XXXVI
Rapport chronologique de la visite des mages et de la fuite en Egypte , racontées par Matthieu, avec la présentation dans le temple, racontée par Luc.
J'ai remarqué plus haut que les récits de Matthieu et de Luc, qui, dans le commencement, sont assez conformes l'un avec l'autre, se séparent ensuite complètement; l'un raconte
(1) Schneckenburger, ùber den Ursprnrig des ersten kanonischen Evangeliums, S. 69 ff.
la catastrophe tragique du massacre des innocents et de la fuite, l'autre la scène paisible de la présentation de l'enfant Jésus dans le temple. Mettons de côté pour le moment le résultat de notre dernière recherche , qui a établi le caractère purement mythique du récit de Matthieu , et demandonsnous dans quel rapport chronologique cette présentation est avec la visite des mages et la fuite en Egypte.
De ces deux circonstances , une seule a une détermination chronologique précise, c'est la présentation dans le temple, de laquelle il est dit qu'elle se fit au temps légal de la purification d'une mère (Luc, 2 , 22) , par conséquent, d'après 2, M os. 12, 2 — 4> quarante jours après la naissance de l'enfant. La date de l'autre circonstance n'est pas également fixée, il est dit seulement que les mages arrivèrent, Jésus étant né à Bethléem, TouiyjcjoS yevvYiGevToç ev ByiôXeej/. (Matthieu, 2, 1). L'évangéliste ne précise pas de combien leur arrivée suivit cette naissance ; or , comme la visite des mages paraît être attachée immédiatement par ce participe à la naissance de l'enfant, ou tout au moins, comme rien d'important ne paraît être arrivé dans l'intervalle, quelques interprètes ont été conduits à penser que cette visite devait être placée avant la présentation dans le temple (1). Cela admis, il y a deux alternatives : ou bien la faite en Egypte a précédé la présentation dans le temple, ou- bien la visite des mages a précédé, il est vrai, cette présentation , mais la fuite l'a immédiatement suivie. Si l'on adopte te dernier parti et que l'on enferme la présentation dans le temple entre la visite des mages et la fuite , on s'embarrasse dans une grave difficulté, non seulement avec les expressions de Matthieu, mais encore avec l'enchaînement des faits. La même construction d'un participe qui avait servi à l'évangéliste pour rattacher, V. 1 , k la naissance de Jésus l'arrivée des Orien*-
(1) Voyez par exemple Augustin, de acad., 3, p. 96 ff; Suskind, dans Ben- Consensu evangetist. a, 5; Storr , opusc. gel's Archiy., j, 1, S. arô ff.
taux, lui sert aussi à rattacher au départ des mages l'avertissement de s'enfuir {les mages s'en étant retournés, voilà qu'un ange etc. , âva^wpvicràvTwv aù-rôv, $oi> ayyeXoç x. t. X. V. 1 3). Donc, si on a cru devoir, en raison de cette construction, faire plus haut se suivre sans intervalle les circonstances qu'elle unit , la même construction doit empêcher ici d'intercaler un troisième fait entre la visite et la fuite. Quant à la chose en elle-même , on ne trouvera pas vraisemblable que , dans un moment où Dieu fait savoir à Joseph qu'il n'est plus à Bethléem en sûreté contre le mauvais vouloir d'Hérode, il ait été permis k ce même Joseph de venir à Jérusalem, c'est-k-dire de se jeter dans la gueule du lion. Dans tous les cas, les précautions les plus sévères auraient dû être recommandées k toutes les personnes intéressées, afin d'empêcher que la présence de l'enfant messianique k Jérusalem ne fut divulguée ; or, on ne trouve, dans le récit de Luc, aucune trace de cet incognito inquiet; loin de la, non seulement Siméon appelle, dans le temple, l'attention sur Jésus sans en être empêché soit par l'esprit divin , sdit par les parents , mais encore Anne croit rendre service k la bonne cause en répandant, autant que possible, la nouvelle du Messie nouveau-né (Luc, 2, 28 seq. 38). Elle ne la répandait, il est vrai , que parmi des gens animés des mêmes sentiments [elle en parlait à tous ceux qui' attendaient la délivrance h Jérusalem , s>.aXet 7uepl aÙToU iract toîç irpoc^e^opLsvotç Xurpaxiiv jv iepovaaXif[i.), mais cela ne pouvait empêcher que le bruit n'en arrivât jusqu'au parti d'Hérode; car, plus l'ardeur de ces gens qui attendaient la délivrance fut excitée par une pareille nouvelle, plus l'attention du gouvernement dut s'éveiller, et plus Jésus fut exposé a tomber entre les mains d'Hérode, qui le cherchait.
