‹ Vie de Jeanne d'ArcChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Procès de la Pucelle,

Jeanne d'Arc fut transférée du château de Crotoi, à Eouen, vers la fin de novembre ; à cette époque les armées de Charles remportaient chaque jour de nouveaux avantages sur les Anglais. L'héroïne dans les fers jetait encore l'épouvante jusques au delà des mers ; il nous est resté une ordonnance royale du 12 décembre 1430, portant des peines contre les soldats anglais qui désertaient ou différaient de rejoindre leurs drapeaux, à cause de la crainte que leur inspirait la Pucelle. • Parce que la-

dite Jeanne, dit un contemporain, laisoit des choses merveilleuses à la guerre, les Ang-lois, dont la superstition avoit passé en proverbe , estimoient qu'il y avoit en elle quelque chose de magique, et pour cette raison ils désiroient sa mort. •

Lorsque la Pucelle arriva à Eouen, elle fut enfermée dans la grosse tour du château ; les contemporains parlaient d'une cage de fer qu'on avait commandée pour elle , tant on redoutait qu'elle n'échappât à ses gardiens par quqjque sortilège. Elle avait le jour et la nuit les fers aux pieds; dans son lit elle était attachée à un poteau de bois par une chaîne de fer ; des gardes veillaient sans cesse à ses côtés ; elle n'avait autour d'elle que des ennemis. Que de profondes douleurs restèrent alors cachées à tous les regards ! que d'exemples d'une héroïque résignation furent alors dérobés à l'histoire ! Ici les détails manquent à notre tableau ; nous savons toutefois que, dans le fond de sa prison, Jeanne conservait la même audace, la même fierté que sur les champs de bataille. Jean de Luxembourg, comte de Ligny, étant venu à Eouen avant que le procès iat commencé, voulut voir la Pucelle, qui avait été sa prisonnière ; il lui dit qu'il venait pour la mettre à rançon. « Vous vous « riez do moi, lui répondit- elle ; je sais bien que ces

• Anglois me feront mourir; ils espèrent qu'après t ma mort ils gagner ont le royaume de France ;

• mais fussent-ils cent mille godams de plus qu ils

« ne sont de présent, ils ne garderont pas ce « royaume. » Jeanne s'exprimait de la sorte en présence de plusiem^s seigneurs anglais qui avaient accompagné Jean de Luxembourg. L'un d'eux tira sa dague pour la frapper, et fut retenu par le comte de Warwick.

Le procès ne tarda pas à commencer, et Jeanne fut livrée à l'évêque de Beauvais pour être jugée selon Dieu et raison. Il est à remarquer ici que le monarque anglais, en livrant sa prisonnière au tribunal qu'il avait institué^ se réservait 'de la reprendre si elle n'était pas atteinte et condamnée. Ainsi il ne faisait, comme on l'a dit, que Id^pretter à la justice, et si la justice venait à l'absoudre, la pauvre Jeanne restait entre les mains de ses geôliers et de ses plus mortels ennemis.

Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui présidait à ce procèS;, avait été chassé de son diocèse et s'était réfugié chez les Anglais, dont il avait embrassé la cause ; on l'a représenté comme im homme que la vengeance animait contre Jeanne d'Arc, et qui avait juré sa perte ; nous ne partageons point cette opinion, quoiqu'elle soit généralement reçue. Nous ne croyons point que ce prélat fût rennemi personnel de Jeanne, bien que celle-ci le lui ait reproché plusieurs fois dans ses interrogatoires. Pierre Cauchon haïssait Charles VIT, qui l'avait dépouillé de son évêché, et c'est tout ce qu'il fallait aux Anglais, car c'est à Charles surtout

qu'ils en voulaient en pousuivant la Pucelle. Du reste, il nous est prouvé que dans les temps de trouble et de guerre civile, la cupidité et l'ambition immolent encore plus de victimes et font souvent commettre plus de barbaries que la haine et les passions violentes. Le siège archiépiscopal de Rouen se trouvait vacant, et cette dignité avait été montrée à l'évêque de Beauvais comme la récompense future de son zèle ; voilà pourquoi il accepta la mission de poursuivre et de juger la Pucelle ; voilà ce qui nous expKque toute sa conduite au procès.

L'évêque de Beauvais chercha partout des auxiliaires pour la mission qui lui était donnée ; il s'adressa d'abord au vicaire de l'inquisition, nommé Jean Le Maître ; celui-ci hésita, fit des objections, demanda des délais ; pour l'amener à ce qu'on demandait de lui, on lui fit peur des Anglais : et si nous en croyons des quittances que le temps a respectées, on n'épargna point les livres tournois ni les saints d'or. Le prélat appela tous les docteurs qu'il jugea propres à seconder ses desseins. Il lui fallait des hommes dévoués au parti anglais, et, sur son invitation, l'Université de Paris lui envoya six de ses membres. Deux docteurs en médecine^ étrangers à la cité de Rouen, furent invités à s'asseoir parmi les juges de la Pucelle ; tous deux refusèrent d'abord, alléguant pour prétexte leur Ignorance des lois ; on leur répondit que s'ils per-

sistaient dans leur refus, ils auraient à se repentir d'être venus à Rouen; ils acceptèrent. On a remarqué que parmi les hommes appelés au procès de Jeanne, il n'y avait qu'un seul Ang'lais ; on peut reconnaître ici la politique du duc de Bedfort, qui voulait que la condamnation de la Pucelle fût l'ouvrage des Français, et que les Anglais, qui au fond dirigeaient tout, n'eussent point la honte de ce qui se faisait.

