.
Les Anglais seraient donc encore nos ennemis aussi bien qu'ils sont nos alliés, que les descendants du Prince Noir et de Talbot pourraient m'entendre ici et ne seraient point ofiensés; tout au plus sentiraient-ils peut-être à l'accent de ma voix, que le vieux sang français n'a pas oublié de couler dans nos veines, comme il leur a sans doute été facile de s'en apercevoir, sous les dures murailles de Sébastopol, aux rives de l'Aima, et sur les coteaux d'Inkermann !
Et quant aux procès de Rouen, quelle nation n'a eu ses mauvaises journées, et ses mauvais jugements ?
Et d'ailleurs, est-ce que parmi les juges je ne rencontre pas un évêque, et ne suis-je pas le premier qui ait ici à baisser les yeux!
Je le dirai volontiers : que celui qui est ici sans péchi se lève et jette la première pierre à ses adversaires, s'il en a :
Pour moi, je n'en ai pas, et je m'élève plus haut.
Jeanne d'Arc n'est plus de la terre : elle appartient à la grande histoire européenne, à tout ce qui a ,un cœur noble, en Angleterre comme en France : elle appartient à l'humanité tout entière.
Grâces immortelles en soient rendues au Ciel ! au-des-sus des rivalités des peuples, au-dessus de la politique, au-dessus de la guerre, au-dessus des révolutions, il y a une région supérieure et pure, où se tiennent les grandes âmes, où les grands sentiments, les grandes vertus demeurent toujours à l'aise !
C'est là que nous trouverons Jeanne d'Arc; c'est laque je vous convie tous, Messieurs : c'est là, Mesdcimes, que vous avez une place digne de vous : c'est là que nous célébrerons la fête.
Dans toutes les grandes œuvres entreprises pour la gloire du Ciel ouïe salut des nations, il se rencontre tonjours trois grandes choses :
V Inspiration, qui fut ici accordée à l'innocence;
UActiony où se trouve la gloire ;
Enfin, la Passion, la soufifrance, où est la vraie grandeur.
DoMRE^^^, Orléans, Rouen : voilà donc les trois théâtres choisis de Dieu, pour l'exposition, le dés^eloppement et la consommation de cette grande œuvre, unique et încomparahle entre toutes celles qui eurent jamais un caractère glorieux sur la terre.
Et d*abord, Do\niÉMY !
C'est ici que commence ce simple et touchant récit, et que je trouve la grâce, l'inspiration d'en haut et la fidélité généreuse !
Qui ne sait l'histoire de cette humble naissance, de cette enfance cachée au monde, de cette candeur, de cette naïveté, dont le charme nous ravit encore aujourd'hui ?
Je l'avoue, si le temps me l'eût permis, j'aurais voulu visiter ces lieux, voir cette pauvre maison, ces bords do la Meuse, cette vallée, d'où Orléans et la France ont reçu le secours de Dieu. — C'est là que croissait, parmi les fleurs des champs, simple et pure comme elles, dans la plus aimable innocence, cette pieuse et douce enfant. — Oui, j'aurais aimé à parcourir ces prairies où elle conduisait les moutons de son père ; à m'asseoir inconnu sur ces rives, aux pieds de quelque vieux chêne, et â méditer, là, en silence, pour vous le redire, cette histoire incomparable, où le souffle vivant du Seigneur anime tout, et où les miracles brillent de toutes parts comme les étoiles au firmament.
Car, vous le comprenez, Messieurs, je ne discute point: il y a des faits qui sont au-dessus de toute discussion vulgaire. Quiconque ne sent pas dans son cœur que Dieu fu ici, ne sentira jamais rien! et laissez-moi vous le dire, vous n'êtes là vous-mémesaujourd'hui, que parce que Dieu y fut!
Je ne suis qu'une "pauvre enfant, disait-elle aux anges et aux saintes qui l'envoyaient secourir la France, je ne sais ni chevaucher, ni conduire la guerre.
Et en effet, Jeanne ne savait rien, ni lire, ni écrire; et ses pauvres parents n'avaient pu lui faire apprendre autre chose que l'Oraison dominicale, la Salutation angelique et le Symbole des Apôtres.
Uniquement occupée aux travaux des champs et du ménage, elle passait toutes ses journées à filer et à coudre auprès de sa mère, ou bien à garder les troupeaux.
Cependant, quoique douce et timide, elle était d'un grand courage dans Faccomplissement de ses devoirs. La maison de Dieu était, avec la maison de ses parents, sa demeure de prédilection, et toutes les fois qu'elle le pouvait, le matin et le soir, elle y allait prier. Tandis que d'autres jeunes filles, après le travail de la journée, s'en allaient folâtrant et riant le long des chemins, on la trouvait priant en silence dans quelque coin de l'église, ou à genoux devant une croix, le regard fixé sur le Sauveur du monde et sur sa sainte Mère. Quand elle entendait aux champs la cloche du hameau appeler le peuple à la prière, si elle était trop loin de l'église et que l'ouvrage fût trop pressé, elle se jetait à genoux en plein air, joignait les mains et priait sous le ciel. Elle allait souvent aussi et volontiers confesser ses fautes avec une grande contrition, et recevait la sainte Eucharistie avec une sainte joie.
Du reste, elle n*avait pas l'humeur sombre ; au contraire, elle était gaie, et elle aimait à converser joyeusement et innocemment avec ses compagnes. Grande fut toujours la bonté de son cœur : elle ne disait jamais de
mal de personne et portait, partout où elle pouvait, les secours et la consolation. Qn paysan de Greux, nommé Jean Morel, témoignait encore, dans sa soixante-dixhuitième année, « que la pieuse enfant était aimée de » tous les habitants du village. » Un autre paysan, Simonin Musnier, attestait « qu'étant malade, il avait été » veillé et consolé par elle avec les soins les plus compa- » tissants. » Un troisième raconte même que « tels » étaient sa charité et son bon cœur pour les pauvres » vieillards, qu'elle ne se bornait pas à leur procurer un » asile chez ses parents et ses amis, mais que souvent elle ■» leur cédait son lit, se couchait elle-même à terre et » dormait sur la dure. »
Lorsqu'elle faisait ces choses et pratiquait ces grandes vertus, sans en savoir presque le nom, elle était une petite lille de treize ans !
Eh bien! ce fut cette petite fille... 0 Dieu! vous êtes admirable dans vos pensées et dans vos voies!... Ce fut cette enfant qui, tout à coup, fut choisie de Dieu pour sauver la France, et changer, pour des siècles, les destinées de TEurope !
Voilà celle à qui Dieu fit entendre sa voix comme autrefois à Judith, à Esther, à Débora; comme an jeune Samuel ; comme autrefois à un Moïse, berger et libérateur de son peuple; comme à un David, berger aussi, destructeur des lions et des ours dans son enfance, et puis vainqueur des ennemis d'Israël dans sa jeunesse; comme à Marie elle-même, dont saint Jean Damascéne nous dit qu'elle paissait les troupeaux de| Joachim et d'Anne, ses pauvres parents, dans ses premières années.
