‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Séance du 2 mai ; séance du 9 mai à la prison de Jeanne; séance du 23 mai ; séance du 24 mai, au cimetière de Saint-Ouen.

2 mai. — Dans plusieurs réunions tenues chez l'évêquede Beauvais, ons'était occupé des moyens d'arriver au terme du procès. On examina tout ce qui avait été fait, et il fut décidé qu'il serait rédigé un acte d'accusation en douze articles , ces douze articles devaient être un résumé succinct de toutes les réponses de Jeanne dans les interrogatoires qu'elle avait subis depuis le commencement du procès ; un des assesseurs, qui avait montré le plus d'ardeur à poursuivre la Pucelle, fut chargé de cette rédaction. Les réponses de Jeanne ne devaient point être rapportées textuellement ; on

devait en rendre seulement le sens, d'après des conjectures vraisemblables. Cette pièce importante du procès fut rédigée en secret; un petit nombre d'assesseurs en eurent connaissance ; elle ne fut point communiquée à Jeanne ; elle était faite pour être envoyée aux plus habiles docteurs en théologie, et surtout à l'Université de Paris, qu'on voulait consulter sur les questions de doctrine contenues au procès.

Cet acte d'accusation, comme on le verra plus tard, fut tout entier rédigé dans un véritable esprit de haine ; toutes les réponses de Jeanne y étaient présentées comme autant de motifs de condamnation. Il était difficile, après la lecture des douze articles, de ne pas regarder l'accusée comme convaincue d'hérésie, de magie, de rébellion à l'Église, d'idolâtrie, de superstition, de mensonge, de trahison et même d'attentat contre l'humanité. Le premier des douze articles commençait par ces mots : Une certaine femme dit et affirme qu'étant âgée de treize ans ou environ, elle a vu de ses yeux corporels saint Michel quivenoit la consoler, etc., etc. On avait supprimé dans cette pièce le nom de l'accusée, selon l'usage suivi par l'inquisition lorsqu'on demandait l'avis des consulteurs du saintoffice. Une remarque curieuse, c'est que cet usage de supprimer les noms des accusés sur le sort desquels on devait prononcer a beaucoup de rapport avec ce qui se fait en Turquie. Dans une affaira

criminelle, on pose les questions d une manière générale et sans désignation de personne ; ces questions sont soumises aux muphtis ou docteurs de la loi, qui donnent leur avis, et cet avis ou fetwa est très-souvent adopté par le juge.

Cet acte d'accusation aurait dû inspirer quelque défiance à la plupart des docteurs auxquels il fut adressé; mais ceux-ci prirent trop facilement les précautions de l'iniquité pour les soins d'un zèle inquiet et prudent, pour une scrupuleuse envie de découvrir la vérité et défaire triompher la justice. Comment, en effet, soupçonner le dol ou la fraude dans une affaire où toutes les lumières comme toutes les consciences semblaient être consultées. La plupart des prélats et des docteurs de la Normandie dont on demandait l'avis ne tardèi^ent pas à envoyer des réponses ou des opinions qui, à l'exception de celle de l'évêque d'Avranches, étaient toutes plus ou moins défavorables à l'accusée ; cependant le chapitre de Rouen paraissait hésiter, il n'osait prendre une détermination avant de connaître celle de l'Université de Paris. Il fallut vaincre cette hésitation, qui pouvait avoir des suites, qui pouvait faire ouvrir les yeux sur les moyens qu'on avait pris ; on résolut pour cela de faire une nouvelle monition à Jeanne en présence de plusieurs membres du chapitre do Rouen, et de rappeler dans cette monition les principaux chefs d'accusation tels que les présentaient les douze

articles ; on comptait beaucoup sur l'obstination de Jeanne à ne pas répondre explicitement sur lepoint d*e la soumission à l'Eglise, et sans doute qu'on ne négligea point en cette occasion d'employer le perfide ministère de Loyseleur.

