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CHAPITRE XI

Prëparatifs du supplice de Jeanne. Supplice et mort de Jeanne . Suite du supplice et de la mort de Jeanne.

Lorsqu'une grande iniquité va se commettre, il semble que tout le peuple doive en souffrir ; la ville de Rouen était dans le deuil et la terreur ; tous les gens soupçonnés de s'intéresser à la Pucelle avaient à redouter quelque violence : les moindres paroles, le silence même, étaient suspectés. L'histoire du temps nous rapporte qu'un bourgeois de la ville à qui il était échappé quelques mots de compassion en parlant de Jeanne fut poursuivi jusque dans une église, et la sainteté du lieu put à

peine le sauver. Personne n'osait demander des nouvelles du procès, et les juges eux-mêmes craignaient d'êtres interrogés. Des bruits sinistres circulaient dans le public ; les menaces redoublées des Anglais semblaient annoncer que la fin de cet horrible drame approchait ; mais on ne put savoir la vérité que lorsqu'on vit la foule des gardes se presser autour de la prison de Jeanne , et surtout lorsque le bûcher eut été dressé sur la place des exécutions.

Jeanne devait comparaître encore une fois devant ses juges, et cette dernière séance du procès devait se tenir sur la place du Vieux-Marché. La jeune captive, enfermée dans sa tour plus étroitement que jamais, ne savait rien de ce qui se passait et de ce qu'avait décidé le tribunal arbitre de son sort. Le 80 mai, dès le lever du jour, elle vit arriver dans sa prison frère Martin Ladvenu, qui avait assisté au procès, et l'un de ceux qui l'avaient toujours consolée dans sa captivité. Il venait pour lui annoncer sa mort prochaine et pour l'induire à vraie contrition et pénitence. Quand il eut annoncé à la pauvre femme^ dit un témoin, la mort de quoi elle devait mourir ce jour-là, elle commença à s'écrier « doloreusement et piteusement, à se des- » tendre et s'arracher les cheveux... Comment me » traite-t-on si cruellement, que mon corps, que » j'ai conservé net et pur, soit aujourd'hui con- » sumé par le teu et réduit en cendres I Ah ! . . .

• j'aimerois mieux être décapitée sept fois que

• d'être ainsi bruslée. . . Hélas ! si j'eusse été en la » prison ecclésiastique, et que j'eusse été gardée » par des gens d'église, non par mes ennemis, il » ne me fust pas si misérablement mescheus. Oh ! » j'en appelle à Dieu, le grand juge, des grands » torts et ingravances qu'on me fait. >

Cependant le frère Martin Ladvenu lui représenta que l'éternité allait commencer pour elle, et qu'elle devait s'y préparer ; alors elle se confessa avec une contrition véritable; comme Jeanne désirait avec ardeur recevoir le sacrement de l'Eucharistie, l'évêque de Beauvais, auquel on s'adressa, permit que cette dernière consolation lui fût donnée. Par son jugement inquisitorial, le prélat avait déjà condamné Jeanne, et, par cette permission de communier, il semblait l'absoudre ; cette contradiction, qui n'est peut-être qu'apparente, a été relevée par plusieurs doctes écrivains; nous ne pensons pas toutefois que l'inquisition elle-même ait jamais prétendu que ses condamnations pussent imposer des limites à la miséricorde divine ; la sentence des juges permettait à Jeanne de recourir au tribunal de la pénitence ; c'était à ce tribunal suprême, à cette dernière et souveraine juridiction, qu'il appartenait de juger si le repentir l'avait mise en état de grâce devant Dieu et si elle pourrait recevoir l'Eucharistie. A'ii reste, ces questions, de quelque côté qu'on les prenne, ne nous

