CONTINUATION DU CHAPITRE XI
Suite du supplice et de la mort de Jeanne.
Ainsi mourut, n'ayant pas atteint sa vingtième année, la bergère de Domremy, après avoir passé un an et plus à la cour des rois et dans les armées, et plus de treize mois dans les angoisses et les tourments de la prison et d'une procédure criminelle. Les ennemis de la Pucelle, dans le procès dont on vient de voir la fin, avaient imaginé pinceurs crimes pour la conduire à la mort ; et, d'un autre côté, ils comptaient sur l'appareil d'un supplice ignominieux pouï prouver tous ces crimes ; ils se trompèrent, car rien ne fit plus éclater l'in-
nocence de Jeanne que la manière dont elle mourut; la politique anglaise avait eu pour but de flétrir la renommée de la Pucelle et de ruiner ses œuvres dans l'esprit des peuples; la politique anglaise se trompa ; l'héroïne avait péri sur un bûcher ; mais tout ce qu'elle avait éprouvé d'injustices et de persécutions im.posait silence aux préventions des partis, achevait d'éteindre les haines suscitées contre elle, et la gloire de Jeanne, pour tous les cœurs généreux, était devenue sacrée comme la cause du malheur. Naguère, quand la Pucelle remplissait glorieusement sa mission, la France, l'Europe n'avaient point de lieux retirés où ne parvînt le bruit de ses exploits et des prodiges opérés par ses armes ; depuis qu'elle avait fait une fin si malheureuse, et que le glaive de l'iniquité avait tranché ses jours, il n'était pas une ville dans le royaume, pas une bourgade, un hameau, où le récit de ce qu'elle avait souffert à sa dernière heure ne fît verser quelques pleurs; les Bourguignons mêmes, beaucoup de ceux qui l'avaient crue un instrument du démon, et qui pour cela la haïssaient ne voyaient plus en elle qu'une sainte femme couronnée des palmes du martyre, et n'avaient plus de haine et de malédiciions qne pour ceux qui l'avaient fait mourir.
Le mécontentement s'était fait remarquer surtout dans la population de Eouen, et la présence toujours manaçante des Anglais n'avait pu arrêter
la manifestation ouverte des sentiments populaires. Les juges, ceux qui avaient présidé au procès, lurent effi*ayés de tout ce qu'on disait. Une information sur las derniers moments de Jeanne fut commencée : quelques paroles de désespoir avaient pu échapper à la Pucelleà l'approche du supplice ; on voulut les présenter comme une espèce d'abjuration nouvelle, comme un aveu des erreurs et des crimes qu'on lui avait imputés. Les persécuteurs et les bourreaux de la jeune vierge, de même qu'ils l'avaient fait comparaître vivante à leur tribunal pour qu'elle confessât ses torts et reconnût leur juridiction, voulurent faire comparaître en quelque sorte devant eux la mémoire de Jeanne, ou plutôt l'ombre de leur victime, pour qu'elle proclamât la solennelle justice de son arrêt de mort. On entendit quelques témoins, et ces témoins disaient que la Pucelle, avant de quitter sa prison, avait désavoué ses apparitions et toutes les inspirations saintes qui avaient dirigé sa conduite ; mais il fut bien évident que l'iniquité se mentait ici à elle-même ; aucun témoin, aucun notaire n'avait osé signer une pareille déclaration; le procès-verbal ne fut pas même achevé. Cette monstrueuse enquête, tout incomplète qu'elle était, est parvenue jusqu'à nous; car Dieu n'avait pas voulu qu'aucun des crimes de ce procès restât inconnu à la postérité.