La séance se tint dans la grande salle du château : Jeanne y fut amenée ; Févêque de Beauvais l'exhorta à écouter avec docilité les conseils de Jean Chastillon, un des assesseurs, qui avoit beaucoup de choses à lui dire pour le salut de l'âme et du corps. Jean Chastillon lui adressa en effet un long discours où il lui reprocha son obstination à porter l'habit d'homme et son refus de se soumettre à l'autorité de l'Eglise; il passa en revue toutes les fautes, toutes les erreurs dont elle était accusée, telles que sa persistance opiniâtre dans la folie de ses apparitions , l'espèce de culte qu'elle avait souvent rendu à des choses insolites, la complaisance avec laquelle elle avait reçu des hommages idolâtres, sa confiance téméraire dans la clémence de Dieu, et la présomption vaine de ses prophéties. Le même Jean Chastillon dit en finissant son discours, que l'Eghse catholique ne pouvait condamner personne injustement, et qu'il fallait se soumettre à ses jugements, sous peine d'être déclaré schismatique.

Dans tout ce qu'on disait à Jeanne pour l'engager à se soumettre au jugement de l'Eglise, on lui faisait entendre implicitement qu'elle devait d'à-

bord dcsavouer sa mission divine ; il fallait qu'elle désavouât sa renommée^ sa patrie, son roi, sa vie tout entière; il fallait qu'elle rejetât loin d'elle, en se déclarant coupable d'odieux mensonges, la reconnaissance que les peuples lui avaient témoignée, et jusqu'à cette compassion que la haine des partis ne refuse pas toujours à des malheurs noblement soufferts. Aussi Jeanne montra-t-elle en cette séance plus d'opiniâtreté que dans toutes celles qui avaient précédé. Lorsque^ après la mon«iion, elle fut interrogée de nouveau, on s'arrêta surtout à deux ou trois points principaux oii ses réponses n'étaient que trop faciles à prévoir. Soit qu'elle eût plus de défiance qu'à l'ordinaire, soit séeque le dspoir eût troublé son esprit, elle répondit quelquefois avec une fierté mêlée d'amertume, le plus souvent elle garda le silence ou se contenta de renvoyer à ce qu'elle avait dit. Pour l'habit d'homme, si souvent reproché, elle était bien décidée à ne pas le quitter avant que sa mission fût entièrement remplie ; quant aux révélations, l'interrogatoire se réduisit à quelques paroles. « Mes révélations viennent de Dieu, j'en appelle à son jugement. — Pour le signe donné au roi, vous en rapportez-vous à l'évêque de Reims, à des témoin».', comme Charles de Bourbon, la Trémouille et la Hire? — Dnnoez-moi un messager, et je leur écrirai sur ce procès. — Si on vous envoie deux, trois ou quatre clercs de votre parti, voulez-vous

vous en rapporter à eux ? — Qu'on les fasse venir et puis je répondrai. » Lorsqu'on passa à la quesde la soumission à l'Eglise, la jeune captive montra la même répugnance à répondre, et quelquefois la même humeur, t Si vous refusez de croire à l'Eglise catholique, et l'article unam Ecclesiam sanctam, vous serez arse (brûlée). • Elle répéta ce qu'elle avait plusieurs fois dit, que la vue du bûcher ne la ferait pas changer. « Voulez-vous vous soumettre à notre saint Père le pape ? — Conduisez-moi devant lui et je lui répondrai. — Vous en rapportez-vous à l'Eglise de Poitiers, où vous avez été examinée ? — Croyez-vous me prendre de cette manière et par là m'attirer à vous ? » Plusieurs docteurs lui firent observer qu'elle se mettait en grand péril, et qu'elle devait redouter à la fois le feu éternel qui dévorait les âmes, et le feu de ce monde qui dévorait les corps. — Vous ne ferez point ce que vous dites contre moi, leur répondit-elle^ quil ne vous en pregne mal et au corps et à l'âme, t

Telle fut cette séance, tenue dans Tintention d'amener le chapitre de Rouen à donner son avis dans le procès de Jeanne. Les espérances de ceux qui conduisaient ce procès ne furent que trop remphes : Jeanne ne voulait point se soumettre à l'ÉgUse, dans le sens que ses juges attachaient à ce mot : mais les assistants, faute d'exphcations de part et d'autre, devaient penser que le refus de

l'accusée regardait la véritable Église militante. Aussi le chapitre de Rouen, non-seulement n'hésita plus à se prononcer sur les douze chefs d'accusation qui lui avaient été soumis, mais il ajouta que Tobstination de Jeanne devait la faire regarder comme hérétique.

