‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 11 sur 19 · CONTINUATION DU CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU CHAPITRE IX

La Faculté de Paris consultée ; son avis ; admonition ; abjuration de Jeanne.

23 mai. — Nous avons vu plus haut que les douze articles contenant les griefs du procès avaient été soumis à l'Université de Paris. Deux députés, choisis parmi les assesseurs, forent chargés de porter eux-mêmes cet acte d'accusation, et de raccompagner de tous les commentaires dont on aurait besoin. Afin qu'on eût toute confiance en eux, et qu'on sût en quel nom et dans quel intérêt se poursuivait le procès, les députés étaient porteurs de lettres du monarque anglais qui les ro-

commandaient comme ses plénipotentiaires. L'Université n'avait alors dans son sein ni le vertueux Gerson, ni aucun des docteurs qui avaient montré quelque fidélité à la cause et au parti de Charles ; tous les docteurs qui étaient restés à Paris suivaient aveuglément le parti de l'usurpation anglaise; leurs démarches, comme on a pu le voir, avaient fait commencer le procès de la Pucelle (1) ; avec quelle joie ne devaient-ils pas saisir l'occasion de mettre la main à cette oeuvre d'iniquité ! Plus l'accusation était remphe de mensonges, plus elle leur parut pleine de vérité ; plus les calomnies étaient infâmes , plus ils se montrèrent faciles à y croire. Chaque article motivait à leurs yeux une condamnation sévère , et leurs avis furent rédigés dans les termes les plus véhéments. Les deux envoyés du roi d'Angleterre (2) revinrent

(1) L'Université de Paris reçut d'abord les députes de Henri IV dans une première séance tenue dans la maison des Bernardins de Paris ; ce fut le 29 avril 1430. Jean de Troyes, alors recteur de l'Université, exposa l'objet qui devait être mis en délibération. Il fut convenu, dans une autre réunion, que les Facultés de théologie et de droit seraient chargées de rédiger leur avis. Quand les douze articles eurent été examinés, et que sur chacun des articles ces deux Facultés eurent exprimé et motivé leur opinion, le travail fut lu devant l'Université en corps, qui l'adopta. Il n'y eut pas sur ce sujet de grands débats, car jamais les docteurs de l'Universiiâ n'avaient été plus d'accord.

(2) Les deux enroyés du roi d'Angleterre étaient Jean Morice et Nicolas Midi ; ils appartenaient tous deux à l'Université de Paris, Dans sa lettre au monarque anglais, l'Univeriité faisait valoir les

à Rouen avec la sentence doctrinale dos Facnltés de droit et de théologie.

L'Université de Paris écrivit alors à l'évêqne de Beauvais pour le féliciter de son zèle et de ses travaux dans le procès de Jeanne ; elle écrivit en même temps au roi d'Angleterre, et dans sa lettre elle loua la grande gravité quon avoit tenue au fait de Jeanne d'Arc, et la sainte et juste manière de procéder des juges, dont chacun devoit être bien content. L'Université finissait son message en exprimant le vœu que cette affaire fût menée par justice brièvement ; car la longueur et dilation estoient périlleuses pour le peuple, qui, sur icelle femme, avoit été moult scandalisé.

Au retour des députés, les juges et les assesseurs furent convoqués ; après une longue délibération il fut arrêté que les douze articles , avec l'avis de l'Université de Paris, seraient lus à Jeanne, et que l'accusée serait condamnée immédiatement, si elle persistait dans ses criminelles erreurs ; en conséquence de cette décision , une monition eut lieu le 23 mai, lendemain des fêtes de la Pentecôte. Quand Jeanne fut amenée dans la salle du château oii se tenait l'assemblée, elle ne savait rien de ce qui s'était passé , et ne connaissait ni les douze articles, ni l'avis des docteurs qu'on avait consultés.

fatigues et les périls du voyage de Paris à Rouen et de Rouen à Paris. Les frais de ce voyage leur furent largement payés à leur retour.

Pierre Morice, docteur en théologie et chanoine de l'ég-lise de Rouen, fut chargé de porter la pa« rôle. Les douze articles du procès, avec ."avis de l'Université, rédigés d'abord en latin, avaient été traduits en français, et arrangés dans la forme d'un discours qui devait être adressé à Jeanne ; cette pièce, aussi singulière pour le fond que pour la forme, suffit à elle seule pour faire connaître les passions qui animaient les juges au procès, et la plupart de ceux qu'on avait appelés à donner leur avis.

