‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les prisons de la Pucelle.

Jeanne fut d'abord conduite avec une nombreuse escorte au château de Deaulieu : ses voix lui disaient que sa captivité ne serait que passagère et qu'elle retournerait à Compiègne ; aussi ne s'occupait-elle que des moyens de s'évader; étant un jour parvenue à passer entre deuxpoutres placées dans une cloison, elle sortit de la chambre où elle était enfermée, et se disposait à sortir du château, lorsque le concierge l'aperçut et jeta un cri d'alarme; ramenée par ses gardes, ellereu-

— 9ô — tra dans la prison, en disant qu'il ne plaisait pas à Dieu quelle échappât pour cette fois.

Après cette tentative, Jeanne d'Arc fut conduite au château de Beaurevoir, à quatre lieues de Cambrai. Ce château était habité par l'épouse et la sœur de Jean de Luxembourg. Quand on n'avait point vu Jeanne d'Arc, on pouvait avoir des préventions contre elle, surtout lorsqu'on vivait parmi les Boarguignons et les Anglais ; mais, pour ceux qui la voyaient, ces préventions ne manquaient pas de faire place à des sentiments affectueux. Enfermée dans un donjon, elle y reçut toutes les consolations que pouvaient lui donner les dames du château; toutefois ces dames^ si pleines de charité, ne pouvaient voir sans une espèce de scrupule la jeune captive avec les vêtements d'un autre sexe ; elles lui offrirent plusieurs fois des habits de femme, et la pressèrent de s'en revêtir. Jeanne, persuadée que le vêtement qu'elle portait tenait à la mission toute guerrière que Dieu lui avait donnée, refusa de se rendre à leurs instances, et rien ne fut plus douloureux pour elle que ce refus, car elle disait dans la suite que si elle avait eu à reprendre l'habit de femme, elle l'eust plutost fait à la requête de ces deux dames, que d'autres liâmes qui fussent en France ^ excepté sa royne.

Cependant les Anglais, auxquels Jeanne avait tait tant de mal, n'étaient point rassurés par sa

captivité; ils pouvaient craindre à tout moment qu'elle ne fût échangée, ou qn'on ne la délivrât en payant sa rançon : il importait à la politique anglaise de perdre Jeanne dans l'opinion des peuples et de la faire juger et condamner comme un instrument des mauvais esprits, ou comme une ennemie de l'Église. Le roi d'Angleterre et son conseil avaient envoyé plusieurs fois vers le duc de Bourgogne et vers Jean de Luxembourg; tous ces messagers demandaient que la prisomuêre fût livrée aux Anglais, à quoi icelui de Luxembourg ne vouloil entendre, et ne la vouloit baillera nulle fin, dont ledit roi d' Ancfleierre estoit bien mal content. Dans le même temps, un frère Martin, maître en théologie et vicaire général de l'inquisition au royaume de France, écrivit au duc de Bom-gogne et au comte de Luxembourg pour les inviter à remettre en son pouvoir la jeune captive : il demandait au nom delà foi calsholique qu'on amenât par devers lui ladite Jeanne, soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant t hérésie. On engagea sans doute aussi l'Université de Paris à se mettre en avant dans cette affaire, et celle-ci se laissa facilement aller à des démarches qui s'accordaient d'ailleurs avec les passions dont elle était dominée ; elle écrivit au duc de Bourgogne et lui demanda, au nom de l'Éghse, que Jeanne fût traduite devant un tribunal ecclésiastique, comme suspecte d^, magie et de sortilège. Le duc

de Bourgogne, qui avait vu la Pucelle quand elle fat prise, et qui sans doute avait été touché de son infortune, ne répondit point à la lettre de l'Université.

Les Bourguignons n'avaient point pour Jeanne d'Arc la même aversion que les Anglais. Jean de Luxembourg et le bâtard de Vendôme se montraient peu disposés à livrer Jeanne à des ennemis qui annonçaient trop ouvertement l'intention de la persécuter. Une seule chose aurait pu étoufier dans leur cœur la voix de l'humanité et les sentiments de la chevalerie : ils espéraient tirer de leur prisonnière une grosse rançon ; et, dans les lettres de l'inquisiteur comme dans celles de l'Université de PariS;, on ne parlait que des dangers de la loi, que des dangers du royaume ; on n'y disait pas un mot du prix qu'on pouvait mettre à la rançon de Jeanne.