Saint Michel, prince de la hiérarchie céleste, sainte
Caftierine, sainte Marguerite, toutes deux yierges et martyres, furent les envoyés de Dieu vers elle, comîTie elle fut l'envoyée de Dieu vers la France ; mais écoutonsla elle-même, Messieurs, nous déclarer, devant ses juges, comment le Ciel se fit entendre à elle :
Il y a maintenant sept ans que les saints et les saintes nC apparurent pour la première fois, dit-elle. C^ était un jour cfété, vers Vheure de midi. J'avais à peu près treize ans et fêtais dans le Jardin de mon père ; f entendis une voix à droite, du côté de V église: je vis en même temps une apparition , entourée d'une grande clarté. Elle avait Vextérieur d'un homme très-bon et trèS'Vertueux ; elle portait des ailes et était environnée de tous côtés de beaucoup de lumière et accompagnée des anges du ciel.
Puisque ce doux et naïf langage nous entraîne, laissons-la parler encore :
C'est donc sicr l'ordre de Dieu que je me suis rendue auprès du roi Charles VII. J'aurais mieux aimé être écartelée par des chevaux, que d'aller le trouver sans la permission de Dieu : sur Dieu et sur nul au,tre reposait tout mon espoir ; et tout ce que les voix m'ont ordonné f je l'ai fait de mon mieux, selon mes forces et mon intelligence, et selon les bonnes doctrines, les bons avis, et tous les secours avec lesquels saint Michel m'a toujours assistée.
L'ange me disait, qu'avant tout je devais me bien conduire, aller souvent à ï église et être une bonne fille, et que Dieu m'aiderait à délivrer la France de ses ennemis et à faire couronner le roi à Reims. Je répondis que je ne savais ni aller à cheval , ni manier
Vépee. — Dieu te soutiendra, me disait-il toujours.
Saint Michel et les saintes m'ont ainsi dirigée pendant sept ans, jusqu'à ai^jourd'hui : je ne leur ai rien demandé, si ce n'est que Dieu voulût bien assister les Français et protéger leurs villes ; et pour moi, rien que le salut de mon âme. Dès la première fois que j'entendis les voico des saintes, je promis librement à Dieu de rester vierge, pure de corps et d'âme, si cela lui était agréable; et les saintes me promirent en retour de me conduire dans le paradis, comme je les en ai priées.
Vous l'avez entendu, Messieurs... dès lors, c>n est fait : Cette enfant, si simple et si faible, devient tout à coup d'une fidélité invincible à l'inspiration divine; toutes les difficultés, tous les obstacles, tous les mépris, tous les mauvais traitements, toutes les humiliations lui sont prodigués, soit à Domrémy, dans la maison de ses parents, soit à Neuf château, puis chez son excellent oncle Laxart, soit enfin à Vaucouleurs, chez Robert de Baudricourt : elle résiste à tout pendant plusieurs années; et, lorsque enfin un bon gentilhomme, Jean de Metz, le seul qui s'intéresse à elle, l'engage avec douceur à renoncer à son entreprise : Avant que le carême soit à moitié, lui ditelle tranquillement, il faut que faille au roi et que je lui parle : firai, il le faut, quand pour cela je devrais user mes pieds jusqu'à mes genoux ï — Mais quel secours avez-vous? reprend Jean de Metz. — // n'y a d'autre secours que moz, répond -elle naïvement..bien que j'aimasse beaucoup mieux rester à filer mM quenouille à la maison auprès de ma pauvre mère ; de pareilles choses n'étant point mon fait. Mais il
faut que je parte et que f accomplisse ma mission, parce que mon Seigneur le veut. — Et qui est votre «S'ee^w^wr? demanda le chevalier. — C est Dieu ^ répliqua-t-elle. — Eh bien l je vous accompagnerai, répondit le brave chevalier. — Alors, plutôt aujourd'hui que demain, plutôt demain qu'après, reprend la jeune fille.
Enfin, après de nouvelles épreuves, Va maintenant, et advienne que pourra, lui dit Robert de Baudricourt, en lui donnant une méchante épée.
Les petites gens du peuple lui donnèrent un pauvre cheval, et le dimanche 13 février 1429, Jeanne partait de Vaucouleurs, pour entreprendre, dans la mauvaise saison, ce long et périlleux voyage de cent cinquante lieues, par des provinces inconnues, des chemins infestés, à travers des forêts et des fleuves, à travers les Bourguignons et les Anglais, qui remplissaient tout.
Je ne crains pas les gens de guerre, disait-elle, s'ils me barrent le chemin, j'ai pour moi mon Dieu, qui vrC ouvrira un passage jusqu' à mon seigneur le dau^ phin : c'est pour cela que je suis née.
En effet, après onze journées démarche, de nuit comme de jour, malgré tous les périls, elle arrive saine et sauve à Chinon, où étaient Charles Ylletsa cour.
Certes, parmi les courtisans, tels qu'ils sont faits, et môme parmi les hommes d'armes, nul ne se rencontra qui pût croire que le sort du plus fier royaume de la chrétienté était remis à de telles mains, ni que le faible bras d'une pauvre fille de village fût réservé pour accomplir une tâche, où avaient échoué les conseils des plus sages et le courage des plus forts.
Aussi, ce ne fut qu'après de longs et pénibles délais, et comme chose curieuse, que Jeanne fut enfin admise devant le roi .
Toute cette cour, brillante et pompeuse encore au milieu de son effroyable dénuement, les dames, les princes, les chevaliers, tous se pressèrent pour la voir : Charles VII se tint caché au milieu de ses courtisans.
Jeanne, sans s'émerveiller, va droit à lui, à travers la foule :
Au nom de Dieio, lui dit-elle, c'est vous qui êtes le roi et pas un autre. Charles, étonné, la questionne sur son nom et ses projets : Je m'ajo^jelle Jehanne la Pucelle , répondit-elle , et je suis envoyée de Dieu ici pour vous porter secours à vous, gentil Sire, et à votre royaume, et le Roi du ciel vous commande imr ma voix de vous faire sacrer et couronner dans votre ville de Reims, et vous deviendrez le vicaire du Roi du ciel, comme tout V7'ai monarque de France doit l'être. Après cette première et étonnante déclaration, l'entretien se prolonge, se renouvelle plusieurs fois, et bientôt la simplicité, la noblesse, l'énergie, l'inspiriition divine et sensible de ses paroles triomphent de l'indolent monarque et de sa cour.
A Poitiers, l'épreuve fut plus longue et plus difficile : c'étaient des docteurs et des prélats, et toute une université : l'examen dura trois semaines.
Et toutefois, du premier jour, Jeanne les étonna tous par le bon sens profond de ses réponses.
Ah ! Messires, leur disait-elle quelquefois, il y a es livres de Notre-Seigneur plus long qu' auœ vôtres I Et quand on lui demandait quels étaient ses moyens ;
Je n'en ai point, disait-elle : je ne sais ni A^ m B ; je viens de la part du Roi du ciel pour faire lever le siège d Orléans et pour conduire le roi à Reims ^ oit, il doit être sacré et couronné : mais il faut auparavant que f écrite e auœ Anglais pour les sommer de se retirer dans leicr pays; car telle est la volonté de Dieu.