paraissent pas du. domaine de l'histoire. Tant d^ choses accusent l'incroyable dénoûment de ce procès , que nous ne croyons pas devoir nous arrêter à celle-là. Une circonstance plus importante, et qui montre mieux encore où en étaient es esprits et les animosités contre Jeanne, c'est qie le sacrement de l'eucharistie lui fut apporté sans étole, sans cierge, sans solennité aucune, comme si on eût voulu le dérober à la vue des Anglais. Frère Martin se récria vivement sur un pareil mépris des choses saintes; il implora les geôliers de Jeanne, qui eurent quelque compassion pour une femme qui allait mourir, et l'un -des prêtres d'une paroisse voisine porta moult solennellement à ladite Jeanne le corps de Notre Sauveur, chantant litanies, et disant : Priez pour elle. Jeanne, dit le frère Martin lui-même, reçut la communion avec une grande abondance de larmes et une humilité inexprimable. Alors arriva l'évêque de Beauvais : « Ah! Jeanne, lui dit-il, prenez tout ceci en patience ; vous mourrez, parce que vous n'avez tenu ce que vous avez promis. • et la pauvre Pucelle répondit (nous citons les dépositions d'un témoin au procès de révision) : « Hélas ! si vous » m'eussiez mise aux prisons ecclésiastiques, et » entre les mains de concierges compétents et

• convenabtes, ceci ne fût pas advenu; pourquoi

• j'appelle de vous devant Dieu. » Dans le même moment, Jeanne aperçut Pierre Morice qui l'avait

admonestée et prêchée le 23 mai au cimetière do Stiint-Ouen : « Ah! maître Pierre ! secria-t-elle, où serai-je aujourd'hui? » Et ledit maître Pierre répliqua : « N'avez-Yous pas bonne espérance au Seigneur ! • Jeanne répondit que oui, et, que Dieu aidant, elle serait dans le ciel.

La plupart de ceux qui étaient venus dans la prison se retirèrent ; il était neuf heures du matin ; le quadrige ou char à quatre chevaux, qui devait conduire Jeanne au lieu du supplice, l'attendait dans la cour du château. Elle n'avait plus autour d'elle que ses gardes, qui redoublaient de surveillance, et trois personnes compatissantes qui l'avaient toujours soutenue dans ses tribulations. Le frère Martin L advenu et frère Isambart La Pierre ne la quittèrent point à ses derniers moments. Le frère Martin Ladvenu, un des assesseurs du procès, était au nombre de ceux qui avaient averti la PuceUe de se soumettre au Pape et au concile de Baie, et pour cela, il avait eu sa vie en danger; le frère Isambart avait siégé aussi parmi les assesseurs; lorsqu'on interrogeait Jeanne, il se plaçait quelquefois auprès d'elle, et l'avertissait par des signes ou en la poussant qu'elle prît garde à ses réponses, ce qui lui avait attiré la colère du comte de Warwick, et l'avait mis en grand péri] d'être jeté dans la Seine : ces deux anges consolateurs semblaient avoir remplacé auprès de la pauvre fille l'archange Michel sainte Catherine et sainte

Marguerite, qui ne lui apparaissaient plus, et qui l'attendaient sans doute dans le ciel. Il Testait encore à la Pucelle dans ce monde un troisième ami^ c'était l'appariteur Massieu ; nous avons vu dans le cours du procès que l'évêque de Beauvais l'avait menacé de lui faire boire de l'eau plus que de raison, pour avoir témoigné quelque intérêt à l'accusée et rendu en sa faveur un bon témoignage ; il nous dit lui-même que les menaces des Anglais lui firent tant de peur qu'il en fut malade. Pendant le procès, c'est Jean Massieu qui était chargé de conduire la Pucelle de la prison au tribunal, et de la ramener ensuite dans sa prison.- Il allait remplir la dernière des fonctions de son ministère en accompagnant Jeanne sur la place où elle devait mourir au milieu des flammes. Quand riieure fut venue, Jeanne quitta sa prison et prit place sur le quadrige, couverte sans doute de cette longue robe de deuil qu'elle avait demandée au procès, et portant sur sa tête la mitre de l'inquisition, où étaient écrits ces mots : apostate, hérétique, sorcière, etc. Martin Ladvenu et l'appariteur Massieu se placèrent à ses côtés; frère Isambart la suivait à pied; le char funèbre était entouré de plus de huit cents hommes de guerre, armés do haches, de glaives et de lances. On remarqua que Jeanne avait le visage baigné de pleurs ; quelques historiens ont vu dans cette douleur une faiblesse qu'ils ont voulu justifier. On peut s'étonner quel-