Pierre Morice (nous copions la pièce originale) s'adressa à l'accusée, et lui parla ainsi : « Tu as » dit que dès l'âge de treize ans, tu as eu des ré- » vélations et apparitions d'angels, de sainte Ka- » therine et de sainte Marguerite, et que les a

• veues des yeux corporels bien souvent, et que » ils ont parlé à toi; quant à ce premier point, les » clercs de l'Université de Paris ont considéré la » manière des dites révélations et apparitions, et » la fin des choses révélées et la qualité de la per-

• sonne ; toutes choses considérées , qui sont à » considérer, et ont dit et déclaré que toutes telles

• révélations sont superstitieuses, procédantes de

• mauvais esprits et diabohques.

» Item, tu as dit que ton roy a eu signe par le« ■ quel il cognut que tu estois envoyée de Dieu par

• sainct Michel, accompagné de plusieurs angels,

• desquels les aucuns a voient d^s aesl^s; les au-

très des couronnes ; avecques lesdicts angels estoient saincte Katherine et saincte Marguerite; to'ite laquelle accompagnée vint à toi au chasteau de Chinon, et montèrent les degrés du cliasteau jusque en la chambre de ton roy, devant lequel l'ange se inclina, qui portoit une couronne ; et une fois tu as dit que quand ton roy eut ce signe, il estoit tout seul; d'autrefois, tu as dit que celle couronne que tu appelles signe^ fut baillée à l'archevesque de Rains, qui la bailla à ton roy, en la présence de plusieurs princes et seigneurs, lesquels tu as nommés. Quant à cet article , les clercs disent que cela n'est pas vraisemblable, mais est menterie, et présumptueuse, séductoire et pernicieuse chose, contraire et desrogative à la dignité de l'Eglise angélicque.

» Hem, tu as dit que tu cognois les anges et les sainctes par le bon conseil, confortacion et doctrine que ils t'ont donné, de croyre aussi que c'est sainct Michel qui s'est apparu à toi ; et dis que leurs faicts et dits sont bons, et que tu les crois aussi fermement que tu croys la foi de Jésus-Christ.

« Quant à cest article, les clercs disent que telles choses ne sont suffisantes à cognoistre lesdits^ angels et sainctes, et que tu as creu trop légèrement et affirmé trop témérairement; et en tant que est la comparacion que tu fai

» de croire que les choses aussi fermement que

» croys en la foi de Jésus- Christ, tu erres en la

» foi.

» hem, tu as dit que tu es certaine d'aucunes

• choses advenir, et que tu as sceu les choses

• cachées, et que tu as cogneu les hommes que 9 tu n'avais jamais veus, et ce par les voix de » saincte Katherine et Marguerite.

» Quant à cest article, disent que en ce y a su- I persticion et devinacion, présumptueuse acer-

• tionet vaine jactance. »

Nous nous arrêtons ici aux quatre premiers articles ; les huit autres sont sur le même ton et dans le même esprit. Dans l'article 5, l'obstination de Jeanne à porter l'habit d'homme est jugée comme le comble du scandale ; persistant à se revêtir de cet habit, elle odore et sent înal en la foi, elle est suspecte d'idolâtrie, et suit la coutume des gentils et des Sarrasins. Dans le sixième article, on lui reproche d'avoir dit qu'elle frapperait tous ceux qui ne lui obéir oient point, et cp^onreconnoîtroit aux coups qui aurait le meilleur droit ; on conclut de ces paroles évidemment supposées, qu'elle est meurtrière et cruelle, séditieuse^ provocatrice à tyrannie, blasphémant Dieu, Qio,. Il est dit au septième article que Jeanne a quitté sans congé ses père et mère, et qu'elle s'est présentée au roi Charlsb en se disant envoyée de Dieu pour debeller ses adversaires et pour remettre la France en sa seigneurie :