Et lorsqu'on lui demandait de faire quelque miracle en preuve de sa mission : Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des miracles, répondait- elle ; conduisez-moi seulement à Orléans, avec si petit nombre d^hommes d'armes que vous voudrez : c'est là que vous verrez des miracles.
Un jour, l'un des docteurs lui dit avec gravité: Mais si Dieu veut sauver la France, qu'a-t-il à faire des hommes d'armes ? — En mon Dieu, répondit Jeanne en souriant, les hommes d'armes batailleront, et c'est Dieu qui fera la victoire. C'était la vieille devise du bon sens français, Aide-toi, le Ciel t'aidera, proclam'ée ici pour la bonne cause de la France.
Dès lors, tout fut dit : les conseillers et les courtisans, les docteurs et les prélats, les hommes d'armes et les princes, tous furent vaincus et subjugués par l'ascendant irrésistible de ce sens divin, qui se fait sentir, quand il le veut, et confond la sagesse des vieillards par la bouche des petites filles et des enfants, lorsqu'il le faut et qu'il est temps d'en finir avec les folies des sages, avec les malheurs des peuples, et avec les faiblesses des rois !
Et le 29 avril 1429, Jeanne entrait dans Orléans, armée de toutes pièces, montée sur un cheval de guerre; et fai:-ant porter devant elle son étendard, dont la glorieuse image est maintenant là sous vos yeux, celles
dirigeait droit vers cette cathédrale, pour rendre grâces ù Dieu.
Femmes, enfants, vieillards, prêtres, guerriers, magistrats, comme aujourd'hui, tout le peuple la suivait, ainsi qu'on suivrait un ange, et la saluait de ses joyeuses acclamations : elle, adressant de douces et bonnes paroles à ceux qui Tentouraient, les exhortant à avoir confiance en Dieu, et leur promettant la fin de tous leurs maux, s'ils avaient une foi ferme et une v éritable espérance.
Elle avait alors dix- sept ans ! et cette scène incomparable se passait. Messieurs, ici môme, là où vous êtes, à cette place, dans ce sanctuaire .
Nous sommes à Orléans,
Nous avons vu la grâce, l'inspiration d'en haut, la fidélité généreuse : Domrémy est loin de nous.
C'est ici que la grande action commence, Messieurs, et que vont éclater le courage et la gloire .
C'est Dieu qui fait les guerriers ; et quand il les fait selon son cœur, il leur donne la foi en lui, la vaillance indomptable, la tendresse de l'âme, avec ce je ne sais quoi d'heureux qui vient des dons du Ciel, et qui entraîne tout par de vives et impétueuses saillies, par des illuminations soudaines.
Tels furent Josué, David, les Machabées, Cyrus, et tant d'autres : telle fut Jeanne d'Arc.
Premièrement, la foi en Dieu, la piété : foi vive, pro-
fonde, ardente, qui inspire la sagesse dans les conseils, l'intrépidité dans la parole, l'audace dans le combat.
Non, non : la piété n'est pas bannie du cœur des guerriers : elle y vit toujours plus franche, plus généreuse ; et, grâce au ciel, il y a encore parmi nous de ces mâles courages, qui, après avoir vaincu dans les batailles les ennemis de la patrie, savent tourner contre eux-mêmes les plus nobles efforts, livrer à leur âme, sans fléchir jamais, les rudes et glorieux combats de l'Evangile; et ainsi recueillent-ils, pour le transmettre fidèlement à leur fils, avec la piété magnanime des preux, l'antique héritage de leur valeur !...
Oh ! que j'aime à voir les prêtres de Jésus-Christ, marcher en tète de la petite armée de Jeanne, — le soldat français et le prêtre de Jésus -Christ vont si bien ensemble ! — que j'aime à les voir chantant à haute voix et en chœur, d'anciennes hymnes de l'Eglise, et surtout l'admirable Veni Creator! que j'aime à les contempler, le matin, le soir, se rassemblant pour la prière autour de la bannière de saint Michel et de l'étendard de la croix, et récitant ensemble les litanies de la Vierge î
C'était la joie de la pieuse Jeanne d'être là avec eux : du reste, elle communiait fréquemment, et priait sans cesse ; souvent, au milieu de la nuit, quand elle croyait tout le monde endormi, on la voyait se lever doucement et prier à genoux pour le salut de la France. Elle assistait à la sainte messe tous les jours ; et, à l'élévation, la vue de la sainte hostie la faisait pleurer.
Mais cette enfant, si douce et si humble, devenait tout à coup terrible contre les désordres des gens de guerre : elle en était blessée au cœur, et résolut de les faire cesser.
Tantôt elle reprenait avec douceur tous ces fougueux compagnons ; tantôt elle leur reprochait leurs péchés avec une inexorable austérité, et les exhortait à penser au salut de leur âme immortelle.
Elle commença par exterminer du camp les jurements et les blasphèmes : Ah ! Messire, vous osez renier Notre^ Seigneur et Maître^ cria-t-elle un jour à un capitaine qui avait par un jurement, renié Dieu : Par mon Dieu, retirez vos 2')aroles, avant que je vous quitte, — Et le chevalier retira ses paroles.
Elle fit se confesser le vaillant La Hire et les plus braves soldats. Elle fit même publier une ordonnance dans laquelle il était dit : Qu'aucun ne fût si hardi le lendemain de sortir de la ville et d'aller à V attaque des bastilles, sHl n'avait d'abord fait sa ])aix avec Dieu, parce que, disait- elle, pour punir les péchés des hommes^ Dieu permet la perte des batailles.
Enfin, elle chassa elle-même du camp et des murs de la ville, en les frappant du plat de son épée, les femmes de mauvaise vie.
Du reste, sa bienveillance et sa mansuétude subjuguaient les cœurs les plus farouches, et bientôt elle fit pénétrer au fond de toutes les âmes ces paroles, qu'elle répétait sans cesse : Dieu m'a envoyée ici, ayez seulement en lui une ferme confiance ; il vous délivrera infailliblement. Que chacun, disait- elle encore, ait bon cueur et bonne espérance en. Dieu; car l'heure approche où les Anglais seront déconfits et toutes choses viendront à bonne fin.
Et quant à ceux qui auraient cru jamais que la piété
et la confiance en Dieu affaiblissent le courage, qu'ils écoutent Jeanne et les paroles qu'elle fait entendre aux ennemis, et qu'ils nous disent s'il y eut jamais une langue plus intrépide :
Roi d'Angleterre, écrit-elle à Henri VI, je suis chef de la guerre, et vous assure que, en quelque lieu que je trouverai vos gens en France, je les combattrai et les chasserai, et ferai aller hors^ qu'ils veulent ou non; et s'ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire... JJt si vous ne voulez croire les nouvelles que j'apporte de la part de Dieu, je vous advise que^ en quelque lieu que nous vous trouverons, nous vous férirons, et y ferons un si grand hay-hay, que depuis mille ans en France n'y en eust un si grand,
Escript ce mardi de la sepmaine sainte de Vannée de Notre-Seigneur, mil quatorze cent vingt-^neuf.
Dis à Talbot, criait-elle à son hérault, que s'il s'arme, je m'armerai aussi, et qu'il se trouve en place devant la ville : et s'il me peut prendre, qu'il me fasse ardoir, et si je le déconfis, qu'il fasse lever les sièges et s'en aillent tous en leur pays.