quefois de voir pleurer un héros, mais les larmes ne sauraient ternir l'héroïsme d'une femme. Tous ceux qui voyaient son abattement pleur aiem. Dans la multitude des spectateurs, un homme fut remarqué qui paraissait plus affligé, plus consterné que tous les autres ; c'était ce même Nicolas Loiseleur, qu'on avait chargé d'épier et de tromper Jeanne, et qui voyait enfin oii la pauvre fille avait été conduite par ses perfides conseils; poussé tout à coup par la violence de ses remords, il fend la foule des gardes et se précipite vers le quadrige sur lequel Jeanne était placée ; il s'accuse tout haut de ses trahisons ; il en demande pardon à Dieu et à Jeanne. Vaines expressions d'un repentir tardif! Loiseleur fut repoussé violemment par les hommes d'armes; et si le comte de Warwick n'était venu à son secours, iï eût été tué sur l'heui-e. Le quadrige funèbre poursuivit lentement sa route jusqu'à la place du Vieux-Marché. On avait élevé trois échafauds : le premier, destiné aux juges et assesseurs; le second, à plusieurs évêques et prélats ; le troisième, pour l'exécution. Une grande multitude couvrait la place. Quand Jeanne vit tous ces apprêts, elle parut assez troublée, et s'écria d'une voix émue: Rouen ! Rouen ! mourrai-je donc ici? ^Aivivée devant l'échafaud où étaient les juges, elle y monta avec frère Martin Ladvenu, qui ne la quittait point. Alors beaucoup de gens se retirèrent comme saisis d'efiroi, et ne voulant pas, disaient-

ils, assister à la dernière scène de cette tragédie.

Sentence et supplice de Jeanne. — Nicolas Midi, un des assesseurs, adressa à Jeanne une atimo/u'a'o7i pour la préparer à entendre son jugement; il avait pris pour texte de son discours ces paroles de saint Paul : Si fun des membres souffre, les autres souffrent également. L'orateur, en terminant sa prédication, s'adressa à Jeanne et lui dit : Jeanne ^ allez en paix, V Eglise ne peut plus vous défendre et vous laisse en la main séculière.

On rapporte qu'à ces dernières paroles, Jeanne tomba à genoux et se mit en prières, invoquant'la Trinité, la vierge Marie, saint Michel, sainte Catherine, tous les saints et saintes du paradis. Dans ses piteuses lamentations, disent les historiens du temps, elle s'adressa à toutes manières de gens, de quelque condition ou estât quils fussent, tant de son parti que d'autre, les conjurant de prier pour elle, leur demandant merci pour le mal qu'elle avait pu leur faire, et pardonnant le mal qu'on lui avait fait : Jeanne resta ainsi à peu près une demi-heure; les juges, prélats et tous les autres assistants /Urent provoqués à grands pleurs , de lui voir faire ses pitoyables regrets et douloureuses complaintes. Tous ceux qui la regardaient, en grande multitude, plouroient à chaudes larmes; tellement que le cardinal d'Angleterre et plusieurs Anglais furent contraints de plourer aussi, et en avoient très-grande

compassion. Jeanne supplia tous les prêtres qui étaient présents de vouloir dire chacun une messe pour le salut de son âme ; dans ce moment terrible ellen'onblia pas le roi de France, pour lequel elle mourait, et déclara que la responsabilité de ses laits et dits ne pouvaient jamais retomber sur Charles VII, soit qu'elle eût bien ou mal fait. Alors l'évêque de Beauvais, s'adressant à Jeanne, lui lut la sentence fatale. Cette sentence commençait par ces mots : « In nomine Domini, amen, nous.