toutes choses qui prouvent qu'elle a été mauvaise et impétueuse envers ses parents; qu'elle a été scandaleuse, errante en la foi, présomptueuse et téméraire. L'article huitième fait un grand crime à Jeanne d'avoir sailli du château de Beaurevoir : l'Université de Paris trouve dans cet acte de désespoir une honteuse pusillanimité, un véritable suicide ; elle avait dit à ce sujet que Dieu lui avait pardonné ; mais dans cette assertion n'y avait-il pas présomption évidente et volontaire erreur sur la doctrine de V arbitre humain f D'après le neuvième article, Jeanne d'Arc, selon l'opinion des clercs, n'était pas tombée dans une erreur moins condamnable, en disant que sainte Catherine lui avait promis de la conduire en paradis^ et qu'elle ètoit sûre d'être parmi les eslus. Le dixième article est un des plus curieux : la Pucelle avait affirmé dans ses interrogatoires, que sainte Marguerite et sainte Catherine parloient français et non anglois, parce quelles n étaient pas du parti des Anglais ; elle avait ajouté qu'ayant vu que lesdictes voix étaient pour le roi Charles, elle avait moins aimé depuis ce temps-là les Bourguignons ; les docteurs de l'Université trouvent dans ces paroles une détestable désobéissance au commandement de Dieu, qui nous ordonne d'aimer notre prochain. Dans les articles onzième et douzième, il est que'rtion des apparitions de Jeanne, et de son refus de se soumettre à l'Eglise militante. Tout ce que Jeanne a

dit de saint Michel et des saintes qui l'ont visitée, et auxquels elle a rendu une espèce de culte, tout cela ne prouve autre chose, si ce n'est qu'elle est idolaslre et invocatrice du diable. Quant aux réponses que Jeanne avait faites sur sa soumission à l'Eglise, les clercs pensent qu'elle est schismatique, mal sentant la vérité et autorité de t Eglise chrétienne^ et qu'elle a erré pernicieusement en la foi de Dieu.

Nous n'avons pas besoin de caractériser cette pièce, qu'on présentait comme un acte solennel de la justice, et qui d'un bout à l'autre n'est qu'une satire violente oii chaque phrase paraît une menace, chaque mot une grossière injure ou une noire calomnie. La manière odieuse dont on avait dénaturé les réponses de Jeanne dans la rédaction des douze articles, l'énormité, l'exagération des imputations faites à une jeune fille, auraient dû mettre en défiance les docteurs qui avaient été consultés. Mais le fanatisme de l'esprit de parti ne croit que trop facilement ce qui le flatte ou ce qui le sert ; il ne veut être éclairé, il ne demande des preuves que pour ce qui le contrarie ou le gêne . En un mot, l'aigreur et l'amertume qui respirent dans les avis des docteurs de TUniversité nous prouvent que si la Pucelle avait été jugée à Paris, elle y aurait trouvé des ennemis plus acharnés à sa perte, des juges plus implacables que Tévêque de Beauvais et tous ceux qui jusqu'ici avaient dirigé le procès.

Après cette lecture, Pierre Morice fit à Jeanne une prédication ou monition dont le ton modéré dut donner quelque surprise, peut-être quelque mécontentement à son auditoire. « Jeanne, ma cliére amie, lui dit-il, il est temps pour vous de penser à la fin de votre procès. » Il présenta d'abord quelques considérations sur la nécessité de reconnaître le pouvoir de l'Eglise universelle; c'est en vain que sur la foi d'imaginations vaines, elle se disait envoyée par Dieu lui-même ; Dieu .avait défendu à l'Eglise de Pierre de recevoir ceux qui viendraient en son nom, à moins que les signes de leur mission ne fussent jugés suffisants. Comme la Pucelle avait fait la guerre, le prédicateur prit ses arguments dans les usages et les lois militaires. « Si votre roi (ce sont ses paroles) vous avoit » baillé la garde de quelque place, en vous dé- » fendant de laisser entrer personne, vous ne » pourriez recevoir celui qui se présenteroit, s'il » ne apportoit lettre ou autres signes certains » qu'il vient de par le roi. » Nous ne nous arrêterons pas sur ce qu'il y a de faux et de bizarre dans cette comparaison ; mais l'orateur ne s'en tient pas là, et prenant toujours ses arguments dans le même ordre d'idées, il demande à Jeanne comment elle jugerait un chevalier ou quelque seigneur que ce fût, qui dirait qu'il ne veut point obéir au roi ni à ses officiers. Pierre Morice, rappelant ensuite % l'accusée qu'elle a été dans de grands honneurs^

lui représente charitablement que la honle htimaine et de vains regrets ne doivent pas la détourner de la voie du repentir et du salut. Il termine son discom^s en exhortant Jeanne à revenir franchement à l'Eglise, sous peine d'être délaissée par elle. « Si vous persévérez, lui dit-il, sachez • que votre âme sera damnée, et de la destruction » de votre corps, j'en doute ; dont Dieu veuille » nous préserver. Amen.