Le tribunal se trouva enfin composé de plus de soixante assesseurs qui n'avaient que voix délibérative ; l'évêque de Beauvais et le vicaire de l'inquisition pouvaient seuls prononcer le jugement. On nomma un promoteur, Jean Destivet, chargé de l'accusation, et six examinateurs du procès ; trois notaires apostoliques devaient rédiger les interrogatoires. Le gouvernement anglais pourvut à tous les frais du procès, qui devraient être considérables : chacun des assesseurs recevait pour honoraires vingt sous tournois pour chaque vacation, sans compter les présents qu'on faisait à beaucoup d'entre eux. Tout cela était connu du pubHc, et lorsque les Anglais n'étaient pas contents de la marche du procès, ils ne manquaient pas de dire que les maîtres et les clercs ne gagnaient pas leur argent.

Voilà le tribunal institué ; mais l'embarras était de savoir comment et avec quoi on allait commencer et poursuivre le procès ; on n'avait au(^une

pièce , aucune instruction préliminaire ; aucun témoin n'avait été assigné et ne devait être entendu ; on avait fait prendre, il est vrai, des informations dans le pays de Jeanne ; mais ces informations avaient été jugées si favorables à l'accusée, qu'on ne voulut pas les produire. Les juges établis pour juger la Pucelle n'avaient à consulter d'autre témoignage que les bruits de la renommée, qui, d'un côté, la représentaient comme une sorcière et une magicienne^ de l'autre comme une vierge inspirée de Dieu. Il n'y avait guère de positif dans tous les bruits populaires que les exploits merveilleux de la jeune héroïne ; mais la levée du siège d'Orléans et le sacre de Eeims étaient des faits que la politique anglaise se souciait peu de rappeler, et dont il était difficile de faire un crime. Pour condamner Jeanne d'Arc, il fallait donc qu'elle s'ac^ cusât elle-même, il fallait qu'on l'interrogeât et qu'on cherchât des condamnations dans ses discours et dans ses plus secrètes pensées. C'est ce qu'on fit, et pour cela on employa les moyens les plus honteux : on tendit toutes sortes de pièges à son ignorance et à sa simphcité ; on pratiqua des ouvertures dans les murs de sa prison pour écouter ses paroles ; quelques-uns de ses juges, sous le déguisement de la pitié, entreprirent de gagner sa confiance et de lire dans les replis de son cœur. Un d'entre eux, l'histoire frémit de le raconter, alla jusqu'à confesser Jeanne plusieurs fois, et cet

espionnage sacrilège dura tout le temps du procès. On suivit dans le procès de Jeanne tantôt les formes de l'inquisition, tantôt les formes de la procédure ordinaire; quand les règles connues ne sufBsaient pas pour ce qu'on voulait faire, on en suivait d'autres, ou plutôt on n'en suivait aucune ; le procès devait finir par une condamnation, et voilà tout ce qu'on demandait. Il ne s'agissait au fond, pour les juges de Jeanne d'Arc, ni de venger la religion outragée, ni de détruire une dangereuse hérésie, mais simplement, comme le dit l'histoire contemporaine, d'infamer le roi de France et de flétrir, en lui arrachant la vie, une jeune héroïne qui avait relevé le trône de saint Louis et de Charles V. Jeanne avait demandé des juges, pris moitié dans le parti français, moitié dans le parti anglais ; on ne daigna pas môme répondre à sa demande. Il faudrait peut-être, pour apprécier la marche de l'issue de ce procès, connaître à fond les factions qui se partageaient alors le royaume ; il faudrait se rendre un compte exact de l'état des esprits à cette époque, et se reporter par la pensée au commencement du quinzième siècle. On doit croire cependant que les passions sont à peu près les mêmes dans tous les temps ; toutes les époques de l'histoire, au moins pour ce qu'elles ont de passionné, ne s'expliquent que trop les unes par les autres. Des procès où il faut absolument des victimes n'ont pas manqué à notre génération, et

nous avons pu voir ce que devient la justice humaine lorsqu'elle se mêle aux violences des partis, et que la haine, la vengeance ou quelque passion sauvage font parler les lois.