Tu mens ! tu mens ! disait-elle encore à Glacidas, qui l'avait indignement outragée, et vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté ceux qui sei'ont entendes en France I
Du reste, la pauvre bergerette, comme on la nommait alors, bergeretta, avait, dans les délibérations de guerre, ce regard sûr et pénétrant qui décide le sort des batailles ; elle l'emportait, par le courage, par l'expérience, par la .ustesse et la rapidité du coup d'œil, sur les meilleurs
chevaliers. On se repentit toujours de n'avoir pas suivi ses conseils : elle n'en donna jamais un mauvais, ni faible. Quand on ne lui disait pas tout, et cela arrivait quelquefois: Vous me cachez quelque chose! vous pouvez tout me dire, disait-elle à Dunois : Quoique femme ^ je sais me taire sur choses plus importantes que celles dont vous ne me parlez pas.
Quand on décidait sans elle, et quelquefois contre elle : Vous avez été en votre conseil, disait-elle, et moi fat été au mien ; mais croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et s'accomplira^ et que celui des hommes ira à néant...
Et, du reste, elle était d'une simplicité et d'une humilité admirable en toutes choses : Mon fait, répétait-elle souvent, n'est qu'un ministère ; je ne suis que la servante du Seigneur.
Et quand on lui disait quô Ton n'avait jamais rien vu ni lu de semblable dans aucun écrit : Mon Seigneur, aimait- elle à redire, a un livre dans lequel oncques aucun clerc ne lit, tant soit -il parfait en cléricature.
Et puis bientôt, trois jours après son entrée dans Orléans, on l'entendit s'écrier : Où sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens coule par terre l En mon Dieu, c'est mal fait. Pourquoi ne m'a-t-on pas plus tôt éveillée ! Mes armes! apportez-moi mes armes, et amenez-moi mon cheval... Ah! sanglant garçon, cria-t-elle à son page, vous ne me disiez pas que le sang de France feust répandu !
Puis sans attendre ni pages, ni chevaliers, ni hommes d'armes, elle se précipite, sa bannière à la main, droit
vers la porte Bourgogne, avec tant de rapidité, que le feu jaillissait du pavé sous les pas de son clieval.
A la porte, elle rencontre un soldat blessé, elle s'arrôte : Jamais, dit-elle, je n'ai vu couler le sang français, sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tête.
En même temps, elle s'élance au milieu des lignes ennemies, y jette l'épouvante, et après trois heures de combat, elle s'empare du retranchement anglais, et sa glorieuse bannière flotte triomphante sur la bastille de Saint-Loup !
C'était sa première victoire, et le mercredi 4 mai 1429, jour des Rogations.
Toutes les cloches de Sainte-Croix sonnèrent, et tous les fidèles bourgeois d'Orléans s'en allèrent remercier Dieu dans les églises, par des chants et des prières, du secours qu'il avait envoyé à leur bonne ville, en sa grande détresse.
Le lendemain, jeudi 5, fête de l'Ascension, fut un jour de prières. Jeanne adressa néanmoins, ce jour-là, aux. Anglais, une nouvelle sommation pour leur dire de s'en retourner dans leur pays.
Le lendemain, vendredi 6 mai, dès le grand matin, elle passe la Loire et s'empare de Saint-Jean-le-Blanc, abandonné par les Anglais." Puis les chevaliers, renonçant à prendre la bastille des Augustins, on repasse la rivière, Jeanne avec eux ; mais Jeanne désespérée d'un tel retour, s'élance seule dans une barque, La Hire après elle, et tirant tous deux leurs chevaux à la nage, à travers les flots de la Loire.
Arrivés sur la rive ; Maintenant^ au nom de Dieu, courons hardiment aux Anglais , dit Jeanne. Ils
mettent l'un et l'autre leur lance en arrêt, et se précipitent avec tant d'audace et d'impétuosité sur les ennemis, qu'ils les repoussent jusque dans leurs retranchements, et y entrent avec eux. Bientôt les chevaliers arrivent en foule, et au moment où les églises d'Orléans sonnaient les vêpres, les Anglais se rendaient, tout était emporté, et la bannière de Jeanne flottait de nouveau, triomphante à tous les regards au sommet de la bastille des Augustins.
Telle fut sa seconde victoire.
Le soir de ce même jour, malgré les chefs, elle annonce que le lendemain tout sera fini. On lui ferme les portes pour l'empêcher d'aller contre les Anglais ; elle se les fait ouvrir de force, et dans la soirée même, elle met le siège devant les Tournelles.
Le samedi 6, avant le jour, debout et toute armée après avoir communié, — car elle communia tous les jours pendant cette admirable guerre, — elle part, ses trompettes sonnent, et lassant commence.
La lutte fut terrible : les Anglais sentaient que c'était leur dernier et suprême effort. Enfin, après sept heures de combat, les Français se lassent. Jeanne s'en aperçoit, et, pour leur donner du cœur, s'avance seule jusqu'au pied de la bastille, et pose la première échelle contre le ■ 'empart.
Alors la flèche d'un archer anglais, comme elle l'avait prédit la veille même, vient la percer au cou, de part en part, et elle tombe dans son sang.
Des chevaliers français se font jour à travers les ennemis, et l'emportent du combat, sur l'herbe, à quelque distance- Quand elle revint à elle, elle pleura d'abord.
en voyant son sang qui jaillissait avec impétuosité de sa blessure ; mais comme on voulait la guérir avec quelques paroles magiques : J'aime mieux, leur dit-elle, mourir que d'agir contre la volonté de Dieu. Et comme on lui demandait si elle en mourrait : Je sais, répondait-elle, que je mourrai un jour, mais f ignore où, quand, comment et à quelle heure,.. Si vous pouvez me 'procurer sans péché un remède contre ma liessure, je désire bien guérir...
Tout à coup elle entend Dunois, désespéré, qui donne l'ordre de sonner la retraite, et elle voit les assaillants se retirer. Non, non ! leur dit-elle. En avant ! en avant / Eyi mon Dieu, vous entrerez bientôt dedans ! Puis à Dunois : Faites boire et manger vos gens ; et quandvous verrez flotter mon estendart vers la bastille, re^ prenez vos armes ; elle sera vostre.
Alors, elle arrache elle-même la flèche de sa plaie, va se mettre à genoux, et en prières, à quelques pas de là, dans une vigne, — ah ! je voudrais savoir où était cette vigne ! — et puis, quand on lui cria que l'étendard flottait vers la bastille, Jeanne se relève, remonte à cheval, prend sa bannière à la main et s'éiance, en criant : En avant ! en avant/ tout est vostre.
Elle escalade le retranchement, plante au sommet son étendard toujours triomphant, et s'écrie du haut du rempart, agitant de sa main la vaillante bannière : Glacidas ! Glacidas I rends-toi, rends- toi au Roi du ciel: tu m'as appelée fille de mauvaise vie ! fai grand pitié de ton âme et de celle des tiens l
A ce moment, le pont se brise, et Glacidas, épouvanté, roule avec tous ses guerriers dans les eaux du fleuva.
