CHAPITRE PREMIER
État de la France au moment de l'apparition de Jeanne d*Arc,
Le règne de Charles VI fut une des époques les plus malheureuses de notre histoire ; jamais tant de calamités à la fois n'étaient tombées sur le royaume de France. Après la mort de Chares VI, l'autorité de Henri VI fut proclamée, et e duc de Bedford prit le titre de régent. Le parlement, le prévôt des marchands, les écii^vins et l'Université furent obligés de prêter serment
à l'usurpation; personne ne put s'affranchir de ce serment, ni les prêtres, ni même les habitants des cloîtres. Quelques bourgeois de Paris vouurent se soulever, mais d'horribles supplices punirent leur dévouement au tils de Charles VI : dès lors la terreur soumit toutes les volontés; chacun eut à courber la tête. Les plus puissants vassaux des rois de France, tels que les ducs de Bourgogne et de Bretagne, s'étaient alHés aux Anglais et faisaient la guerre avec eux. La désolation était partout : dans les villes, on n6 songeait qu'à se fortifier et à se défendre ; dans les campagnes, beaucoup de terres se trouvaient privées do culture, et les ronces et les forêts avaient pris la place des moissons : de là cette tradition populaire que les bois étaient venus en France par les Anglais, Les vainqueurs se distribuaient les villes et les provinces : le duc de Bedford avait pris pour lui l'Anjou et le Maine ; Glocester, la Champagne ; le comte de Sahsbury, le Perche. Les Anglais réclamèrent les terres données aux églises par la piété des fidèles; enfin les châteaux des barons restés fidèles aux rois de France passaient au pouvoir des barons d'Angleterre. Pour que l'usurpation s'étendît partout, il était permis aux soldats anglais de garder ce qui tomberait sous leurs mains. Mais tous les maux n'étaient point là. Ce qu'il y avait de plus désolant pour la France, c'est nue la^iritoire avait redoublé Iecourn£>*e ot la forcG
des Anglais; les troupes de l'usurpation étaient devenues plus redoutables que jamais : on voyait à leur tête plusieurs g-énéraux formés par de longs combats. Le parti de la France comptait à peine quelques châteaux, quelques villes dont les habitants et les garnisons étaient découragés; il ne pouvait plus opposer aux Anglais que des troupes levées à la hâte ou les débris des armées plusieurs fois vaincues. Les batailles de Crevant et de Verneuil vinrent combler la mesure des maux du royaume. Telle était la situation de la France. Que faisait son roi ?
Charles VII, proclamé roi dans le château d'Espaillià la mort de son père, connut les misères des grandeurs humaines avant d'en connaître les joies: les Anglais l'appelaient par dérision le roi de Bourges. Certaines traditions, dont l'histoire a reconnu la fausseté, ont accusé Charles VII d'avoir oublié, au milieu des fêtes, les périls et les malheurs de la France. Ce prince était si misérable que, lorsqu'il lui naquit un fils, il ne put payer les frais du baptême ; son trésorier n'avait que quatre écus en caisse. Ce qui fut malheureusement trop vrai, c'est l'indolence de son caractère ; il ne laissa voir que de la faiblesse dans une position oii il aurait fallu tant d'énergie. Tandis que l'usurpateur avait de grands généraux et des soldats aguerris, Charles VII n'avait autour de lui que des favoris et dos courtisans, sorte de fléau dont les rois n'î
sont pas plus exempts dans leur infortune que dans leur prospérité. Ces favoris semblaient n'être occupés que de dévorer les dernières dépouilles de la royauté ; on aurait pu croire qu'ils étaient à la solde des Anglais. Au lieu de chercher à inspirer au prince de nobles sentiments, ils mettaient tous leurs soins à éloigner de sa personne les hommes de cœur qui prenaient les armes et ne songeaient qu'à mourir pour un roi malheureux. Charles VII manquait de tout; il ne pouvaitpas même procurer des vivres, des habillements et des armes au petit nombre de soldats qui combattaient encore sous ses drapeaux: il fut obhgé d'appeler des Écossais à son secours, et de mettre Douglas à la tête de ses troupes, faute de généraux capables de commander. Charles VII avait promis aux Écossais la province du Berry pour prix de leurs services, s'ils l'aidaient à recouvrer son royaume : triste et honteux marché, qui révèle à lui seul tous les malheurs de cette époque !
Les affaires de la France étaient au plus petit point, comme disent les relations contemporaines, lorsque les Anglais se portèrent sur Orléans. L'ennemi avait assemblé une armée nombreuse et disciphnée : il s'agissait de porter un dernier coup pour consommer la ruine du royaume des Lys, et les Anglais puisaient une entière confiance dans le souvenir de leurs précédentes victoires. Tout le monde paraissait persuadé que la France nepouvait plus se
— 45 ~ sauver que par un miracle. Orléans, où s'étaient COI iccutrées les dernières forces du royaume, soutint d'abord héroïquement le siège; la population de la ville et les guerriers accourus à la défense d'Orléans montrèrent à l'ennemi que cette suprême lutte serait terrible ; mais la défaite de Rouvray en Beauce, connue sous le nom de la Journée des Harengs, détruisit bientôt ce qui restait d'espérance : lesbabitaats de la ville assiégée se voyaient en grand doute et danger d'estre perdus; tout à coup ouyrent nouvelles quil venoit une pucelle par devers le roy, laquelle se faisoit fort de faire lever le siège de ladite ville d'Orléans. Voilà le miracle par lequel la France devait être i^auvée. Voyons quelle était cette jeune tille à qui un grand destin était réservé.