En tout cas, celui qui place la présentation dans le tem-r pic après la visite des mages devrait aussi se décider k reculer cette présentation jusqu'après le retour d'Egypte ;
QUATRIÈME CIUPITRE. § XXXVf. Î189
mais cette supposition heurte aussi le texte des récits ; il faudrait, en effet, alors , placer, entre la naissance de Jésus et sa présentation dans le temple , les événements suivants : l'arrivée des mages, la fuite en Egypte, le massacre des innocents à Bethléem, la mort d'Hérode, le retour d'Egypte ; mais évidemment cela est beaucoup trop pour un intervalle de quarante jours. On serait donc réduit à admettre que la présentation de l'enfant et la première visite de l'accouchée au temple , auraient été reculées au-delà du temps légal ; mais cela est contraire au texte de Luc , car, lorsqu'il dit : Les jours de leur purification ayant été accomplis selon la loi de Moïse, ôre 8TCXYf<y6Yi(rav al lij/ipai toS xaôapidjjioo aùr&v xotTa tov vo(xov Maxrécoç, V. M , il déclare positivement que la visite au temple fut faite dans le temps légal. Mais, peu importe que ce soit plus tôt ou plus tard ; d'après Matthieu, les parents de Jésus pouvaient, aussi peu après leur retour d'Egypte qu'immédiatement avant leur départ pour ce pays, songer à se rendre k Jérusalem. En effet, si Joseph, quittant l'Egypte, est averti de ne pas aller, de peur d'Àrchélaûs , dans la Judée, qui était gouvernée par ce prince, il lui était encore moins possible de se retirer à Jérusalem même, où Archélaiis faisait sa résidence.
Ainsi, aucune de ces deux façons ne permet de mettre la présentation dans le temple après la visite des mages , et il ne reste plus que l'autre alternative, à savoir : de placer, avec la majorité des interprètes (i), cette présentation, racontée par Luc, avant la visite des mages, et la fuite, racontée par Matthieu; cette explication est aussi la plus naturelle, en ceci du moins qu'un plus long intervalle de temps est, dans Matthieu, indiqué, d'une façon médiate, entre la naissance de Jésus et l'arrivée des mages. En effet, Hérode fait égorger à Bethléem les enfants, depuis l'âge de deux ans et au-des-
(1) Parmiles modernes, par exemple, Hess, Geschichte Je su, 1, S, 5i ff., Paulns, Olshansen, sur ce passage.
&go miuiius SECTION.
sous ; bien qw, pour être sûr de son fait ^ il ait depasàé la .date fixée par les mages, cependant cela suppose que l'étoile - était visible pour eux depuis plus d'un an ; or, le narrateur : semble se représenter l'apparition de l'étoile comme contemporaine de la naissance de Jésus ; il faudrait donc se figurer Jtinsi l'ordre des événements racontés par les évaogélistes : ■ les parents de Jésus se rendirent d'abord de Bethléem, lieu de la naissance de l'enfant , a Jérusalem, pour y faire les offrandes légales, puis ils vinrent de nouveau à Bethléem , où, d'après Matthieu 2, 1 et 5, les mages les trouvèrent; de là ils s'enfuirent en Egypte , et , étant revenus de ce pays , ils se fixèrent à Nazaret. Dans cet arrangement , la première .question qui se présente , c'est de savoir ce que les parents 4e Jésus , après la présentation dans le temple , pouvaient avoir encore à faire à Bethléem, où ils n'avaient pas leur domicile, et où, dans l'intervalle de quarante jours, ils avaient .dû terminer leurs affaires pour le recensement. Cette ques r tion, il faut en renvoyer l'examen plus loin ; en attendant , le motif de nous décider , que nous trouverions dans la chose même , est pleinement remplacé par un motif que fournissent les paroles de l'évangéliste. En effet, Luc dit positivement, V. 39, qu'après l'accomplissement des rites légaux, les parents de Jésus retournèrent à Nazaret, qui était le lieu véritable de leur domicile, et non à Bethléem, où ils n'avaient séjourné qu'en passant ( 1 ). Donc, si les mages vinrent après la présentation dans le temple, ils durent trouver les parents de Jésus à Nazaret, et non à Bethléem comme le dit Mat-
(1) Sûskind, c. 1. p. àaa: «Luc, en di- v Cela était même un motif pour lequel
aant : lorsqu'ils eurent tout fait selon la loi Sûskind et d'autres préferaient intercaler,
du Seigneur, ils retournèrent a Nazaret* avant la présentation dans le temple , la
xal wç tri>t<xav arcixvra xaxct tov vouov visite des mages et la fuite.' .. Kvptov » ûir<ffTpn|'Otv i!ç NaÇapir , s'ex- D'après Michaelis ( Remarques à sa
prime comme celui qui veut dire , c'est- traduction , p. 379) le chemin de Jéru-
à«dire éveiller chez ses lecteurs l'idée, que salem à Nazaret passe par Bethléem ,
les parents de Jésus se rendirent immé- or Bethléem est dans une direction op-
diatement , et sans interposition d'un au- posée/ i tre Toyafce, de Jérusalem à Nazaret. »
thieu. Ajoutons encore "que, si réellement la présentation dans le temple, avec tout l'éclat que durent faire les discours de Siméon et d'Anne, avait précédé l'arrivée des mages, la naissance de l'enfant messianique n'aurait pu être tellement ignorée à Jérusalem, que la nouvelle qu'en portèrent les mages y eût excité F étonnement général dont parle Matthieu (2 , 3 1 )( 1 ).