« Et Jeanne, qui naguère pleurait sur les outrages dont « il l'avait accablée, versait maintenant des larmes sur « son triste sort ; car elle se disait que les âmes des « morts paraissaient en ce moment même devant Dieu « et lui rendaient compte de tous leurs crimes et de « toutes leurs cruautés... »
Tout Orléans, spectateur du combat, poussa un long cri de joie : Jeanne blessée, mais victorieuse, y rentra par le pont rompu, suivie de Danois, son brave compagnon d'armes, et saluée des acclamations d'une foule immense. Toutes les cloches sonnèrent de nouveau, des feux d'artifice annoncèrent au loin la magnifique victoire, et on entonna le Te Deum.
Le lendemain, dès le grand matin, — c'était un dimanche, le 7 mai, une des grandes fêtes de saint Michel, protecteur de Jeanne, — l'armée anglaise levait le
siège.
Cest le plaisir et la volonté de Dieu, disait Jeanne : s ils veulent s'en aller dans leur pays, qu'on leur permette de s'en aller. Mais n'ayez nulle peur, car vous serez les maîtres.
Après la deuxième messe célébrée en face des ennemis, on vint dire à Jeanne que les ennemis avaient le visage tourné du côté de Meung : En mon Bleu, s'éeriat-elle, ils s'en vont, laissez-les partir, et allons rendre grâce à Dieu : nous ne les poursuivrons pas outre, parce que c'est aujourd'hui dimanche.
Quelques-uns voulant néanmoins les poursuivre, Jeanne ne cessait de répéter : Laissez aller les Anglais et ne les tuez pas! Hs s'en vont dans leur pays, laissonsles partir.
Le lundi, 8 m li, il n'y avait plus, sous les murs d'Orléans, que des Anglais prisonniers ou morts : tous les autres étaient partis ; et on fit cette procession solennelle que Dieu, je l'espère, nous permettra de refaire aujourd'hui. Messieurs; car nous célébrons le 426^ anniversaire de cet immortel triomphe !
Et maintenant, Jeanne ne s'arrête pas dans sa course ; elle n'était pas au but, d'Orléans elle s'élance vers Reims. Jargeau, Patay, Beaugency, Troyes, ne sont pour elle que de glorieuses étapes.
A Jargeau, elle arrache la bannière des mains du guidon, se jette en avant de tous au milieu des rangs ennemis, et les refoule dans la ville.
Le lendemain matin, au bout de quelques heures d'aV taque, les tours et les murs sont abattus, en sorte que tout le monde s'ébahissait de voir Jeanne diriger si bien l'artillerie.
Le matin du troisième jour, Suffolk demande une suspension d'armes de deux semaines. — Non, non, répond Jeanne, que les Anglais aient la vie sauve et retournent dans leur pays^ s'ils veulent, en leurs robes et gippons ; autrement ils seront pris d'assaut f
Puis bientôt : A V assaut, gentil duc ! à V assaut / cria-t-elle au duc d'Alençon. Celui-ci hésitant : N*ayez doute, lui dit-elle, Vlieure est prête quand il plaît à Dieu. Il est temps d'agir quand Dieu veut qu'on agisse, et qu'il agit lui-même. Et voyant qu'il hésitait encore : Ah l gentil due^ as-tu peur^ lui demanda-t-elle ; ne sais'tu pas que fai promis à ton épouse de te ra^ mener sain et sauf? Et elle s'élance !
Une pierre énorme atteint sa bannière et se brise en
morceaux sur son casque. Jeanne roule au bas de l'échelle et tombe à terre sur ses genoux... Mais elle se relève en criant : Amt/s, amys, sus, sus, en avant! ayez bon courage ; à cette heure ils sont tous nostres !
Et c'en est fait !.. et l'étendard de Jargeau flotte aujourd'hui joyeux sous ces voûtes, et Jargeau demeure à jamais une ville française, et bonne catholique.
Et que vous dire, maintenant, de la fameuse chasse dé Patay ?
Avez-vous de bons éperons ? dit Jeanne à haute voix au duc d'Âlençon. — Comment, s'écrièrent les hommes d'armes, est-ce pour fuir devant V ennemi ? — Non, répliqua Jeanne, ce sont les Anglais qui vont fuir devant vous, si vous avez de bons éperons pour les poursuivre !
Et comme on les cherchait, sans les découvrir, môme aux derniers horizons de ces grandes et interminables plaines de la Beauce : En mon Dieu, dit Jeanne, il faut les chercher et les combattre; quand ils seraient pendus aux nues, nous les aurons, car Dieu nous a envoyés pour les chasser en leur pays !
En effet, Falstof et bon nombre des siens parvinrent à s'échapper, grâce à la vitesse de leurs chevaux, et ils comprirent que ce jour-là les éperons étaient meilleurs pour eux que le fer de leurs lances. Talbot, abandonné des siens, se battit comme un héros, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que tout était perdu, il se rendit à un archer de Xaintrailles, et fut fait prisonnier avec Scales, Suffolk et une multitude de leurs meilleurs chevaliers.
La viotoire était complète, et cependant « la pauvr^ € Jeanne pleurait en plein champ de bataille sur la mort
« de tant de braves gens, et elle avait grande compassion « pour les malheureux prisonniers, qui étaient souvent « maltraités par les vainqueurs , quand ils ne pouvaient * pas le«r promettre une rançon assez forte. » Ainsi, un soldat furieux ajant frappé son prisonnier a la tête, celui-ci tomba mourant par terre : Jeanne descendit de cheval et le prit dans ses bras, comme font à l'heure qu'il est nos sœurs de charité en Orient, et lui soutint la tête, afin qu'il pût faire sa paix avec Dieu « en face du « prêtre, et que son âme s'en allât pure là-haut, où il « n'y a ni combats, ni blessures, ni larmes, mais une « paix éternelle. »
Cependant Jeanne pressait toujours le départ pour Reiras ; sa mission n'était pas remplie : Ne craignez point, disait-elle au roi, car vous ne trouverez personne qui vous puisse nuire, ni presque aucune résistance. L'indolent Charles hésitait toujours. Jeanne déplorait le temps perdu en longues conférences ; elle disait en soupirant : Je ne durerai pas longtemps,., il faut aller à Reims, Un jour, elle entra tout à coup dans la salle du conseil : Noble dauphin, lui dit-elle, tenez^ ne faites plus tant et de si longs conseils ; mais venez au plus tôt à Reims prendre votre digne couronne. Ne craignez rien, les bourgeois de Reims viendront d votre ren^ contre, avant que vous ne soyez arrivé aux portes de leur ville. Marchez donc sans inquiétude, car si vous voulez agir en homme, vous reconquerrez tout votive royaume !