• Pierre, par la miséricorde divine, évêque de » Beauvais, et nous^ frère Jean Lemaître, vicaire » de l'inquisiteur de la foi, juges compétents en

• cette partie. » Les juges, dans cette condamnation, rappelaient d'abord à la Pucelle qu'elle était retombée dans les erreurs et cr mes de schisme, dlicrésie, d'idolâtrye, d'invocation de diable et plusieurs autres méfaits qui lui avaient été pardonnes. . . f Tu es revenue, ajoutent- ils, malgré tes promesses, aux erreurs et méfaits qui t'avaient retranchée de la sainte Eglise, semblable au chien qui a coutume de retourner à son vomir, ce que nous disons à grande douleur. Pour quelle cause, nous te déclarons avoir encouru derechef les sentences d'excommunication prononcées contre toi, et te déclarons héré tique, séants au siège et tribunal de justice, proférons que comme membre pourri, nous t'avons déboutée et rejetée de l'unité de l'Eglise, et t'avons livrée à la justice séculière, laquelle nous prions de

te traiter doucement et humainement, soit en perdis tion de vie ou d'aucuns membres. »

Quand cette sentence eut été prononcée, la malheureuse Jeanne à grande dévotion voulut avoir une croix; un Anglais, qui était près de là, coupa son bâton en deux et en fit une croix qu'il lui donna; t^^ès-dévotement elle la prit, elle la baisa, et, après beaucoup de prières, mit icelle croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements : ce signe de la rédemption était sa dernière consolation, et l'image des souffrances d'un Dieu l'aidait à supporter les injustices et grandes peines qu'elle souffrait ; elle demanda humblement à Jean Massieu et à frère Isambart de la Pierre, qui estoient près d'elle en sa fin, qu'ils allassent en l'église prochaine, et lui apportassent la croix que les desservants montraient aux fidèles. Quand cette croix eut été apportée, elle l'embrassa moult étroitement et longuement, en se recommandant à Dieu et à tous les saints. Pendant qu'elle faisait lesdittes dévotions , les Anglais et plusieurs capitaines, qui avaient mission d'assister au supplice de Jeanne, se montraient très-impatients de la voir mourir ; ils s'adressèrent à Jean Massieu qui la réconfortait : Comment, prêtre, nous feres-nous dîner ici ? Puis ils voulaient l'entraîner vers le bûcher et criaient au maître do l'œuvre : Fais ton office.

Tous les historiens s'accordent à dire qu'aucun jugement de la justice sécuhère ne fatprononcôj

après la lecture de la sentence ecclésiastique, l'évoque de Beauvais, qui jouait dans cette affaire le rôle de Pilate, était descendu de l'échafaud avec le vicaire de l'inquisition, laissant Jeanne avec ses juges séculiers, c'est-à dire ceux qui devaient la faire exécuter. Il n'est que trop constaté que le bailli de Rouen et son lieutenant ne prononcèrent aucune sentence; dans l'horrible confusion, on n'entendit que ces mots du bailli : Menes-la, menes-la.

On s'est élevé avec raison contre cette violation de toutes les formes judiciaires; ce défaut de formes, tout odieux qu'il soit à nos yeux, ne nous fait point oublier les moyens criminels qu'on avait déjà employés contre Jeanne, et qui avaient d'avance préparé sa fin tragique. Sans doute que les formes de la justice doivent être toujours respectées, et c'est toujours un crime que de s'en écarter, car elles doivent protéger l'innocence et garantissent l'observation des lois, ou plutôt elles sont les lois elles-mêmes. Mais dans les jours où la toute-puissance est du côté de l'iniquité, et lorsque celle-ci ne reconnaît ni frein ni empêchement, que sont alors de vaines règles dont l'injustice ellemême peut se servir pour justifier ses attentats ! N'était-il pas bien facile au bailli de Rouen de prononcer une ientence quelconque contre la Pucelle, déjà condamnée? Ne lui était-il pas facile de lui dire en face, de même que les autres juges :