Donc, si la présentation de Jésus dans le temple ne peut avoir eu lieu ni avant ni après la visite des mages et la fuite en Egypte, et si la fuite en Egypte ne peut pas, non plus, avoir eu lieu avant ou après la présentation dans le temple* il est impossible que l'une et l'autre soient arrivées; tout au plus peut-on admettre que l'une ou l'autre est un fait ■réel (a).
Pour échapper à ce dilemme dangereux , l'explicatioA surnaturaliste s'est déterminée , dans ces derniers temps, à prendre plus de liberté, et, afin de sauver le reste, elle a sacrifié ce qu'elle ne pouvait plus conserver. Ni Luc n'a rien su de ce que raconte Matthieu sur l'enfance de Jésus, ni l'auteur de l'évangile grec de Matthieu (auteur différent de l'apôtre) n'a eu connaissance des particularités exposées par Luc ; Neander se trouve forcé d'en convenir; mais il ne s'ensuit pas , ajoute-t-il , que les événements contenus dans les deux récits ne soient pas réellement arrivés (3). Par cette tournure , on échappe , il est vrai , aux difficultés qui sont dans le texte des évangélistes, mais on n'échappe pas à celles qui sont dans les choses mêmes. L'auteur du premier évangile raconte la naissance de Jésus , la visite des mages et la faite comme s'il n'y avait eu, dans l'intervalle* aucun changement de lieu ; l'auteur du troisième évangile fait aller 1&
( i ) La même différence dans la fixa- cits a été saisie de banne heure^par fgliel-
tion chronologique de ces deux cvéne- ques adversaires du christianisme : Epi-
ments se trouve aussi entre deux diffé' phane, Hœres. 5i, 8, à côté de Celse et
rents textes de l'Apocryphe : Hlstoria de de Porphyre , nomme encore un Philo*
nalivitate Marias et de infantid servatoris. sabbatius.
Voyez Thilo, p. 385. Not. (3) Feaoder, L. J. Ch., S. 33, Ànmerk,
(i) Cette incompatibilité des deux ré-
âg<2 PREMIÈRE SECTION.
parents de Jésus à Nazaret immédiatement après la présentation dans le temple. Dans ces deux ordres de faits, on ne peut pas arguer de l'un des évangélistes contre l'autre, car il n'est pas permis de soutenir que des faits ne sont pas arrivés parce que des narrateurs éloignés ne les ont pas connus ; mais, en prenant ces récits d'un autre point de vue,on trouve qu'il est invraisemblable qu'après la scène dans le temple, la naissance de l'enfant messianique ait été aussi absolument ignorée à Jérusalem que le* suppose la conduite d'Hérode lors de l'arrivée des mages; qu'il n'est pas croyable (si Ton renverse l'ordre des événements) que le ciel eût permis à Jo^seph de se rendre à Jérusalem avec l'enfant qu'Hérode cherchait tout-k-1'heure à faire égorger; qu'il est inconcevable enfin que les parents de Jésus, après la présentation dans le temple , soient retournés à Bethléem (ce dont il sera parlé plus tard). Toutes ces difficultés, qui sont inhérentes à la chose même , et qui ne sont pas moindres que les difficultés inhérentes au texte , subsistent dans cette explication et en démontrent l'insuffisance.