Charles se rendit enfin à Reims et s'avança vers l'antique cathédrale. « A côté de lui chevauchait Jeanne,
« tenant sa bannière à la main : puis venaient les princes, « les maréchaux et les capitaines, tous richement vêtus, « assis sur ae fiers chevaux, et magnifiques à voir. Mais « parmi les puissants seigneurs et les illustres guerriers, « tous les regards se portaient avec avidité sur la jeune <fc fille qui les avait tous conduits dans la cité du sacra, « comme elle l'avait prédit dans son village natal, quand 4 elle n'était encore qu'une petite bergère inconnue. »
Il y eut là, Messieurs, une scène bien attendrissante : Après le sacre du roi, Jeanne, que ni dangers, ni feitigues, ni outrages, n'avaient pu empêcher d'accomplir sa céleste mission, se lève. On la vit quitter sa place, traverser le sanctuaire de la vieille basilique, s'agenouiller devant Charles, et lui dire en pleurant : Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que levasse le siège d'Orléans et vous amenasse en cette cité de Reims, recevoir votre saint sacre, montrant ainsi que vous êtes vrai roi, et celluy auquel le royaulme de France doiht appartenir !
Tous les yeux se mouillèrent de larmes.
Puis, le lendemain, déposant sa bannière et son épée devant Tautel de la cathédrale, elle demanda au roi et aux seigneurs de la laisser partir et retourner dans son village, auprès de sa mère, afin qu'elle pût continuer à garder les troupeaux de son père, avec sa sœur et ses frères....
On ne le voulut pas I Nous marchons vers Uouen.
La sagesse humaine, qui avait d'abord outrageusement repoussé la parole inspirée de Jeanne, et ne l'avait suivie qu'avec hésitation, quand elle appelait aux combats, refusait maintenant de la laisser partir, quoique Jeanne elle-même déclarât sa mission terminée. — Cédant aux ordres du roi, à tort ou à raison, elle consentit à rester, et suivit l'armée.
Mais ce fut avec grande tristesse. On trouva toujours en elle la même bonté de cœur, la même vaillance indomptable... ce n'était plus la même joie.
Les fossés de Paris la virent encore, quoique blessée, garder sa bannière haute, sous une grêle de boulets, de flèches et de pierres ; et restant seule à l'assaut jusqu'au soir, elle criait aux assiégés : Rendez la ville au roi de France ! Mais la joie n'y était plus.
Elle laissait même parfois échapper de profonds soupirs de son cœur et les douloureux pressentiments de sa fin prochaine.
C'est ainsi qu'au témoignage du duc d'Alençon, elle avait dit au roi lui-même : Je ne durerai qu'un an, ou guère davantage ; c'est pourquoi voyez à bien employer cette année.
Un jour qu'elle chevauchait dans la campagne, en Picardie, à côté de l'archevêque de Reims et du brave Dunois, à la vue des transports du peuple de Crespj, qui se pressait sur les pas de Charles VII : Voici un bon peuplCy dit-elle, et n'ai encore vu aucun autre peuple qui se soit tant réjoui de la venue d'un si noble roi. Plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je p.jiirai mes jours, pour être ensevelie dans cette terre, près de ce peuple l — 0 Jehannel dans quel lieu avez'
vous donc espoir de mourir ? lui demanda l'archevôque avec cmotion. — Oii il plaira à Dieu^ répondit-ello, car je ne suis sûre ni du temps^ ni du lieu^ plus que vous ne Vêtes vous-mêjne... Et plût à Dieu, mon créateur, que je pusse maintenant partir, abandonnant les armes, et aller servir mon père et ma mère, en gardant les brebis avec ma sœur et mes frères^ qui auraient une grande joie de me revoir !
L'archevêque et Dunois furent touchés jusqu'au fond de l'âme.
L'un d'entre les hommes de Domrémy venus tout exprès pour voir la miraculeuse enfant, lui ayant demandé si elle n'avait point peur dans les grands dangers et les batailles : Je n'ai peur de rien, répondit-elle.... si ce n'est de la trahison. C'est ainsi que parfois elle exhalait son inquiétude et sa peine ; mais le plus souvent elle n'en parlait qu'à Dieu en s'humiliant devant les autels. Lorsque les frères mendiants donnaient la communion aux enfants des pauvres, elle aimait à s'approcher avec ceux-ci de la sainte table ; dans ces derniers temps, elle aimait encore à faire chanter aux religieux qui suivaient l'armée, les louanges de la Vierge Marie, et trouvait à les chanter avec eux ses seules consolations.
A Saint-Denis, après avoir suspendu devant l'autel une riche épée, qu'elle avait vaillamment arrachée des mains d'un chevalier anglais, vers la porte Saint-Honoré, à Paris, Jeanne demanda encore à quitter l'armée pour se rendre de là dans sa vallée natale : elle-même Ta déclaré devant ses juges : Mes Saintes me disaient que jene devais pas aller plus loin que Saint-Denis : je voulus aussi le faire, mais lesseigneurs ne me le permirent pas»
Elle û'arait jamais été préoccupée que de deux choses : la délivrance du royaume et le salut de son âme. Dans ces derniers temps encore, et pressentant sa fin, elle disait souvent au bon frère Pasquerel, son confesseur : Si je dois bientôt mourir, dites de ma part au roi, notre maître, qu'il lui plaise faire bâtir des chapelles où on prie NotreSeigneur pour le salut des âmes de ceux qui seront morts en défendant son royaume,,.
Enfin, le secret de Dieu se déclara : ses Saintes lui dirent « qu'avant la Saint-Jean, elle tomberait aux mains « de ses ennemis, qu'elle ne devait point s'en effrayer, « mais au contraire accepter avec reconnaissance cette « grande croix de la main de Dieu, qui lui donnerait aussi < la force de la porter jusqu'au bout ! »
Du reste, ses Saintes ne lui dirent ni le jour, ni l'heure; elles lui recommandèrent seulement d'être bien patiente et résignée...
C'était encore, comme l'année précédente, le beau moijs de mai, où les fleurs renaissent, où tout se ranime dans la nature, et se réjouit; mais cette fois Jeanne ne marchait plus, comme vers Orléans, d'un pas joyeux. L'épine blanche de l'amôre douleur était l'unique fleur que le mois de mai de l'année 1430 dût lui apporter !
Et ce même mois, le 23 mai, après avoir combattu jusqu'au dernier moment, toujours secourable aux assiégés, après avoir soutenu l'attaque par des prodiges de valeur, et protégé la retraite de tous les siens, demeurant seule en arrière d'eux et en face de l'ennemi, tout à coup les cloches de Compiègue sonnèrent l'alarme, le pont-levis se releva, et elle tombait aux mains des An-
glais!.... et on la traînait de prison en prison jusqu'à Rouen I...
Et toutes les portes des villes de France demeurèrent fermées derrière elle ! et nul n'en sortit pour la défendre, et nul ne sut mourir pour elle !...
Oh !... voilà ce que je ne pardonne pas !! Je pardonne aux traîtres, je pardonne aux bourreaux, je pardonne aux Anglais, je ne pardonne pas aux lâches, je ne pardonne pas aux ingrats !
Ah ! je vous le demande, Messieurs, est-ce que tous les Français, est-ce que tout ce qui avait conservé un cœur d'homme, est-ce que tous les chevaliers et tous les hommes d'armes, je ne parle pas de Charles YII et de ses favoris ; mais, au défaut des chevaliers et des hommes d'armes, est-ce que les femmes et les enfants, à qui souvent il reste du cœur quand les hommes n'en ont plus, est-ce que tous les châteaux et toutes les chaumières ne devaient pas se lever, marcher sur Rouen et délivrer la libératrice de la France ?