Des témoins, au procès de révision, déposèrent que les maîtres qui avaient comparu au procès de Jeanne l'avaient fait plus par amour et crainte des Anglais que pour le bon zèle de justice et de foi catholique, et que dans cette afiaire onprocéda surtout par haisne et contempt de la querelle du royde France; beaucoup de gens étaient persuadés alors que si la Pucelle eût été des parties d'Angleterre, on ne l'euGtpas ainsi traitée, ni fait contre elle un tel procès. Dès les premiers interrogatoires de Jeanne d'Arc,' il commença à s'établir une opinion qui condamnait les formes suivies dans la procédure. Parmi les juges et les assesseurs, il n'y avait que les ennemis de l'accusée à qui il fiît permis de parler ; tous les autres étaient condamnés au silence. On lui faisait quelquefois des questions subtiles qui auraient embarrassé les plus grands docteurs, et la jeune fille qui à grand'peine savait Pater noster et Ave Maria, devait répondre sur-le-champ ; il n'én'était permis à personne de la redresser quand elle se trompait, de lui exphquer ce qu'elle ne comprenait pas, et de Yavertir, comme disait le comte de Warvick, à son profit. Souvent les questions partaient de tous les points de l'assemblée; plusieurs docteurs l'interrogeaient à la fois, et

Jeanne était souvent obligée de leur dire : Beaux seigneurs, faites l'un après Vautre. Nicolas de Houpeville, un des asîsesseurs, eut le courage de dK, en présence des juges, qu'on procédait mal en faisant juger Jeanne par des hommes du parti contraire. Cette fille^ ajoutait-il, a déjà été examinée à Poitiers par le clergé de Charles, ayant à sa tête l'archevêque de Eeims, le métropolitain de l'évêque de Beauvais. Pierre Lohier, célèbre docteur, qui se trouvait alors à Rouen, fut consulté sur Ja marche du procès, et voici quelle fut sa réponse : a Ce pro- « ces ne valoit rien pour plusieurs causes ; d'abord, « parce qu'il n'y avait point de forme de procès « ordinaire; ensuite parce qu'il était traité en i lieu clos et fermé ; enfin parce qu'on traitait en « icelle matière l'honneur du roi de France, du quel 6 Jeanne tenait le parti, sans l'appeler, ni aucun t qui fust de par luy. » Le même docteur ajoutait que ni libelle, ni article n avaient point été baillés, et quaueun conseil n avait été donné à icelle fc^nme, qui estoit une personne simple, pour répondre à tant de docteurs sur de grandes matières ; pour toutes ces raisons, il lui sembloit que le procès n estoit point valable.

Les procès- verbaux des interrogatoires ont été conservés, la plupart traduits en latin, queJquesuns dansle langage du temps; ces documents sont précieux pour l'histoire du procès^ mais on ne doit pas s'attendre à y retrouver la véritable physiono-

mie de ce terrible drame judiciaire qui dura plus de trois mois, et qui finit par un véritable assassinat. Quels tableaux auraient été transmis à la postérité, si les séances où Jeanne fut interrogée, oii elle fut condamnée, avaient eu des rédacteurs comme nos sténographes! Les procès-verbaux des interrogatoires de la Pucelle sont très-difficiles à lire, et voilà pourquoi le procès de Jeanne est si peu connu, même parmi les gens éclairés. Eien n'est plus vague que plusieurs de ces interrogatoires; le plus souvent mille objet divers s'y trouvent mêlés ensemble, et ne présentent que des dées sanssuite^ quelquefois même des disparates; les comptes rendus sont à peine des esquisses, des abrégés faits à la hâte ; l'intelHgence la plus exercée, il est vrai, n'aurait pu toujours suffire à re produire exactement les questions subtiles des docteurs, questions dont on ne voyait pas d'abord l'objet, et dans lesquelles chaque interrogatoire laissait à dessein quelque obscurité ; la difficulté même des questions empêchait de saisir les réponses de Jeanne ; outre qu'on passait sous silence beaucoup de choses qu'elle avait dites, on lui prêtait quelquefois ce qu'elle n'avait pas dit. Elle s'en plaignit un jour au notaire Bois-Guillaume, et lui dit en riant que s'il continuait à se tromper de la sorte, elle lui tirerait les oreilles. Au reste, on craignait bien moins de déplaire à la pauvre Jeanne que de déplaire à l'évêque de^Beauvais et aux An-

glai-s, et c'est à cette dernière crainte qu'il faut attribuer les fréquentes lacunes qu'on a remarquées dans les pro ces- verbaux. Dieu toutefois ne permit point que tant d'infidélités et d'injustices restassent toujours ignorées; le procès de révision, qui eut lieu vingt-cinq ans après, fut, pour tous ceux qui avaient figuré au premier procès, comme une espèce de jugement dernier où tout le monde parut avec ses feintes, où la conduite de chacun fut mise au grand jour; où tous les mystères d'iniquité furent révélés à l'histoire, où rien de ce qui avait été tramé dans l'ombre ne demeura caché. Nous allons entrer dans les détails du procès.

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