je le condamne comme relapse, et d'y ajouter la peine du feu? S'il ne la pas fait, peut- on voir en cela autre chose qu'une pure distraction de gens qui ont négligé ou dédaigné de se mettre en règle, croyant que tout était fini? En supposant, en effet, que la justice séculière eût prononcé un jugement, peut-on croire que Jeanne eût été sauvée des flammes, et que le grand crime de sa mort n'eût pas été consommé? Tout le monde sait que les juges séculiers, d'après la législation du temps, ne pouvaient ni changer, ni modifier, encore moins annuler un jugement émané d'une autorité ecclésiastique : on ne connaissait point alors ce que nous appelons, dans notre langage judiciaire, le chapitre des circonstances atténuantes, et malgré l'invitation dérisoire qui accompagnait la sentence des premiers juges, il était bien évident que tout devait finir par le bûcher. La vaine formule d'un jugement de plus n'eût donc été qu'une détestable hypocrisie, un odieux mensonge ajoutés à tant d'autres mensonges, à tant d'autres hypocrisies! Un meurtre commis par la violence est sans doute un crime horrible; mais nous croyons qu'il y a quelque chose de plus horrible encore : c'est un assassinat qu'on commet de sang-froid et lentement, UD assassinat qu'on soumet à des règles, et quonvoudraîtconsacrerpardesformesjudiciaires! Qui pouvait douter que Jeanne ne fût condamnée à périr dans les flammes? L'évêque de Peau-

vais ne lui avait-il pas envoyé dire, n'était-il pas venu lui-même lui annoncer, dès le matin du 30, qu'elle devait mourir dans la journée? Le bourreau n'était-il pas allé prendre sa victime à la prison, et ne lui avait-elle pas été livrée? La mitre de l'inquisition placée sur la tête de l'infortunée ne portaitelle pas sa condamnation écrite en grosses lettres? Tous les crimes pour lesquels on l'avait jugée, et que la justice du temps punissait par le feu, n'étaient-ils pas, en forme de jugement rendu, affichés au pied du bûcher dressé dès la veille? Que restait-il donc à faire à la justice sécuHère, si ce n'est d'aider l'exécuteur de l'œuvre ? Que restait-il donc à dire au bailli de Rouen, si ce n'est ces mots qu'il prononça dans le tumulte et qui sont les seuls qu'on entendit : Menes-la, menes-la !

Pour obéir à l'ordre du bailli, deux sergents d'armes s'approchèrent et contraignirent Jeanne à descendre de l'échafaud où elle était avec ses juges. Elle salua les assistants et descendit, accompagnée du frère Martin Ladvenu; des hommes d'armes anglais la saisirent en ce moment et l'entraînèrent vers le heu du supphce avec une grande violence. Pendant qu'on la conduisait ainsi, elle faisait entendre des lamentations pieuses ; elle invoquait le nom du Sauveur des hommes, et mêlant à ses prières quelques regrets pour cette vie : Rouen, s'écriait-elle, Rouen, seras-tu ma dernière demeure?

Jeanne monta sur le bûcher et fut attachée au poteau avec une chaîne de fer ; avant d'être ainsi liée, elle embrassa de nouveau la croix; obligée de s'en séparer^ elle la remit au frère Isambart, et voulut qu'il la tînt élevée devant ses yeux jusqu'au pas de la mort, afin que cette croix où Dieu pendit, fût, pendant que son cœur haltoit encore, continuellement deva7itsavue. Envoyant le feu s'allumer, elle s'écria jésus ! jésus ! Comme le frère Martin, qui était près d'elle, ne s'aperçut pas que la flamme gagnait, Jeanne l'en avertit et le pria de se retirer et de rester au bas de l'échafaud^ pour la soutenir encore par ses saintes exhortations. L'évêqueiie Beauvais et quelques ecclésiastiques de l'église de Eouen s'étant approchés pour la voir : « Hélas, dit-elle en s'adressant au prélat, je meurs par vous; car si vous m'eussiez donnée en garde aux priso is de réghse^, je ne serois pas ici. » Elle ne voulut rien désavouer de ce qu'elle avait dit et fait pour sa mission venue de Dieu, et dans la persuasion où elle était que Dieu maudirait un jour ses iuges, elle répéta hautement ces paroles :i/i/ Rouen, fai bien peur que tu naies à souffrir de ma mort !