Les ennemis de la Pucelle jugèrent donc à propos d'employer de nouveaux moyens et de mettre en avant d'autres raisons que celles qu'on avait fiiit valoir jusque-là. Ce tut alors qu on s'adressa à l'évoque de Beauvais. La Pucelle, disait-on, avait été prise dans son diocèse; on lui représenta qu'il était de son devoir de la poursuivre, et de s'associer pour cela avec le vicaire de l'inquisition. L'évêque de Beauvais ne lut point, comme on l'a dit, celui qui commença cette affaire odieuse, et c'est bien assez pour lui de la honte qui s'est attachée à

son nom pour la conduite qu'il tint plus tard dans le procès de Jeanne : <■ Le roi d Aug-leterre (nous » copions ici le manuscrit d'Orléans) fut conseillé » de mander l'évêque de Beauvais, auquel il fit

• remonstrer que ladite Pucelle usoit d'art ma- » giqueet diabolique, et qu'elle es toit hérétique; » qu'elle avoit été prise dans son diocèse, et qu'elle

• y estoit prisonnière ; que c'estoit à lui à en » prendre connoissance et en faire justice, et qu'il » devoit sommer ledit duc de Bourgogne et ledit » Luxembourg de lui rendre ladite Pucelle, pour » faire son procès. » On ajoutait à ces représentations qu'il serait payé telle somme raisonnable qu'il seroit trouvé qu'on devoit payer pour sa rançon : après plusieurs remontrances, ledit évoque consentit à ce que les Anglais voulaient, si on trouvait qu'il le deust et peust faire, et promit de prendre conseil de messieurs de l'Université de Paris.

L'Université ne fît attendre ni ses avis ni ses démarches ; elle s'adressa une seconde fois au duc de Bourgogne, et lui représenta que la foi catholique, la France, toute la chrétienté serait en trèsgrand péril si la Pucelle sortait de sa captivité sans convenable réparation : la gloire de Dieu et le salut du royaume exigeaient que Jeanne d'Arc fût livrée au pouvoir ecclésiastique et remise à l'évêque de Beauvais, son juge naturel. L'Umversité, écrivant en même temps à Jean de Luxembourg, lui parlait des maux que la Pucelle avait

faits à la religion, au royaume très-chrétien ; des métaits innwnérahles de Jeanne, de Vojfensepar icelle femme perpétrée envers notre doux Créateur et sa foi. No serait-ce pas, ajoutait-elle, un intolérable outrage fait à la majesté divine, s'il arrivait que cette femme fût délivrée ? Peu de temps après que ces lettres eurent été écrites, l'évêque de Beauvais fit présenter par des notaires apostoliques une réquisition au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg, Dans cette réquisition, Pierre Cauchon, évêque de Beau vais, a bien soin de dire que la Pucelle ne doit pas être considérée comme prisonnière de guerre; néanmoins, ^^omy \'à rémunération de ceux qui l'ont prise, le roi d'Angleterre leur baille libéralement jusqu'à la somme de dix mille francs., et pour le Bastard de Vendosme, le prenneur de ladite Pucelle, une rente de deux à trois cents livres. L'évêque rappelle dans sa lettre les lois d'après lesquelles le monarque anglais, chet de la guerre qu'on faisait alors, pouvait racheter un prisonnier, fût-il le dauphin ou le roi, et garder ce prisonnier à sa disposition, en payant, une fois pour toutes, une somme de dix mille francs au prenneur.

Toutes ces démarches, toutes ces lettres de l'Université de Paris, de TévêquedeBeauvais, ébranlèrent à la fin Jean de Luxembourg ; en vain son épouse et sa sœur se jetèrent à ses pieds pour qu'il ne livrât point Jeanne à ses juges, ou plutôt

à ses persécuteurs et à ses bourreaux; il lui était difficile de résister à tant de puissances réunies ; il devait craindre d'ailleurs que la Pucelle ne lui échappât par quelque moyen imprévu^ et que le prix de sa rançon ne fût perdu pour lui. La somme qu'on lui" offrait était considérable pour le temps. Le gouvernement anglais, pour se la procurer^ mit une taxe sur la Normandie et sur toutes les \dlles qui lui restaient soumises; l'ordonnance royale portait que cette taxe était établie pour la rançon de la Pucelle, quon disait être sorcière. Les dix mille francs qu'on devait payer à Jean de Luxembourg ne purent être comptés que plusieurs moisaprès la négociation commencée, ce qui fit que la Pucelle prise au commencement de mai, était encore prisonnière des Bourguignons au mois d'octobre.

Pendant toutes les négociations, la Pucelle était restée au château de Beaurevoir ; quoiqu'elle eût beaucoup à craindre et à souffrir pour elle-même, elle ne cessait de penser à \sl pauvre ville de Compiêgne, aux bonnes gens de Compiègne qu'elle avait laissés en proie aux malheurs d'un siège, et qu'elle ne pouvait plus secourir. Les nouvelles qui venaient de la ville assiégée étaient reçues diversement au château de Beaurevoir ; tandis que Jeanne s'aifiigeait du malheur des habitants, les deux dames du heu s'inquiétaient pour Jean de Luxembourg, qui commandait le siège : cette opposition,