9 mai. —Toutes les questions du procès devaient être résolues par celle de la soumission à l'ÉgKse. Si Jeanne refusait ouvertement de se soumettre, la condamnation allait toute seule. Si elle se soumettait et si l'autorité de l'Église militante, ou plutôt celle des juges, n'était plus contestée, on pouvait l'invoquer et la faire intervenir, pour condamner dans la vie de Jeanne tout ce qu'on voudrait y trouver de condamnable. Pour arriver là, il s'agissait d'obtenir d'elle une déclaration plus formelle, plus explicite que celle qui pouvait résulter jusque-là de ses réponses. Toutes les subtilités scolastiques, toutes les habiletés judiciaires avaient été vainement employées ; vainement on parlait sans cesse à Jeanne des supplices de ce monde et des tourments d'une autre vie ; on n'avait pu lui faire dire ce qu'on voulait qu'elle dit. On résolut donc de la soumettre à un autre genre d'épreuve.

Le 9 mai, l'évêque de Beauvais et quelques assesseurs se présentèrent dans la prison de Jeanne, et cette fois les bourreaux vinrent avec les juges ; l'interrogatoire fut commencé, et, dès le début, ou

déploya l'appareil de la torture ; la jeune captive protesta d'ayance contre des aveux qu'on pourrait obtenir de la sorte. On la pressa vivemen^ de se soumettre à l'Eglise militante ; pour lui ariticher la déclaration qu'on voulait avoir, on fît signe aux bourreaux de se mettre à l'œuvre; nous en jugeons du moins par cette réponse qui se trouve au procès- verbal : Quand même vous me devriez distraire les membres et faire partir l'âme du corps, ne vous en dirai-je autre chose. Dans une pareille extrémité la jeune vierge n'avait guère à opposer à ceux qui la persécutaient de la sorte que ses protecteurs, que ses amis du paradis ; elle dit à ses juges que l'ange Gabriel, le 7 mai, jour de la Sainte- Croix, était venu la visiter dans sa prison, comme messager de Dieu ; l'archange Michel et les deux saintes patronnes, étaient venus aussi la réconforter; comme elle leur avait demandé si elle seroit brûlée, on lui avait répondu que Dieu l'aide-voit. Il paraît que ses juges voulurent lui ôter jusqu'à ces tristes consolations, et cherchèrent à lui faire confesser qu'elle était sous l'empire de f ennemi des hommes. « Le démon, leur réponditelle, n'a jamais eu de puissance sur mon esprit ni sur mes pensées, et Dieu a toujours été le maître d-j toutes mes actions. »

Voilà tout ce que nous trouvons dans le compio rendu d'une séance judiciaire où de graves docteurs appelaient la crainte des supplices au secours

de leurs arguments, et voulaient faire de la torture un moyen de conviction. La pauvre Jeanne ne se laissa point intimider ; et si nous en croyons un témoin entendu au procès de révision, elle répondit avec tant de prudence, que les assistants s en émerveillèrent; cette fermeté d'une jeune fille, qu'on appelait endurcissement d'esprit, fit reculer ce jour-là les bourreaux et les juges. Le surlendemain 11 mai, plusieurs conseils et assesseurs furent convoqués, et leur fut demandé s il étoit expédient de faire subir la question à ladite Jeanne, Les uns répondirent qu'il fallait éviter la violence, pour que le procès ne fût pas calomnié ; d'autres qu'on devait ajourner la torture ; d'autres enfin que tout moyen violent était inutile, et que la matière était assez claire sans cela; il n'y eut que deux assesseurs qui furent d'avis de la torture, dans la pensée qu'on forcerait Jeanne de se soumettre à l'Eglise, et que cette dure épreuve serait pour elle comme une salutaire médecine de tâme. Les assistants, au nombre de treize, finirent par décider que la question ne serait point donnée à laccusée, et qu'on se contenterait de l'interroger et de l'admonester comme on l'avait fait jusque-là.

Une raison qui ne fut point dite, et qui était peut-être celle qui détermina les juges, c'est la crainte que Jeanne ne succombât à l'épreuve de la torture, et qu'elle n'échappât ainsi au supplice qu'on lui préparait.

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