Il est à remarquer que dans toutes les monitions adressées à la Pucelle, dans celles même où règne un certain esprit de modération, on finit toujours par la double menace de l'enfer et du bûcher ; aussi Jeanne a-t-elle toujours la même réponse, et répète que la vue du suppHce ne changera ni ses discours ni ses sentiments.

24 mai. — Dans l'état des choses avec l'influence toute-puissante de ses ennemis, rien n'était plus facile que de faire brûler la Pucelle ; mais on en voulait moins encore à la vie de la jeune héroïne qu'à sa renommée et à sa gloire ; il n'importait pas seulement à la pohtique jalouse qui la poursuivait qu'elle pérît sur un bûcher ; il fallait qu'elle mourût aussi dans la mémoire des hommes et qu'il ne restât d'elle qu'un honteux souvenir dont on pût s'armer contre la cause même qu'elle avait défendue.

Nous n'avons pas oublié d'ailleurs que le roi

de France était au procès, et que l'honneur du royaume des lis se trouvait mis en cause ; la politique anglaise voulait frapper tous ses ennemis à la fois ; il restait donc à tenter un dernier effort pour arracher à Jec une une déclaration qui pût flétrir en même temps son nom, ses victoires, et la cause de Charles. On imagina pour cela, non plus de lui faire avouer, mais de lui faire désavouer^ dans une abjuration solennelle, les crimes d'idolâtrie et (ï hérésie dont on l'accusait, de lui faire reconnaître que la mission qu'elle prétendait avoir reçue de Dieu n'était qu'un mensonge, et que toutes les apparitions qui l'avaient portée à secourir, le royaume étaient l'œuvre du démon. Pour obtenir cet aveu ou ce désaveu, on avait déjà déployé devant elle l'appareil des tortures, sans pouvoir l'ébranler; elle allait être soumise à une épreuve plus redoutable et plus décisive ; c'est sous ce rapport surtout que la séance qu'on va Hre, cette séance tenue en face du bûcher et devant le peuple assemblé, est une des plus curieuses et des plus importantes du procès.

Dans la matinée du 24; Jeanne fut conduite au cimetière de Saint-Ouen, où elle devait être admonestée et prêchée en présence du clergé et du peuple. La sentence fatale qui la retranchait de la communion des fidèles, et la livrait à la justice séculière, c'est-à-dire au bûcher, avait été rédigée la veille. Si l'accusée persistait à ne pas mettre ses

faits et dits en rordonnance des juges ecclésiastiques la sentence devait lui être lue après l'admonition. On avait dressé deux échafauds : îur l'un se trouvaient l'évêque de Beauvais et plusieurs prélats et assesseurs ; sur l'autre on voyait Jeanne d'Arc et Guillaume Evrard, chargé de la prêcher. Une foule immense couvrait la place. A quelque distance de là, dans l'enceinte du vieux marché, le bûcher avait été dressé, et le bourreau, avec un quadrige ou char à quatre chevaux, attendait qu'on lui livrât Jeanne d'Arc.

Guillaume Evrad ouvrit la séance en s'adressant à Taccusée. Il prit pour texte de son discours ces paroles : Une branche de vigne ne peut porter de fruit si elle ne tient au cep. Il rappela à Jeanne l'avis des clercs et des docteurs, et la somma de se soumettre à l'Eglise, sous peine d'être brûlée dans ce monde et damnée dans l'autre. Vers le miheu de son discours il éleva la voix et s'écria tout à coup : « 0 noble maison de France, qui toujours jusqu'ici te gardas des choses monstrueuses et qui as toujours été protectrice de la foy, as-tu été ainsi abusée de te adhérer (attacher) à une hérétique et schismatique ! N'est-ce pas grand'pitié ! France, tu es bien abusée, qui a toujours été la chambre très-chrétienne, et Charles qui se dit roy , et de toy gouverneur, s'est adhéré (attaché) comme hérétique et schimistique (tel il est) aux paroles et faits d'une femme inutile, diffamée, et de déshonneur