N'est-ce pas un curieux spectacle que celui de voir des juges tout remplis de la crainte d'être
jugés à leur tour, et n'ayant d'autre pensée que de se justifier? Le conseil du roi d'Angleterre, qui avait tout ordonné, tout dirigé, ne négligea pas en cette occasion de s'adresser à l'Europe, de s'adresser à la France, pour rappeler tous les motifs qu'on avait eus de condamner et de faire mourir Jeanne d'Arc. Dans une lettre au pape et aux princes de la chrétienté on racontait, au nom du monarque, qui n'avait alors que dix ans, toute l'histoire de la Pucelle et de son procès ; ceux qui avaient poursuivi ce procès (c'est le sens de la lettre) n'avaient eu d'autre dessein que celui de défendre la foi de Jésus- Christ contre les faux prophètes et les apôtres de r hérésie. Cette lettre était datée du 8 juin, huit jours après la mort de Jeanne. Une seconde lettre, datée du 28 du même mois, fut adressée à tous les évêques, ducs, comtes, barons et communes du royaume de France ; dans cette seconde lettre, beaucoup plus détaillée, on accuse aussi la Pucelle de ce qu'elle a fait contre la foi ; mais un de ces grands crimes était de s'être présentée devant l'ennemi capital du roi d'Angleterre (Charles VII), et de lui avoir dit, ainsi qua ceux de son parti, gens d'église^ nobles ou populaires, qu'elle était envoyée de par Dieu ; de s'être vantée d'avoir des rapports avec les anges et les saints du paradis ; de s'être servie de ce moyen pour donner l'espérance de victoires futures, et d'avoir diverti ainsi plusieurs cœurs d'hommes et de femmes de la
voie de la vérité. On ne peut pas dire plus clairement pourquoi les Anglais avaient fait le procès de la Pucelle- et pourquoi ils poursuivaient encore sa mémoire. Toujours d'après la même pensée, la circulaire du monarque anglais ajoute que la Pucelle, après avoir pris armes de chevalier, et s'être revêtue d'un écu en champ d'azur avec deux fleurs de lis (for, s'était tout à coup mise en campagne (on rappelait ainsi l'arrivée de Jeanne à Orléans). On l'avait vue conduire gens d'armes et de traits en exercice et grande compagnie, pour faire et exercer cruautés inhumaines en répandant le sang hitmain, en faisant sédition et commotion de peuple, t induisant à parjurement et pernicieuse rébellion et fausse créance, en perturbant toute vraie paix et renouve liant guerre mortelle. Voilà à quoi se réduisait, selon les Anglais, le merveilleux dévouement de Jeanne au roi légitime de la France ; voilà à quoi se réduisaient ses exploits qui avaient illustré son nom, et les services qu'elle avait rendus à son pays. La lettre en vient ensuite au siège de Compiègne, où ladite femme fut prise, où la Providence vint borner le cours des vaines, périlleuses et nouvelles crédulités, en mettant la Pucelle qtiV obéissance et domination du roi d'Angleterre. Il s'agissait, continue la lettre, il s'agissait d'une rébellion contre la sainte Eglise, et les ordonnances et règlements de ladite sainte Église devaient être en cette occasion préférés aux faits et volontés des princes temporels.
Aussi, pour l'hommage et cxhakafion de la foi (c'est toujours le monarque anglais qui parle), nous fîmes bailler ladite Jeanne à l'évêque de Beauvais, afin de lui faire son procès, sans vouloir que par les geus et officiers de notre justice séculière il fût pris awcwna vengeance ou punition, ainsi que faire nms estoit raisonnablement licite, attendu les grands lomages et inconvénients, les horribles homicides et détestables cruautés et autres maux innumérables quelle avoit commis à Rencontre de notre seigneurie et loyal peuple obéissant. Après ce passage, qu'il est fort inutile de caractériser, et dont nous ne relèvercnfi pas le sens, qui n'est que trop à découvert, lakttro fait une longue apologie du procès, telle que l'uniraient faite l'évêque de Beauvais et ses complfco^^ les plus ardents. Dans cette lettre, on loue d'un côté la modération et la mansuétude des juges, leur esprit de justice et de miséricorde ; de l'autre. Jeanne est représentée comme remplie de dissimulation et de malice ; on a soin d'ajouter qu'elle confessa ses mensonges avant de marcher au supplice, ce qui est une autre calomnie. Si nous nous sommes arrêtés un moment sur cette lettré du roi d'Angleterre^ c'est moins encore pour faire apprécier la politique anglaise dans le procès de la Pucelle, que pour faire voir jusqu'à quel point la vérité, dans les temps de troubles et de désordre, peut-être dénaturée, et pour montrer comment les partis jugent quelquefois la gloire, Tin-
nocence opprimée et le dévouement malheureux. La lettre du roi d'Angleterre recommandait aux prélats de faire notifier dans leur diocèse, par prédication et autrement, tout ce qui avoit été dit contre les œuvres d'icelle femme. Nous ne croyons pas que beaucoup d'évêques français aient obéi à cette invitation, et qu'un grand nombre d'ecclésiastiques, même parmi les Bourguignons, aient consenti à se faire les interprètes des haines et des vengeances britanniques. Seulement à Paris, dit une chronique contemporaine, le jour de Saint Martin le Bouillant, fut faite une procession générale à Saint- Martin des Champs. A la suite de cette procession, un frère de l'ordre de Saint-Dominique fit une prédication oii il retraça devant le peuple une histoire calomnieuse de ladite Pucelle. Il faut remarquer que Paris était dévoué alors à la cause des Anglais, et qu'on s'y préparait au sacre de l'usurpateur Henri VI .
Malgré toutes les déclamations delà haine et de l'esprit de parti, le souvenir de Jeanne rendait chaque jour au patriotisme français son ardeur et son enthousiasme. Chose digne de remarque, les merveilles de sa vie excitèrent l'ambition de plusieurs jeunes filles, qui prirent le nom de Jeanne la Pucelle. Elles disaient que Dieu les avait sauvées du bûcher et leur avait donné la mission d'achever la ruine des Anglais. Elles ne réussirent point à s'accréditer dans les esprits, car un héroïsme
comme celui de Jeanne d'Arc ne s'imite point, ne se transmet point, et le rôle merveilleux qu'elle avait joué dans ce monde ne se joue qu'une fois. La France, d'ailleurs, n'avait plus besoin d'un miracle pour se sauver.