Vous l'auriez fait... Messieurs, vous l'auriez fait, car les grosses larmes que je vois tomber de vos yeux me montrent que vous êtes de la race de ceux qui saveut mourir pour l'honneur et pour la justice .
Mais non ! ce monde est fait de telle sorte, que les libérateurs n'y sont pas délivrés !
Ou plutôt, je me trompe. Dieu les délivre, mais la gloire n'en est qu'à lui; il délivra Jeanne d'Arc, la flamme du bûcher défit ses liens, et la fière colombe, un moment captive et vainement immolée, s'envola bientôt comme un aigle dans la gloire des joies éternelles!.,.
Et maintenant, je détourne mes jeux de tant d'indignités, et mon esprit révolté ne peut consentir à se jeter parmi les horreurs qui me resteraient à raconter !
Je l'avoue, parmi les iniquités de la terre, je n'en sais pas qui blessent plus profondément mon âme que les iniquités de la justice. Mais quand j'y rencontre un prêtre, quand un évoque y préside ! l'atteinte est si cruelle, que mon âme fléchit. Oh I c'est alors qu'il faut élever sa pensée plus haut!
Les iniquités sont de la terre ! Il faut donc s'y faire ; mais il faut savoir aussi que quand les indignités doivent dépasser toute mesure, quand l'injustice et la bassesse humaine doivent aller au comble, Caïphe et Judas n'y manquent jamais !
Ils ne manquèrent pas ici.
Eh bien ! je m'en réjouis ; rien ne manquera donc à la grandeur de cette pauvre fille !
Oui! elle est grande, parce qu'elle souffre! elle est grande , parce qu'elle meurt pour son pays, pour la vérité et pour la justice ! elle est grande, parce qu'elle n'y rencontre que le délaissement, l'ingratitude, le mensonge, l'atroce calomnie , le mal pour le bien ! elle est grande , non pas seulement parce qu'elle a eu un évêque pour meurtrier, et des juges pour bourreaux, non pas seulement parce qu'elle a été vendue le prix d'un roi , parce que c'est au nom d'un roi d'Angleterrre qu'elle est tuée, et cela sous les j'cux d'un roi de France impassible ! — en sorte que tout serait royal dans cette mort, si tout n'y était pas abominable...
Elle est grande, parce que c'est une puissante nation qui la tue, une puissante nation qui l'abandonne!
Elle est plus grande, je ne dis pas que l'indigne évoque et que les juges , mais que tous les chevaliers et les hommes d'armes , plus grande que les rois de France et d'Angleterre, plus grande que les deux plus puissantes nation? du monde, dont l'une, sauvée par elle, ne la sauve pas, dont l'autre, vaincue par elle, ne sait que la brûler vive !
Mais aussi , à mes yeux , la flamme de son bûcher est une splendeur de gloire, et son martyre une grandeur au-dessus de toutes les grandeurs !
Ah ! Mesdames , ne pleurez pas sa mort ! c'est son bûcher qui vous donne une Jeanne d'Arc digne de vous, digne de tout ce qu'il y eut jamais de plus noble, de plus pur, de plus fier, de plus dévoué , de plus généreux dans le cœur de la femme chrétienne,... telle que l'Évangile l'a faite pour un monde , qui le plus souvent n'en est pas digne !... prête à toutes les choses les plus tendres et les plus fortes, les plus douces et les plus héroïques !
Ah ! si Jeanne d'Arc avait fini dans l'opulence et les délices, si elle était devenue une grande princesse, ou bien si, selon le vœu naïf de son cœur, elle était retournée à Domrémy , nous aurions eu une princesse telle quelle , ou une pieuse bergère de plus , le chant d'une merveilleuse épopée entre deux idylles... Au lieu de cela, nous avons une grande chose, un enseignement admirable ; au lieu de cela, nous avons un poème immortel , auquel Voutrage même de la plus basse poésie qui soit jamais sortie de la verve honteuse d'un esprit sans cœur, n'a pas manqué !... Et quand la France en sera diî^ne, le poète inspiré pour entendre aux cieux et redire à la terre les accents sacrés, nous sera donné l
Enfin , au lieu de cela, vous avez un poôme divin, i^ï que Dieu sait les faire.
Vous avez une trilogie sublime : vous avez la vra:^ grrandeur!
Car, il le faut entendre, dans rhumanité, depuis sa chute, il n'y a pas une seule grande chose sans la croix, au commencement ou à la fin. Non, tels que le péché nous a faits : pour être grands, la prospérité ne nous suffit plus ; il y faut la douleur, l'adversité !
La vertu toujours heureuse , toujours couronnée , toujours triomphante, n'est pas le plus grand spectacle que la terre puisse offrir au Ciel : il y faut ce je ne sais quoi d'incomparable et d'achevé que le malheur ajoute à la vertu !
Et voilà pourquoi, ici, la vraie grandeur est à Rouen : la grâce est à Domrémy , la gloire est à Orléans , réclair du triomphe est à Reims, puis, le lendemain, la tristesse et les douloureux pressentiments, et enfin, la véritable JmmoîtaUté n'est qu'à Eouen !
C'est la grande loi de l'histoire du monde. Les grands conquérants, comme les plus glorieux martyrs y sont sujets; et je suis aise de le dire ici , en présence des représentants de nos vaillantes arm/jes :
Si le vainqueur de tant de rois et de tant de peuples n'avait pas souffert, si l'indigne, si le cruel rocher de Sainte-Hélène n'avait pas reçu les derniers rayons de son étoile , le soleil d'Austerlitz n'eût pas suffi à l'éclat de sa renommée : la légende héroïque des temps modernes eût été moins populaire et la main de Dieu moins sensible !
Oui , bon gré , mal gré , il iaut s'attendre à rencontrer
fie telles inàigiiités sur la terre : chaque siôclc a eu le3 siennes : il faut s'attendre à voir tous les outrages faits à la gloire, aussi bien qu'à la raagnanimité, au désintéressement et à la vertu.
S'il en était autrement, la terre ne serait plus la terre, la vertu ne serait plu? la vertu !...
Et au fond, après le premier moment de surprise et do tristesse, après ce premier renversement de l'âme que les triomphes de la lâcheté et du crime font toujours, l'âme pe relève : et pour moi, je ne sais rien qui remonte si haut la mienne que les outrages faits à la vertu sur la terre. Je souffre avec elle; mais je me fortifie. Oui, quand je vois un Caïphe, quand je vois un Juda, quand je vois un Pilate, quand je vois les bourreaux, quand je vois le3 lâches, je me dis :
Certes, elle est divine, la religion qui n'a pas péri entre de telles mains ! Mais aussi, elle est divine, la vertu qui a souffert de telles douleurs !
Enfin, quand je vois Dieu lui-même délaisser en apparence et abandonner ici-bas la vertu à de tels traite ments, c'est alors que je m'élève au-dessus de tout jusqu'à Dieu lui-môme , et que , lui demandant raison , j'atteins la certitude infaillible d'une vie meilleure et d'une gloire , qui ne sera plus seulement celles des champs de bataille et des triomphateurs de la terre, mais celle des glorieux bûchers, des vierges héroïques et des martyrs !...