Beaucoup de gens disaient que Jeanne était injustement condamnée, et ils s'affligeaient ûe ce que cette horrible scène se passait dans la ville de Rouen. Pour qu'il ne manquât rien à ce qu'un pareil drame pouvait avoir de sinistre, et comme

si les hôtes mêmes de l'enfer avaient été appelés à y jouer un rôle, on remarqua dans la foule des figures qui riaient ; cependant la tristesse était générale parmi les spectateurs , même parmi les juges. Jean Fabry, l'un des assesseurs, ne croyait pas qu'il y eût un homme assez dur pour ne pas être ému jusqu'aux larmes ; l'évêque de Boulogne s'abandonnait à sa protonde douleur, et cette douleur fut remarquée de tous ceux qui étaient présents. Des ecclésiastiques qui avaient été témoins de ce spectacle disaient qu'ils avaient pleuré sur le sort de la pauvre Jeanne plus qu'ils n'avaient jamais pleuré pour malheur qui personnellement leur advint. Quelques-uns de ceux-là mêmes qui avaient désiré ardemment la mort de la Pucelle, saisis tout à coup de compassion, pressés par le remords, s'enfuirent de la place sans savoir oii ils allaient, et répétant tout haut : Nous sommes perdus, car une bonne et sainte fille expire dans les flammes. Nous ne voyons pas dans l'histoire qu'aucune femme ait assisté à ce terrible spectacle; l'absence des femmes en cette occasion nous montre quelle sympathie les portaient vers cette jeune héroïne, qu'elles regardaient comme leur plus belle gloire, et qui, bien qu'on eût cherché à calomnier son caractère et sa conduite, mourait avec tous les sentiments et toutes les vertus de son sexe. Cependant l'exécution allait lentement. Pour que tout le monde pût voir la Pucelle et s'assurer de

sa mort, les Anglais avaient fait construire sur le bûcher un grand échafaudage de plâtre où la victime était enchaînée ; la flamme avait de la peine à monter jusqu'à elle; de quoi le bourreau, disent plusieurs témoins, étoit marri, et avoit grande compassion de la forme et manière cruelle dont on la faisoit mourir. Quand le feu et la fumée commencèrent à l'envelopper, on l'entendit invoquer encore saint Michel et proférer le nom de Jésus - Christ; elle mourut à l'heure où expira le divin Eé dompteur^ et le dernier mot qui s'exhala de sa bouche et qui sortit du sein des flammes fut le mot Jésus, Quelques spectateurs virent le nom de Jésus écrit dans les tourbillons de feu qui s'élevaient du bûcher ; d'autres crurent voir une blanche colombe qui sortait de la flamme et s'envolait vers les cieux. Après que la Pucelle eut rendu le dernier soupir, ceux qui présidaient à cette exécution commandèrent au bourreau de retirer un peu le feu, afin que tous les assistants pussent la voir morte. » Alors, dit une chronique contemporaine, fut le

• feu tiré arrière, et Jeanne fut vue avec sa robe » arse (brûlée), et tous les secrets qui peuvent être

• ou doivent être en femme, pour ester les doutes » du peuple. Quand ils l'eurent vue assez et à » leur gré, le bourreau remit le feu sur son corps, » qui bientôt fut mis en cendres. » On se rappelle que Jeanne d'Arc, lorsqu'elle était malade dans sa prison, demanda à ses juges qu on l'ensevelit en

tem, sdnte, si elle venait à mourir; mais sa mort ne rassurait pas les Anglais qui ne voulurent pas même qu'elle eût un sépulcre. Après l'exécution, le cardinal d'Angleterre ordonna que les cendres, les os, tout ce qui restait de l'héroïne, fut jeté dans la Seine.

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