pleine ; et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée, et non reprise comme elle a dit. » Ces véhémentes apostrophes à la France, ce^^ attaques dirigées contre Charles et contre le clergé français ne peuvent laisser aucun doute sur le bu et le véritable caractère du procès; le prédicateur répéta jusqu'à trois fois les paroles qu'on vient de lire ; puis^ s'adressant à Jeanne : « C'est à toi, Jeanne, que je parle, et te dis que ton roi^est hérétique et schismatique . » Jeanne ne put s'empêcher d'interrompre l'orateur : « Parlez de moi, s'écriat-elle, et non pas du roi qui est bon chrétien. » Comme Evrard revenait sur ce qu'il avait dit, la Pucelle l'interrompit une seconde fois : « Par ma foy, I sire, lui dit-elle, révérencegardée, je vous ose bien I dire et jurer sur peine de ma vie, que c'est le ^ plus noble chrétien de tous les chrétiens, et n'est » point tel que vous dites. » Alors une voix s'adressant à l'appariteur Massieu, lui cria : o Faitesla taire, faites-la taire. » C'était l'éveque de Bcauvais qui redoutait l'effet des paroles magnanimes de Jeanne. Lorsque Evrard eut terminé son discours, ime formule d'abjuration fut lue tout haut, et le prédicateur dit à la Pucelle : Tu abjureras et signeras cette cédule. » La formule d'abjuration était conçue en ces termes : « Je (moi) • Jeanne, appelée la Pucelle, misérable pécherest se, aprfsque j'ai cognule cas d'erreur auquel

• j'estois tenue, et que, parla grâce de Dieu, suis » retournée à notre mère sainte Église, afin au' on » voie, que non pas saiiictement, mais de bon » cœur et de bonne volonté, suis retournée h icel- » le, je confesse que j'ai grièvement péché, en I feignant mensongèrement avoir eu révélation

• de par Dieu et ses anges, et sainte Catherine et » sainte Marguerite ; et de tous mes dits et faits » qui sont contre l'Eglise, je me révoque et veuil 1 demeurer en l'union de l'Eglise ; sans jamais en » départir ; témoins mon seing manuel. Signé 9 Jeanne j une croix, p Après la lecture de cette déclaration, Guillaume Evrard dit de nouveau à la Pucelle : « Tu signeras cette cédule et tu abjureras. » Jeanne demanda au prédicateur ce que c'était qu'abjurer ; l'appariteur Massieu lui donna l'explication qu'el le demandait, et lui dit qu'elle ferait bien de s'en rapporter à l'Eglise universelle pour savoir si elle devait abjurer ou non les erreurs qu'on lui reprochait. « Tu abjureras tout de suite, lui dit Evrard^ ou tu seras arae. — Je me soumets à l'Eglise et au pape de Rome, répondit la Pucelle; j'affirme, au surplus, que je ne crois avoir rien fait que par ordre de Dieu. » Elle déclare d'ailleurs qu'aucuns de ses faits et dits ne peut être à la charge de son roi, et que si quelque chose de mal était trouvé en elle, cela venait d'elle seule, et que son roi ne lai avait rien fait faire.

On voulait absolument que Jeanne abjurât sur

rheure; en vain disait-elle qu'elle se soumettait au pape de Rome, le pape était trop loin ; au concile de Bâlc^ il n'était plus temps ; l'évêque de Beauvais commençait à lire la sentence de condamnation; ceux qui se trouvaient auprès de Jeanne redoublaient d'instances pour la faire abjurer ; elle résistait toujours et disait : • Ce que j'ai fait est bien fait. — Jeanne , lui dit alors Guillaume Evrard , nous avons tous pitié de toi ; il faut que tu révoques ce que tu as dit ou que nous t'abandonnions à la justice séculière. — Jeanne, lui criaient en même temps plusieurs voix, voulez -vous donc vous faire mourir? » Elle répond qu'elle s'en réfère à la cour de Rome, et qu'elle veut croire tout ce que croit la sainte Eglise. Evrard lui promet qu'elle sera délivrée de sa prison si elle abjure. « Ah ! s'écria-telle, vous aurez bien de la peine à me séduire. » L'évêque de Beauvais croit qu'elle est touchée de ce qu'on lui a dit et suspend la lecture de la sentence fatale. Il s'éleva alors de violents murmures dans la foule des spectateurs, au milieu desquels se trouvaient grand nombre d'Anglais ; on accusa l'évêque de Beauvais lui-même de vouloir sauver Jeanne. A la fin la Pucelle , vaincue par les prières des assistants ou par les menaces de ses ennemis, prononça ces paroles : « Que la sédule soit lue parles clercs de l'Eglise, et je ferai ce qu'ils me diront de faire ; » elle ajouta qu'elle voulait tenir tout ce que l'Eglise ordonnerait et