Jeanne d'Arc Tavait compris... sans le bien définir... Mais, je vous le demande , Messieurs, est-ce qu'à vingt ans on a défini l'injustice des hommes et la grande justice de Dieu? A vingt ans, dans ce premier épanouisse-
— sèment d*une ^ ùQ généreuse, est-ce qu'on s'attend à rencontrer sur la terre le mal pour le bien , la haine pour l'amour?
Elle sentait bien, toutefois, que ses deux saintes, toutes deux vierges et martyres , ne lui avaient pas promis une autre couronne que la leur. Aussi, elle ne leur avait demandé que le salut de son âme , et de la conduire en paradis !
Et dans tout le cours de cet affreux procès, n'est-ce pas ce qu'elle nous fait entendre dans l'accent inspiré de ses mâles réponses?
Ne sentons-nous pas là, présentes et comme personnifiées en elle, avec une naïveté, une grâce et une force incomparables, la vérité, la justice, la sagesse, j'oserai le dire, une souplesse et comme une habileté surhumaines, avec quelque chose de la grandeur et de la majesté de Celui qui juge les justices mêmes I
Oh! s'ccrie-t-elle,/ew appelle à Dieu, le grand juge, des grands torts et injustices qu'on me faict...
Ah I vous escrivez ce qui est contre moy , et vous ne voulez pas escrire ce qui faict pour moy /...
Evêque, évêque, dit-elle deux fois à son juge, c'est par vous que je meurs. Puis elle lui pardonne; mais, pour moi , je suis bien aise qu'elle ait fait sentir au cœur de cet homme, s'il lui en restait, la pointe la plus vive du glaive de la justice.
Vous vous mettez, lui dit-elle, en grand danger.... Et je vous en avertis, afin que si Notre- Seigneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir de vous le dire..,.
L'avertissement fut inutile ; il mourut bientôt commô il avait vécu.
Et lorsqu'on descendait jusqu'aux plus odieuses questions , lorsqu'on lui demandait lâchement : Dieu haiuil les Anglais? — De V amour ou de la haine de Dieu pour les Anglais^ répondit-elle, ^e n'en sais rien; mais je sais qu'ils seront tous chassés de France avant x^eu d'années , excepté ceux qui y mourront, et que Dieu accordera définitivement la victoire aux Français : — Comment Dieu vous a-t-il choisie? — S'il m'a choisie, et non une autre , c'est qu'il lui a plu chasser les ennemis du royaume par une simple fille. N'était la grâce de Dieu , je ne saurais que devenir. Mais 'P aimerais mieux mourir , que de renier ce que Dieu m'a fait faire.
Et lorsqu'on lui adresse cette basse et insidieuse question : Savez-vous si vous êtes en état de grâce ? — Si je ne suis pas en état de grâce, répond-elle, Dieu daigne m'y mettre ; si j'y suis, qu'il veuille m'y conserver; car je serais la plus malheureuse des créatures, et j'aimerais mieux mourir, si je me savais hors de la grâce et de Vaynour de mon Créateur.
Et lorsqu*enûn on demande à cette douce et vaillante créature, qui n'avait jamais voulu porter que sa bannière en avant au milieu des combats, et ne s'était jamais servi de son épée, afin de ne tuer personne; quand on lui demande, si son espérance de victoire était fondée sur sa bannière ou sur elle-même ? — Elle est fondée sur Dieu, répond-elle. — Mais alors, pourqiwi votre bannière fut-elle portée devant celle des aut7'es chefs dans Ceglise de Reims, le jour du couronnement ?
Jeanne les regarda.... Elle avait été à la peine, tl était bien juste qu'elle fût aussi à l'honneur!
Ah ! j'aurais voulu entendre l'accent de cette voix , l'accent de ce cœur, si jeune et si fort, j'aurais voulu voir ce regard d'une vierge héroïque, brillant au milieu de l'atmosphère sombre qui l'entourait, et faisant baisser et pâlir tous ces honteux regards, comme les beaux rayoïiiS du jour, au matin, font pâlir les feux de la nuit!
Mais achevons : il est temps.
On voit quelquefois. Messieurs, sur la terre un beau phénomène.
Après une soirée orageuse , quand la tempête a cessé, quand la foudre ne sillonne plus la nue, quand le ciel retrouve sa sérénité, on aperçoit quelquefois tout à coup une étoile brillante qui semble tomber rapidement des cieux et s'abîmer dans l'horizon avec une vive clarté.
Ici , sous le ciel de Rouen , ce fut autre chose.
Quand la tempête eut éclaté, quand le feu eut été mis au bûcher , quand -la foudre fut tombée sur la victime ; quand son dernier regard fut venu, à travers les flammes, se reposer et mourir sur la croix de Jésus-Christ, qu'une main charitable lui montrait de loin ; quand ses rjyeilles eurent entendu les dernières paroles du bon prêtre qui no quittait pas le bûcher ; quand enfln le dernier cri da ce cœur et le dernier mouvement de ces lèvres expirantes eurent redit trois fois le nom de l'éternel amour : Jésus! Jésus ! Jésus ! alors , comme au Calvaire , tous les bourreaux pleurèrent.
Mais la flamme impuissante essaya vainement de consumer ce cœur, qu'une pureté virginale et Kne pauvre vj-ïix de bois avaient si bien gardé !
Alors l'étoile remonta vers les cieux ; le signe divin ap: ::irnt â tous les regr.rds ; le cœur revint sur la terre
— sodé Franco à ceux, qu'il avaient per épouvante et la fuite s'atVachêrent à tous les pas de l'étranger sur le sol do la patrie, jusqu'il ce que, refoulé de province en province, il disparut enfin à l'horizon des mers ! Et la bannière ^nationale flottant définitivement sur les murs de Calais, les injures de Poitiers, de Crécy, d'Azincourt furent vengées; et la France, remise au rang des nations indépendantes par la main d'une jeune fille, recommença le cours de ces glorieuses et incomparables destinées, qui ne sont pas achevées ; et demeurant la fille aînée de l'Église catholique , tandis que d'autres grandes nations tombaient, elle se préparait à marcher désormais à la tête des peuples européens , reine du monde civilisé !
Tel fut le prix du sacrifice !
Et maintenant , j'ai tout dit, et il faut mettre fin à co discours.
Fille généreuse, recevez cet hommage d'un ëvéque d'Orléans; c'est avec grande joie que je vous l'ai rendu. A cette heure, je vous quitte, et avec regret ; mais nous ne sommes plus étrangers l'un à l'autre : nous nous retrouverons, nous nous recoimaîtrons quelque jour. Nous avons servi tous deux , tour à tour, cette noble ville, ce peuple aimable et bon , généreux jusqu'à l'enthousiasme, au jour de l'honneur. Vous avez sauvé les aïeux do ceux qui sont mes fils en Jésus-Christ.... Plusieurs ne le sont encore qu'en espérance, mais ils le seront tous un jour, je l'espère, en vérité. Je crois avoir leurs coeurs; quand me donneront-ils leurs âmes, pour Dieu? — Leurs âmes! ah! c'est bien pour elles, qu'on donnerait volontiers mill© ries, si on les avait, comme une goutte d*eau !