Nous en restons donc au dilemme, posé plus haut. S'il nous fallait opter, nous ne pourrions, en aucun cas, au point où nous sommes arrivés dans notre recherche, nous décider pour le récit de Matthieu contre celui de Luc ; et, ayant reconnu le caractère mythique dans le récit de Matthieu, il ne nous resterait plus qu'à nous attacher avec des critiques modernes (1) au récit de Luc et à sacrifier celui de Matthieu. Mais le récit de Luc n'est-il pas de même nature que celui de Matthieu, et, au heu d'avoir à opter entre les deux, ne faut-il pas refuser à l'un comme à l'autre le caractère historique? c'est ce que va nous montrer l'examen subséquent.
(i) Schktennacher, ùber den Lnkas, S. 47 » Schneckenburger, I. c.
QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVII. 2g3
§ XXXVII. La présentation de Jésus dans le Temple.
Le récit de la présentation de Jésus dans le temple (Luc, 2, 22-38) semble, au premier coup d'œil, porter une empreinte tout-à-fait historique. Une double loi , l'une prescrivant à la mère un sacrifice de purification, l'autre commandant le Tachât du fils premier-né, amène les parents de Jésus, avec l'enfant, à Jérusalem dans le temple. Là ils trouvent un homme pieux, plein de l'attente du Messie et nommé Siméon. Plusieurs interprètes prennent ce Siméon pour le Siméon, fils de Hillel, son successeur à la présidence du sanhédrin , et père de Gamaliel ; quelques uns même l'identifient avec le Saméas.de Josèphe (1) et attachent de l'importance à sa prétendue descendance de David , parce que cette descendance le fait parent de Jésus et aide à expliquer naturellement la scène suivante ; hypothèse que l'expression dont se sert Luc pour le désigner, rend invraisemblable (2) , car il n'aurait pas dit d'un personnage aussi connu: un homme, avGpwrcoç tiç. Mais, même sans cette hypothèse, il est facile d'expliquer, d'une manière très naturelle, la scène qui se passa entre les parents de Jésus et ce Siméon, et le rôle que la prophétesse Anne y joua. On n'a pas mélne besoin de supposer avec l'auteur de Y Histoire naturelle du grand prophète (3) que Siméon connaissait d'avance l'espérance qu'avait Marie d'enfanter le Messie; il faut seulement, avec Paulus et d'autres, se représenter la chose ainsi qu'il suit : animé, comme beaucoup de
(1) Antiq., 14,^9, 4. i5, 1, 1 et 10. 4. Thilo, Cod. Apocr. W. T. x , p. 371.
(a) L'Evangile de Nicodème, c. 16 f Comparez ao3. le nomme , a la vérité , le grand maître , (3) 1 Thl., S. ao5 ff. Hoffmann aussi
fAcyctc êtêaiexaXoç ; et le Protévangile de (S. a;6 f.) prétend qu'on ne pent expli-
Jacques , c. a4 » 1* foit prêtre ou même qner les discours des deux vieillards
grand-prêtre. Voyez les variantes dan.s qu'en oupposant qu'ils connaissaient
l'histoire de l'enfance.
personnes de-ce temps, par l'attente de l'arrivée prochaine du Messie, Siméon acquiert, probablement en songe, la certitude qu'il le verra avant de fermer les jeux. Un jour donc il ne put résister au désir de visiter le temple , et ce jour-là même Marie y présentait son enfant, dont la beauté attira tout d'abord Siméon. Lorsqu'elle lui eut découvert pleinement la descendance davidique de cet enfant , l'attention et l'intérêt de Siméon s'éveillèrent à un tel point que Marie n'hésita pas à lui découvrir les espérances qui reposaient sut ce rejeton de l'ancienne maison royale, et les événements extraordinaires qui les avaient fait naître. Ces espérances, Siméon les embrasse avec confiance, et il exprime, dans un langage inspiré , son attente et ses craintes, qui , il en a la conviction, s'accompliront en cet enfant. Pour Anne, il est encore mohis nécessaire d'admettre avec l'auteur de THistoire naturelle du grand prophète , qu'ayant été une des femmes présentes à la délivrance de Marie, elle avait eu, dès lors , connaissance des espérances qui reposaient sur cet enfant. Elle venait d'entendre le discours de Siméon, et, étant animée des mêmes sentiments que lui , elle accorda son ap- , probation à son langage.