Cependant l'indignation contre les juges de la Pucelle ne faisait que s'accroître de jour en jour, surtout dans la cité qui l'avait vue mourir. Un des notaires du premier procès affirmait au procès de révision que les juges et ceux qui prirent part à la mort de Jeanne d'Arc encoururent une grande note dans r esprit du peuple. Après que ladite Jeance fut brûlée, les populaires, ce sont les expressions des témoins, les montroient aux doigts et les maudissoient.
Nous avons dit que le siège archiépiscopal de Rouen avait été promis au zèle de i'évêque de Beauvais : la haine et le mépris qui poursuivaient son nom n'attestaient que trop les services qu'il avait rendus ; mais cette manifestation même des opinions du peuple ne permit pas aux Anglais de reconnaître et de récompenser un si honteux dévouement. Le prélat (1) n'obtint point ce qu'il désirait, et, chose inouïe ! il se trouva réduit à solhciter des lettres de garantie pour sa conduite dans le procès de Jeanne. Ces lettres de garantie, que le
(î) Dans les procès-verbaux desinterrogatoires, I'évêque de Beauvais est appelé quelquefois archevêque, ce qui peut faire croire qu'on yé regardait déjà comme archevêque de Rouen.
roi d'Angleterre ne pouvait lui refuser, furent données à cette fin que tous ceux qui avoient pour agréables les maléfices de Jeanne^ et qui voudroient troubler les jugements de notre mère sainte Eglise, ne tirassent en cause devant le pape, le concile général et autres^ Vévêque de Beauvais, le vice-inquisiteur^ les docteurs et autres qui sestoient entremis dans le procès. Le monarque anglais réclamait, en faveur des juges de la Pucelle, le secours et l'appui de tous les princes de sa famille, de tous ses sujets d'Angleterre, de tous les rois ses alliés. Cette pièce singulière nous montre d'abord une conti^adiction étrange dans l'esprit de ceux qui avaient concouru au procès. Naguère ils accusaient la Pucelle de méconnaîti^e Tautorité de l'Église, celle du pape et du concile général, et maintenant ils tremblent que la cause de Jeanne ne soit portée au tribunal de l'Église, ou jugée par le pape et les conciles. Redisons-le, il n'y a jamais eu au monde de procès oii les juges aient pris tant de précautions pour n'être pas jugés eux-mêmes dans l'avenir; et, par un miracle de la iustice divine, il est arrivé que toutes ces précautions n'ont servi qu'à mettre leur iniquité au grand jour. Le monarque anglais pouvait bien protéger les juges de Jeanne devant les rois, devant les puissances de la terre ; mais comment les défendre au tribunal des consciences et devant l'opinion de^ peuples? Pour imposer silence à l'indignation publique, on essaya de faire le procès à
ceux qui s'exprimaient trop ouvertement. Un religieux, nommé Jean Lapierre, fut cité devant le bailli de Rouen pour avoir mal parlé du jugement rendu contre la Pucelle. Saisi de crainte à l'aspect du tribunal , ce religieux demanda pardon à genoux pour ce qu'il avait dit, et fut condamné par grâce à garder prison au pain et à l'eau, dans la maison des frères prêcheurs. Qu'aiTiva-t-il de cette condamnation? On la regarda comme une injustice de plus, et ce fut un nouveau motif pour le peuple d'exprimer sa haine et de revenir à ses malédictions contre les juges et les bourreaux de Jeanne d'Arc. La haine publique, semblable au remords qui poursuit le méchant, s'attacha dès lors à tous leurs pas et ne les quitta plus. La multitude irritée en appela des justices de ce monde qui les protégeaient, aux inexorables vengeances du ciel. On les suivit dans tous les accidents de leur vie, on les suivit jusqu'à leur trépas ; et toutes les fois qu'il leur arrivait quelque chose de malheureux ou de sinistre, on bénissait la justice de Dieu qui les avait frappés. C'est dans cet esprit que l'histoire contemporaine nous dit que l'évêque de Beauvais, devenu évêque de Lisieux, était mort subitement entre les mains de son barbier ; que le promoteur d'Estivet fut trouvé mort dans un colombier, hors des portes de Eouen; que Loyseleur, qui avait joué un rôle si infâme dans le procès, expira subitement dans une église de Bâle ; que
Nicolas Midi, qu'on accusait d'avoir rédigé les douze articles, fut atteint de la lèpre et finit misérablement ; tous avaient été punis pour ce qu'ils avaient fait au procès de Jeanne ; et lorsque quatre ans après , le duc de Bedford mourut , on ne manqua pas d'attribuer aussi sa fin à la colère divine. Cette indignation des peuples dut contribuer dans la suite à l'expulsion des Anglais. Ce que Jeanne n'avait pu faire de son vivant s'accomplit après sa mort, et Dieu se servit sans doute du souvenir des grandes injustices qu'on lui avait faites et des maux qu'elle avait soufferts, pour achever les merveilles qu'elle avait commencées par ^es victoires.