CHAPITRE II
Enfance d« Jeanne d'Arc; sa vie à Dorarcm^,
Entre Neufchâteau et Vaucouleurs, dans un riant vallon arrosé par la Meuse, vivait à cette époque, au hameau de Domremy, une jeune paysanne nommée Jeannetle ou Romée ; on l'appelait Romée du nom de sa mère, selon l'usage du pays. Son père, appelé Jacques d'Arc, était né à Sept-Fonts. près de Montierender en Champag-ne, et habitait depuis longues années le hameau de Domremy. Isabette ou Isabelette Romée, femme de Jacques d'Arc, était du village de Vatern, fi
peu de distance de Domremy. Jacques d'Arc et sa femme avaient pour toute richesse quelques brebis et un humble champ : le produit de ce peu de culture et de bétail suffisait tout juste à leur vie. Ils étaient pieux, simples, hospitahers, d'une probité sévère, chastes dans leur langage, estimés et considérés de tous leui*s voisins (1). Jacques d'Arc avait cinq enfants, trois fils et deux filles ; l'àiné des fils se nommait Jacquemine le second Jean, le troisième Pierre ou Pierrelo. L'une des filles s'appelait Jeannette, devenue célèbre sous le nom de Jeanne d'Arc ; le nom de l'autre fille ne nous est point parvenu. D'après les conjectures les plus probables, il faut placer à l'année 1410 l'époque de la naissance de Jeanne. Les historiens ont raconte que, durant sa grossesse, la mère de Jeanne songea qu'elle accouchait d'un foudre : c'est là sans doute un de ces faits trouvés après coup, dont l'imagination des auteurs aime à s'emparer, parce qu'on aime le merveilleux.
L'éducation de Jeanne fut celle d'une villageoise ; elle ne sut jamais ni Hre ni écrire : on trouve une croix et quelquefois deux croix en tête des lettres dictées par elle. Tout son savoir consistait à trèsbien coudre et très-bien filer. La jeune Eomée apprit de sa mère le Pater iioster, Y Ave Maria , le
(1) Enquête de Vaucouîeurs, dépositions contenuos au procôg .le réTision
Credo, et les principes qui touchent à la morale et à la foi chrétienne ; elle puisa dans les enseignements maternels l'amour de la vertu et le goût des choses samtes. Les diverses dépositions contenues au procès de révision s'accordent à nous montrer Jeanne bonne, simple, chaste^ modeste, modérée, patiente, prudente, douce, laborieuse, craignant Dieu, aimant à faire l'aumône et à soigner les malades. Dans ce premier âge delà vie, oii si facilement on oublie le prix du temps, Jeanne ne resta jamais inoccupée ; aux heures oii elle n'avait rien à fan^e, on était sûr de la trouver agenouillée dans un coin de l'église du hameau. La jeune Roméo était d'une grande timidité; un témoin déclare qu'il suffisait souvent de lui adresser la parole pour la déconcerter. D'autres témoins disent qu'il n'y avait pas une meilleure fille à Domremy et dans le village de Greux ou Gras, d'oii dépendait le hameau de Domremy. « J'aurais bien voulu que le Ciel m'eût donné une aussi bonne fille, » disait un témoin chevalier. Le commissaire envoyé à Domremy par les Anglais dans le but de s'enquérir des premières années de Jeanne, rapporta qu'il n'avait rien trouvé dans sa vie quil n'eût voulu trouver dans celle de sa propre sœur.
L'histoire a gardé de précieux détails sur la vie de Jeanne à Domremy. La jeune fille accompagnait son père et ses frères aux champs et se livrait aux occupations rustiques elle sarclait le mau-
vaises herbes, brisait les mottes de terre (tribulabat terram cum iribulà), ramassait et liait les épis au temps de la moisson ; souvent aussi elle menait paître les brebis et les chevaux de son père. Les soins du ménage l'occupaient dans la cabane paternelle; puis elle filait la laine et le chanvre. Une relation contemporaine (1), écrite sous l'influence d'un parti ennemi de Jeanne d'Arc, nous donne sur la jeune bergère de Domremy une particularité charmante que nous n'hésitons pas à admettre, malgré son caractère tant soit peu merveilleux. Ceux qui aimaient mieux les Armagnacs que les Bourguignons, affirmaient que, « quand elle es- « toit bien petite et qu'elle gardoit les brebis, les
• oyseaulx des bois et des champs, quand elle les
• appeloit, ils venoient manger son pain dans son
• giron comme privez. • Plus d'une fois, quand elle gardait les brebis au miheu des prairies, elle adressa à Dieu d'humbles oraisons ; le son de la cloche de Domremy était son signal de prière. Un témoin qui, dans sa jeunesse, avait été sonneur de l'église de Domremy, dépose que Jeanne lui avait quelquefois reproché vivement de n'être pas exact à sonner compiles ; elle lui en avait (ait honte, disant que ce né toit pas bien fait à lui. La pieuse bergère lui avait promis de lui donner des lunes (pièces
(1) Journal d'un bourgeois de Paris^ sous les règneg de Charles VI et de Charles VII.