Quelque simple que paraisse cette explication naturelle , elle n'est cependant pas moins forcée dans ce cas que nous ne l'avons trouvée dans d'autres ;xar, non seulement l'évangéliste ne dit nulle part que les parents de Jésus eussent communiqué quelque chose de leurs espérances extraordinaires à Siméon avant qu'il n'entamât son discours inspiré , mais encore tout son récit tend à montrer que le pieux vieillard, en raison de l'esprit qui le remplissait, reconnut aussitôt l'enfant messianique, et c'est pour cela même que le narrateur insiste sur les relations de Siméon avec V esprit saint, irv€iï|xa aytov, pour expliquer comment il put, sans communications antécédentes, reconnaître Jésus comme celui qui lui avait été promis, et prédire en même temps k
QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXVII. 2g5
cours de sa destinée. Tandis que notre évangile canonique met , dans Siméon lui-même , mais en vertu d'un principe surnaturel, le signe qui fait reconnaître Jésus k ce vieillard, YEvangelium infantiœ arabicum met ce signe dans la per* sonne même de Jésus et dans sa présence (1), et ce livré' apocryphe est plus dans l'esprit de la narration originale que l'explication naturelle, attendu qu'au moins il conserve le merveilleux. Mais remarquons qu'outre les raisons générales contre la possibilité des miracles , un miracle a , dans cette circonstance, une difficulté particulière, c'est qu'il n'est pas possible d'y trouver un but digne de l'intervention divine, car on ne voit nulle part que cet événement dé l'enfance de Jésus ait été un levier destiné à propager la croyance au Messie dans des cercles plus étendus. Il faudrait donc, et c'est aussi ce qu'entend l'évangéfiste , V. 26-29, que le miracle n'eut eu d'autre but que Siméon et Anne, et que c'est comme récompense de leur pieux espoir qu'il leur a été donné de reconnaître l'enfant messianique. Mais de justes idées sur la Providence ne permettent pas de croire qu'elle opère des miracles pouf des fins aussi particulières.
On trouvera donc encore là un sujet de douter du caractère historique de la narration, d'autant plus que, d'après ce qui a été dit jusqu'à présent, elle se rattache à des récits purement mythiques. Seulement, il ne faut pas s'arrêtera cepoint, et dire que peut-être les véritables paroles de Siméon ont été les suivantes : Puissé-je, aussi vrai que je porte ici cet enfant, voir encore le Messie nouveau-né ! paroles auxquelles la )& gende, aprèsl'événement, donna la tournure que nous voyons aujourd'hui dans Luc (2). Mais il faut signaler, dans le ca-
(1) Gap. 6 : Viditqne ilkim Siméon (a) C'est ainsi que t'exprime £• F, «
senex instar colomna? meis refnlgentem, dans le mémoire Sur les deux premier^
cum domina Maria virgo, mater ejos, ni- chapitres de Matthieu et de Luc, dans'
nis suis enm gestaret... et cirenmdabant Henke's Magasin, 5 f., Bd.,5. 169 f. Um
enm angeli instar circuli, célébrantes il- semblable demi-mesure seroit dans Mat*
lum, etc. ; dans Thilo/p. 71. tliœi, Synopsc der vier Evang., S/3,5 f.
raçtère de cette partie de l'histoire évangélique et dans l'intérêt de la légende chrétienne primitive, la cause pour laquelle de tels récits ont été mis en circulation. Quant au premier point, c'estrà-dire au caractère de cette portion de l'évangile , on ne méconnaîtra pas l'analogie qui existe entre cette scène de la présentation de Jésus dans le temple et la scène de la circoncision de Jean-Baptiste, racontée par le même évangéliste. Deux fois, en effet, par l'inspiration do l' Esprit-Saint, Dieu est remercié de la naissance de ces sauveurs, là par l'organe du père, ici par l'organe d'un autre personnage pieux, et leur vocation future est annoncée prophétiquement. Cette scène a été rattachée une fois à la circoncision, une autre fois à la présentation dans le temple; et ce semble un effet du hasard ; mais, du moment que la légende avait ainsi glorifié la présentation de Jésus dans le temple, sa circoncision, et c'est en effet ce que nous avons vu plus haut , ne devait donner lieu à aucune amplification.