cette différence de sentiments et de tendres sollicitudes, n'empêchaient pas que tous les égards dus à l'héroïsme malheureux ne fussent prodig-ués à Jeanne. Les soins les plus affectueux ne purent toutefois la consoler quand elle eut appris qu'on allait la livi'er aux Anglais, et son désespoir lui inspira la résolution de s'évader, au péril même de sa vie. Elle se précipita du donjon où elle était enfermée ; en vain sainte Catherine lui disait (c'est la Pucelle elle-même qui parle) qu'elle ne devait point saillir, elle répondit à sainte Catherine qu'elle voulait aller au secours de ceux de Compiègne, et qu'elle aimait mieux mourir que d'être livrée aux Anglais ; elle saillit après avoir recommandé son âme à Dieu et à Notre-Dame. Jennne se blessa grièvement dans sa chute, et ses gardes, qui accoururent, la crurent morte. On lui donna tous les secours nécessaires, et quand elle eut reprit ses sens, elle entendit la voix de sainte Catherine qui lui disait quelle prit courage et quelle gariroit. Elle resta trois jours sans manger, se confessa de son imprudence, qui était un vrai péché, et cria merci à Dieu qui lui pardonna.

Quand Jeanne fat tout à fait rétahhe, on la conduisit à Arras, oii elle devait être livrée aux Anglais; elle fat ensuite transférée au château de Crotoi, forteresse bâtie à l'embouchure de la Somme. On était alors au mois de novembre : Compiègne venait d'êtr déli^^ée, et cette bonne

nouvelle fut sans doute la dernière consolation de Jeanne, si toutefois elle put lui parvenir.

Pendant ce temps, les ennemis de la Pucelle no restaient pas un moment en repos. Dès le commencement de novembre, l'Université de Paris écrivait à l'évêque de Beauvais pour se plaindre de ce que Jeanne n'était pas encore en jugement ; elle reproche au prélat ses hésitations, sa lenteur, et l'invite à venir^instruire le procès à Paris, oii il y avait tant de sages et de savants pour l'examiner et le juger. Vers la même époque, une autre lettre de l'Université est adressée au roi d'Angleterre pour le solliciter de remettre la captive à la justice de t Église. Que dire de ces mstances auprès d'un prince qui avait tant d'intérêt à faire ce qu'on lui demandait, et qui sans doute avait tout préparé, tout arrangé d'avance, même les prières qu'on lui adressait?

Pendant que les ennemis de Jeanne se disputaient ainsi sa vie et sa liberté, que faisait Charles VII, dont elle avait sauvé le royaume? Nous ne voyons pas qu'il ait envoyé une seule ambassade au duc de Bourgogne ni à Jean de Luxembourg ; qu'il ait offert de payer la rançon de la Pucelle ni de l'échanger contre les prisonniers de guerre qu'avaient mis en grand nombre entre ses mains les victoires de la jeune héroïne. Quelques écrivains ont essayé de nous prouver que la position de Charles ne lui permettait point d'agir et qu'il

n'avait aucun moyen de délivrer Jeanne ; nous conviendrons que la délivrance de la jeune captive n'était pas chose facile ; mais au moins fallait-il en avoir la pensée, ou en manifester l'intention. L'impossibilité même du succès ne justifie pas tout à fait l'inaction en cette circonstance. Charles VII devait tout tenter pour sauver la Pucelle, qui l'avait lui-même sauvé ; et lors même que, pour remplir un si noble devoir^ ce prince eût échoué dans quelque tentative imprudente, nous pensons que sa gloire de roi n'en aurait point souffert. Si' les malheurs de Jeanne lui avaient au moins arraché quelques paroles de compassion ; s'il avait exprimé quelques sentiments chevaleresques sur le sort de la jeune héroïne, il est probable que ses contemporains l'auraient su et nous l'auraient appris ; les historiens du temps se taisent, et leur silence est affligeant pour ceux qui s'intéressent encore aux royales renommées des anciens temps. Les mêmes historiens ne disent pas non plus que dans les cités et les provinces que Jeanne d'Arc avait déhvrées du joug des Anglais, que dans les armées qu'elle conduisit à la victoire, que parn» les bannes gens d'Orléans^ de Reims, de Compiègne, personne ait bravé le moindre péril et se soit levé pour voler à son secours. Ces grandes ingratitudes des rois et des peuples ne se renouvellent, il est vrai, que trop souvent dans l'histoire. Parmi toutes les cités du royaume de France, il n'y en eut qu'une qui mon-

tra sa compassion et sa douleur on appronrnt que Jeanne d'Arc était tombée au pouvoir de ses ennemis; l'histoire se plaît à nommer en cette occasion la ville de Tours : dès qu'on y apprit la captivité de la Pucelle, le clergé et le peuple firent des processions et adressèrent à Dieu des prières pour que sa miséricorde n'abandonnât pas dans le péril celle qui venait de sauver le royaume des lis. Si de pareilles démonstrations avaient été faites dans plusieurs autres villes, il est permis de croire que les Anglais auraient hésité à faire mourir leur prisonnière.

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