— Bide monnaie lorraine) s'il remplissait mieux ses devoirs à l'avcnii*. Parmi les habitudes religieuses do la jeune fille, l'histoire cite un pèlerinage qu elle avait coutume de faire tous les samedis, accompagnée de sa sœur et quelquefois de plusieurs femmes du hameau. Le but de ce pèlerinage était lermitage de Sainte- Marie ou de Notre-Dame de Bermont, situé à peu de distance de Domremy.Les jeunes garçons et les jeun. -, filles y allaient tous les ans, le dimanche de L..Mre Jérusalem^ appelé dans ce pays dimanche des Fontaines ; c'était pour accomplir une cérémonie désignée sous le nom de Faceresuos fontes (faire ses fontaines), dans la traduction latine des dépositions. La jeune Romée offrait à Notre-Dame de Bermont des cierges qu'elle faisait brûler devant son image.
Les vieilles superstitions populaires se mêlent au récit de la vie pastorale et religieuse de Jeanne. i\ une demi-heure de Domremy, au-dessous d\m bois appelé le Bois Chcsnu, près du chemin qui mène à Neufchâtoau, s'élevait un grand et vieux hêtre ; les gens du pays le nomm^aient tour à tour Beau mai, arbre des Dames, arbre des Fées. On croyait qu'en des temps plus anciens les fées se donnaient rendez-vous autour de ce hêtre et qu'elles y dansaient en chantant ; depuis que la croix avait été portée en procession sous l'arbre antique et qu'on y avait récité l'évangile de saint Jean, les fées en avaient été pour jamais chassées j une
femme cependant, nommée Jeanne Aubery, marraine de Jeanne d'Arc, répulée bonne preude femme, non pas devine et sorcière, prétendait avoir vu les fées sous le Beau mai (1). Chaque printemps, l'arbre des Fées, beau comme les lis, suivant l'expression d'un témoin, réunissait sous son ombre seigneurs et dames, jeunes garçons et jeunes filles; Jeanne s'y rendit quelquefois avec ses compagnes; on suspendait aux branches du hêtre des guirlandes et des couronnes de fleurs ; le plus souvent Jeanne emportait à Domremy les guirlandes qu'elle avait tressées sous l'arbre des Fées ; elle en couronnait l'image de la Mère du Sauveur. Il ne faut pas s'étonner de trouver à cette époque l'idée des fées après que les croyances de la féerie n'existaient plus; lorsqu'une superstition est finie dans le monde et que personne même ne peut plus la définir ni l'expHquer, elle subsiste encore vaguement dans les âmes ; elle devient comme un sentiment inconnu qui se confond avec les mœurs et les idées du peuple. En 1628, époque oi^i écrivait Edmond Eicher, auteur d'une histoire manuscrite de la Pucelle, l'arbre des Fées n'avait point été détruit, et au mois de mai il prêtait encore sa belle et grande ombre à de joyeuses réunions. Il est probable que maintenant l'arbre merveilleux et les réunions du printemps ne se retrouvent plus que
(l) Interrogatoire de la Pue. Ile, du 24 févi'ierl43û.
dans les traditions et les vagues souvenirs du pays.
Jusqu'ici nous n'avons vu dans Jeanne d'Arc que la simple et ignorante fille, que la pieuse vierge entièrement étrangère aux souillures du monde, partageant sa vie entre les occupations du village et l'amour de Dieu et de Notre-Dame de Domremy : il est temps de voir la vierge inspirée, de voir Jeanne visitée par les anges et les saints. Elle n'était âgée que de treize ans lorsque pour la première fois elle eut une apparition ; ce fut en un ■îour d'été, vers l'heure de midi, dans le jardin de son père qui touchait à l'église; une lumière extraordinaire se montra soudain devant elle, et en même temps une mystérieuse voix frappa son oreille. Rien ne fut révélé à Jeanne dans cette première vision ; la jeune fille reçut simplement des conseils et des préceptes de conduite ; la voix qui lui parlait l'engagea à rester bonne et sage, à mettre toute sa confiance en Dieu. Jeanne a dit elle-même (1) que ce prodige l'avait rempHe d'efifroi, et que dès ce moment elle consacra à Dieu sa virginité (2).