Quant au second point, c'est-à-dire k l'intérêt que la légende avait de créer de pareils récits, il est facile de s'en faire une idée. Celui qui, étant homme, s'est si visiblement manifesté comme le Messie, celui-là, pensa- t-on, a dû, dès son enfance, avoir été reconnaissable comme tel pour un œil éclairé par Y Esprit-Saint ; celui qui, plus tard, se montra fils de Dieu par des paroles et des actions puissantes, celui -là, certainement, même avant de parler et de se mouvoir librement, a porté le sceau de la divinité. De plus, si des hommes, poussés par l'esprit de Dieu, ont serré de si bonne heure Jésus dans leurs bras avec amour et respect, l'esprit qui l'anima n'était pas, comme on le lui reprochait , un esprit impur ; et, si un prophète pieux a prédit, comme suite de sa haute vocation, les combats qu'il aurait ^ soutenir, et la douleur que son destin causerait à sa mère ( j ),
(1) Comparez , avec les paroles adressées par SimcQU 4 Marie : Ko} <row
ce n'était certainement pas le hasard , mais c'était un plan divin qui le conduisait par cet abîme d'abaissement sur le chemin de son élévation.
Cette explication résulte donc, positivement de la chose elle-même , négativement des difficultés que les autres explications présentent ; et l'on doit s'étonner que ScMeiermâcher l'ait combattue, en disant que ce récit est trop naturel pour avoir été inventé (1); observation qui ne l'a pas empêché d'adopter une semblable explication pour l'histoire delà naissance de Jean-Baptiste. On doit s'étonner de même que Neander, en raison d'idées exagérées, prétende, contre la même explication , que le mythe aurait orné le récit en question , de détails bien plus magnifiques. Bien loin , dit Neander, de raconter simplement pour la mère de Jésus une purification, çt pour Jésus lui-même une rédemption, le mythe aurait intercalé une apparition angélique ou un avertissement céleste par lequel Marie ou les prêtres auraient été détournés d'un acte aussi contradictoire avec la dignité de Jésus (52); comme si le christianisme de saint Paul, et à bien plus forte raison le judéo-christianisme, d'où proviennent ces récits, n'avaient pas retenu l'idée du Christ comme sujet à la loi, yev<£[i.evoç uiro vo(/.ov (Gai., 4> 4)> e * comme si Jésus lui-même ne s'était pas soumis au baptême , et, dans Luc, sans refus antécédent de la part de Jean -Baptiste. La seconde remarque de Schleiermacher a plus de poids, à savoir que celui qui aurait inventé l'histoire n'aurait pas posé, à côté de Siméon, Anne, que le récit poétique n'avait pas encore mise en scène, et n'aurait pas décrit, avec exactitude , les particularités de sa personne , tout en négli-
ik. aÙTyfc tyiv ^ V X^ V iu\t\tvzvat vi observations présentées dans le § XVII,
po/Ayotc'a (V. 35) , comparez les paroles et les auteurs cités, p. i34* note 3. du. psaume messianique de malheur, (a) Neander fait ici (S. a4 f>) des
«J/v^v pov* amplifications apocryphes, comme plus
ai, V. ai: pvffcti om6 po^yac'aç tvjv haut, des ornements poétiques, le ca-
(i) Schleiermacher, ùher den Lukas, ractère du mythe. L'un est aussi erroné
S. 37. Compare! çontradictoiremeot les que Vautre.
geànt le personnage principal. Mais, faire proclamer la dignité de Jésus par la bouche de deux témoins, et, à côté du prophète, placer une prophétesse, ce sont là de ces symétries qu' aiment les légendes. La description détaillée de l'extérieur de la prophétesse peut avoir été prise k une personne réelle qui vivait encore, en réputation de piété, au temps de la formation de notre récit. Quant aux discours, celui de la femme est principalement destiné à propager la nouvelle, de même que celui de Siméon l'est k saluer l'enfant au moment de sa bienvenue dans le temple; or, leurs propres paroles n'ont pu être rapportées, puisque tout se passa derrière la scène. Schleiermacher, qui a précédemment soutenu que l'évangéliste tenait son récit médiatement ou immédiatement de la bouche des bergers, prétend ici qu'il le tient delà bou-* che d'Anne, qu'il a décrite si exactement; à quoi Neander donne son assentiment, et ce n'est pas le seul brin de paille jeté par Schleiermacher, auquel Neander cherche k s'accrocher dans les difficultés que suscite la critique actuelle.
Ici encore, où le récit de Luc abandonne Jésus pour quelques années, se trouve une phrase finale sur la croissance prospère de l'enfant (V. 4o); une phrase semblable est appliquée au point correspondant de la vie de Jean-Baptiste , x et toutes deux rappellent une formule analogue dans l'histoire de Samson (Jud., i3, 24, seq.).