tout ce que ses juges voudraient dire et prononcer ; pour les apparitions et pour tort le reste, elle s'en rapportait à l'église et à ses juges. On voulait en finir sur-le-champ; Evrard éleva la voix et lui dit : « Tu signeras maintenant, ou bien tu finiras aujourd'hui ta vie par le feu. — J'aime mieux, répondit la Pucelle, signer que d'être brûlée. » Jeanne prononça la formule d'abjuration et la signa d'une croix. Il est difficile de savoir quelles étaient alors les pensées de la jeune vierge ; tout nous porte à croire qu'elle ne connaissait guère la portée de ce qu'on exigeait d'elle ; l'histoii'e contemporaine dit qu'elle souriait en prononçant la formule d'abjuration; des témoins ont rapporté qu'ils l'avaient vue jouer avec la plume remise entre ses mains, et former un rond sur le papier. Beaucoup de gens se réjouissaient de la soumission de Jeanne, dans l'espoir qu'elle serait sauvée ; mais ses ennemis s'indignaient qu'on ne la condamnât pas sur-le-champ au feu, car le bourreau était encore là ; ce mécontentement s'exprima , par des scènes violentes, et des pierres furent lancées sur les échafauds. Au milieu du tumulte, un secrétaire du roi d'x\ngleterre, Laurent Calot, monta sur l'échafaud où était Jeanne, lui prit la main et lui fit signer une déclaration plus explicite, plus odieuse, plus infamante que la première; dans cette pièce calomnieuse, la Pucelle s'accusait ellemême d'avoir blasphémé Dieu, ses saints et

saintes, d'avoir porté habit dissolu, difforme et dés honnête, et les cheveux en rond comme les hommes ; d'avoir désiré cruellement Yeffusion du mng humain, et d'avoir pour cela emprunté le nom de Dieu, des saints et des anges; d'avoir méprisé Dieu et ses sacrements en faisant séditions; d'avoir adoré les mauvais esprits, etc. Après avoir confessé ses fautes, elle se soumettait à la correction et justice de l'Eglise; elle promettait à mcnseigneur saisit Pierre, au saint Père le pape de Rome, ^xi révérend père en LHeoji> Févêque de Beauvais, à religieuse personne Jean Le Maître, vicaire de l'inquisiteur, comme à ses juges que jamais elle ne retournerait à ses erreurs. Cette seconde déclaration, Jeanne ne l'avait point lue, les juges et les assesseurs ne la connaissaient pas, et cependant elle est la seule qui ait été consignée au procèsverbal. Tels étaient les moyens qu'on employait pour tromper la justice de Dieu et des hommes, pour tromper l'opinion des contemporains et les jugements de l'histoire.

Au moment où Jeanne avait paru fléchir, Févêque de Beauvais s'était retourné vers le cardinal de Winchester ou le cardinal d'Angleterre, et lui avait demandé ce qu'il fallait faire. « Il faut l'admettre à la pénitence, » avait répondu le prélat. Ces mots furent comme un appel à la miséricorde des juges ; l'évêque de Beauvais et le vicaire inquisiteur portèrent une sentence par laquelle

Jeanne était relevée de son excommunication et condamnée seulement à une prison perpétuelle, pour y pleurer ses péchés et nen plus commettre à l'avenir. Après ce jugement la Pucelle pria ses juges de la faire conduire dans les prisons ecclésiastiques ; rien n'était plus juste et plus conforme à la raison ; mais la sentence qu'on venait de rendre, une sentence qui ne condamnait point Jeanne au feu, mais seulement au jmin de douleur et à l'eau d'angoisse, ne convenait point à la politique anglaise. L'évêque de Beauvais n'ignorait point le mécontentement des Anglais, et lorsqu'on vint lui demander ce qu'il fallait faire de Jeanne : « Reconduisez-la, dit-il, oii vous l'avez prise. » Ces seules paroles annonçaient assez que la vie de la jeune captive était encore menacée, que le procès n'était pas fini, et que cette affaire devait avoir un dénoûment plus tragique.

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