Puisque Jeanne n'avait que treize ans à cette époque, il est assez étrange qu'on ait pu confondre cette première apparition avec une autre apparition racontée par un auteur contemporain nommé
(1) Interrogatoire du 22 février 1430.
t^) Interrogatoire du 12 mars 1430.
Philippe de Bergame (1), et placée par l'autear luimême à une date postérieure : l'auteur dit que Jeanne avait alors seize ans. o Dans le tempb '^'.lo « cette fille faisoit paître ses troupeaux, dit Phi- 0 lippe de Bergame (nous empruntons la traduca tion de Lenglet-Dufresnoy) , il lui arriva, pour « se mettre à couvert de la pluie, de se retirer « dans une petite chapelle abandonnée et de s'y « endormir, Elle crut y avoir été favorisée d'un € songe que Dieu lui envoya. Elle n'avoit alors « que seize ans, elle se persuada que c'étoit un « avertissement du Ciel, qui lui ordonnoit dequit- 0 ter la garde de ses brebis pour aller trouver le « roi Charles. » Philippe de Bergamo tenait ce fait d'un gentilhomme italien qui avait connu la Pucelle à la cour de Charles VII ; cette vision de Jeanne dans une petite chapelle abandonnée n'est contredite par aucun témoignage ; Jeanne n'en a point parlé dans ses interrogatoires, mais elle pouvait bien, sans manquer à la vérité, se dispenser de redire une à une toutes ses apparitions.
Revenons aux visions en suivant l'ordre indiqué par Jeanne elle-même dans ses interrogatoires. Un jour que la jeune bergère gardait seule les brebis aux prairies, la voix qui lui avait déjà parlé dans le jardin de son père se fit entendre une seconde ibis à son oreille, et Jeanne vit plusieurs
(1) De Claris mulicribus, chap, clvii.
pci'sonnag-es merveilleux : c'était l'archango saint Michel accompagné d'une troupe d'ang-es. Saint îviichel avait l'air d'un très vray preud-homme ; il avait lies ailes aux épaules; Jeanne déclara qu'elle avait vu cette céleste légion de ses yeux corporels. Saint Michel dit à la jeune bergère que Dieu voulait sauver la France, et qu'elle devait aller secourir le roi Charles. Cette apparition de l'archange date de 1423 ou 1424 ; toutefois l'archange annonce à la jeune bergère que c'est elle qui fera lever le siège d'Orléans et qui rendra au roi Charles son royaume : la pauvre fille se met à pleurer ; elle répond à saint Michel qu'elle ne saurait ni monter à cheval ni commander une armée. L'archange là rassure et lui ordonne d'aller trouver Robert de Baudricourt, capitaine de Voucouleurs ; celui-ci doit la conduire ou la faire conduire au roi. Nous voyons, dans ses interrogatoires, que Jeanne douta d'abord de ces apparitions ; elle fist grand double se cestoit saint Michiel; ce ne fut qu'après avoir entendu cette voix pendant trois fois qu'elle comprit que c'était la voix d'un ange : » A la première « fois, elle estoit jeune enfant et eult paour de ce : « deppuis luy enseigna et monstra tant, qu'elle t creust fermement que c'estoit il... Sur toutes « choses, il luy disoit qu'elle fust bonne enfant, et • que Dieu lui aideroit. . . , et lui racontoit * ange t la pitié qui estoit au royaulme de France (1). »
<1) Interrogatoire du 15 mars 1430.
Saint Michel avait annoncé à la jeune fille la dsite de sainte Marguerite et de sainte Catherine : les deux saintes, le front orné de riches couronnes, vinrent la visiter et lui parlèrent de la mission que Dieu lui avait confiée. Ces messagers de la volonté divine lui apparurent souvent : ils lui parlaient en français; Jeanne a coutume de les appeler ses voiz, probablement parce qu'elle les entendait plus qu'elle ne les voyait. Elle a raconté d'une manière touchante le profond respect qu'elle avait pour eux ; à leur approche, Jeanne se prosternait, « et « si elle ne l'a fait aucune fois, leur a crié mercy « et pardon depuis. » Elle ne pouvait retenir ses t larmes chaque fois qu'elle voyait partir les deux saintes et l'archange, qui étaient devenus ses amis ; elle eût bien voulu que ces habitants du Ciel l'eussent emportée avec eux ; elle « baisoit • la terre, après leur partement, où ils avoient « reposé. •